Sur les ambiguïtés de Mitterrand : réponse à Najiels

 Musardant au hasard des  blogs pondus par les uns et les autres, à la recherche d' un papier  à propos des récents hommages et dépots de gerbes sur la tombe de De Gaulle, et essentiellement mu, à dire vrai,  par la maligne envie  de m'esbaudir,  autant sur le dos des nouveaux dévots que sur celui des anciens  et bien entendu sur celui des commentateurs itou , notamment ceux qui ne voient en moi qu'un troll malfaisant, tant mes remarques à contre-courant ébouriffent leurs certitudes, voilà que je tombe sur un papier de Najiels. Oui,  mon pote Najiels, celui qui voit plus d'humanité dans l'oeil de mon Doberman que dans le mien !(sic)

 Ce papier, je ne crains pas d'en donner la référence  très charitablement : http://blogs.mediapart.fr/blog/yvan-najiels/080111/mitterrand

En effet, je le trouve intéressant et très bien écrit !  Non non, je déconne pas, je suis sincère, même si je trouve qu'il manque un peu de nuances, ce papelard. Mais là, rien d'étonnant, venant de quelqu'un  qui se prend pour un nouveau Saint- Just. Faut juste faire un peu la part des choses, c'est tout.

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Mais trève d'agaceries, mon bon Najiels.  Etant peu porté au sectarisme, je ne suis pas comme certains, je lis d'abord, avant de juger, ce qui me différencie beaucoup d'eux,  qui à la seule vue de mon nom, poussent un grand cri d'horreur : ils n'iront pas plus loin de peur d'être contaminés ! Je ne te range clairement pas parmi ceux-là.   Certes, tu es plus attaché  à flairer des effluves nauséabondes  comme le clébard que tu m'attribues,  dans ce que tu lis de moi,  qu'à t'en tenir strictement à ce que jécris vraiment, mais je ne te ferai pas le procés de ne pas me lire, même si ton verdict est déjà  tout prêt. Tu es  incontestablement un mec consciencieux. Et tes bésicles, comme ta guillotine, sont bien entretenues.

Je ne te cacherai pas que j'ai été un peu troublé en lisant ton papier : allait-il devenir envisageable que nous devinssions potes ? Non , je déconne, ne te récrie pas, et je n'ai pas envie de faire comme Perraud qui te file de temps en temps, comme à d'autres heureux élus, un coup de langue pour s'assurer par la cautèle des alliés indispensables à tout bon manipulateur.

Voici donc ma réponse à ton papier : je ne serai pas peu fier si elle trouble un tout petit peu tes certitudes à mon égard, pour ne pas dire à mon encontre. images?q=tbn:ANd9GcTZKN0u5jLUWk7CfHyh_SGyKPlXdEAH0BPadjmqlYzXMldZqQke924urvnKVA

Ecco :

Assez  rigolote  pour moi cette philippique de Najiels qui n'est pas connu pour avoir un esprit très nuancé. Je crois l'être beaucoup plus que lui, mais cependant, pour une fois, je suis assez d'accord avec l'essentiel de ce qu'il dit sur Mitterrand qui fut effectivement un opportuniste de droite, et qui eut des accointances certaines avec l'extrême droite, et le Vichysme notamment, ce Vichysme, que l'on nous ressort maintenant à toutes les sauces, chacun en profitant pour prendre bien évidemment la pose de Résistant, et surtout pas celle de collabo.


Qui sait aujourd'hui par exemple que Mitterrand eut non seulement une relation suivie avec  René  Bousquet, mais que des proches de Bousquet furent des collaborateurs de Mitterrand ?

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Qui sait que Pierre Saury, très proche collaborateur de Bousquet fut le suppléant de Mitterrand dans la Nièvre, et qu'un Village d'enfants dans la Nièvre toujours, à Chatillon en Bazois, porte son nom, alors qu'il a bossé au cabinet du patron de la police qui organisa   la rafle du Vel d'hiv. Qui sait que Charles Hernu était un bon collabo en 1944 ? Oui, on l'a dit un peu, certes , mais ça  fait pousser moins de cris à gauche qu'une une de Minute, objectivement plus en adéquation avec les opinions de ses rédacteurs que ne le furent en 1981, les proclamations émouvantes du leader de la gauche avec son propre passé et ses persistantes accointances avec certains fantômes de cette époque.

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Mitterrand sut, avec une extraordinaire maestria, utiliser toutes les ambiguités d'une époque qu'il ne vécut pas toujours de très propre manière, et de celle qui suivit. Il sut rallier autour de lui toutes les formes d'anti-gaullisme en présentant De Gaulle comme un homme du passé et un dictateur :  belle prouesse gymnique pour qui  léchait le cul de Pétain avec entrain  et même une véritable ferveur jusqu'au printemps 1943. Faut-il rappeler notamment que le premier statut des Juifs, qui exclut ceux-ci de la fonction publique et des fonctions commerciales et industrielles, date du 3 octobre 1940, tandis que le second statut, qui oblige à l'immatriculation des entreprises juives et exclut les Juifs de toute profession commerciale ou industrielle, a été passé en juillet 1941. La loi du 4 octobre 1940 sur « les ressortissants étrangers de race juive », promulguée simultanément avec le statut des Juifs, autorisait l'internement immédiats des Juifs étrangers ? Certes, on ne peut reprocher à Mitterrand ne ne pas avoir lu le journal officiel de l'Etat Français au Stalag où il resta jusque fin 1941, et on lui pardonnera volontiers de ne s'être que contenté des quelques échos de la légende maréchaliste qui lui parvenaient au fin fond de la Germanie, mais que doit-on penser du peu de curiosité de l'ancien élève de Sciences-Po lorsqu'il fut à Vichy ? Dix-huit mois pour un homme sagace pour se rendre compte des réalités, n'est-ce-pas un peu beaucoup  ? 


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Une grande part de l'anti-gaullisme des années 50 et 60 a été déterminée par le fait que De Gaulle était, pour beaucoup de politiciens ("politichiens", disait De Gaulle, vachard ) comme" l'oeil de Caïn", celui qui poursuit jusque dans la tombe.


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 Eh oui, le grand Charles, lui,  avait eu une position claire, non pas avant tout morale d'ailleurs, mais  stratégique, ce qui n'excluait pas la morale pour autant.  Dès juin 40, dans son fameux discours, il décrivit en seulement 7 lignes extrèmement synthétiques ce que serait  le cours futur de la guerre, pas encore  mondiale, mais qui le deviendrait à l'évidence pour lui, tandis que les médiocres, de gauche comme de droite, est-il bon de le préciser ? en furent encore, et pour des années, à se mettre à la botte d'un glorieux vieillard égrotant  et plein de lui-même,  qui faisait le don de  sa personne à la France à un âge où il eut été plus pertinent pour lui de léguer son corps à la médecine.


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Il leur fallut donc , aux médiocres,  pour la plupart, attendre la reddition de Paulus  à  Stalingrad, pour transformer leur opportunisme pétainiste en opportunisme résistanciel. Et Mitterrand fut de ceux-là, parmi beaucoup d'autres, pas tous issus de l'extrème - droite d'ailleurs comme lui, loin de là, comme on a tendance à caricaturer les choses,  pour garder à la gauche sa pureté virginale.


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Mitterrand, homme de réseaux, sut pleinement tirer parti de toutes ses accointances, celles de Vichy notamment, et donc celles de la Résistance tardive . "Une arsouille", disait De Gaulle, cité bien à propos par Najiels. Mais De Gaulle, en bon pragmatique,  devait relever le pays avec l'aide de tous, et ne pouvait donc pas trop trier entre les résistants de toutes les heures, et même  ceux des plus tardives, comme Papon.  Et, dès lors, il fit, sans illusions, avec "l'arsouille"  comme avec d'autres,  dont beaucoup, peu reconnaissants, surent très habilement, par la suite, déguiser leur détestation de l'oeil de Caïn sous le voile de l' opposition au "bonapartisme" gaullien, eux qui avaient trouvé si longtemps bien du charme à l'oeil bleu du Maréchal. 

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Je suis né en 1947, et je puis dire avec assurance qu'en 60-62, le discours pétainiste anti-De Gaulle était encore bien présent dans des familles où plus tard, à partir de 68, par un étonnant miracle,  aussi merveilleux que la métamorphose des chenilles en beaux papillons, on découvrit des gauchistes de la plus belle eau !  A ceux-là,  le virage radical à gauche permettait justement de continuer de tenir un discours anti-gaulliste, mais furieusement new-look. Mitterrand sut très opportunément surfer sur tout cet empilement  d'ambiguités.  Finalement, s'il sut s'imposer,  c'est qu'il était bien plus représentatif avec toute cette pyramide d' ambiguités justement, que l'on trouvait dans la société française. Cette  société française qui savait, mais qui voulait oublier. Et  lorsque finalement remontèrent à la surface les réalités souvent peu glorieuses de la période de l'occupation,  cette société française aborda ces réalité de manière très singulière. Au lieu que la vérité peu ragoutante fasse ressortir  plus vivement l'héroïsme et la lucidité des vrais résistants, trés minoritaires, même dans l'aéropage gaulliste ultérieur,  et au tout premier chef, de De Gaulle qui sut finalement les rassembler, pour peser face aux alliés à la victoire, il fut de bon ton de  se moquer du "mythe résistancialiste gaullo-communiste" pour se complaire dans une repentance qui, par bien des aspects, rappelle le discours pétainiste, et dont, jusqu'à aujourd'hui, on n'est pas sorti, comme si la France était tombée dans une faille temporelle depuis les années 70. 

C'est une opinion toute personnelle,  que certains, d'emblée,  trouveront ridicule, et écarteront d'une chiquenaude méprisante , tant elle est génante. Voilà donc  mon hypothèse.  Par pure flemme, je me contenterai, au moins pour le moment, de faire un copier-coller de ce que j'ai exprimé  à la suite de mon blog sur Oradour . "Pour ce qui est du mythe de la résistance, je l'observe,  avec un certain agacement, s'il s'agit de se gargariser, ou pire encore de prendre 70 ans après (!), la pose, comme on n'a que trop tendance à la faire notamment sur Médiapart, avec des comparaisons débiles entre le passé et le présent. Mais le mythe a  aussi sa part d'utilité, ou en tout cas il l'a eu,  pour essayer de replacer la France au premier rang chose qui était l'ambition première de  De Gaulle. En voilà un  qui ne s'est jamais illusionné lui-même, mais qui pour autant ne souhaitait pas que l'on battit sa coulpe ad vitam aeternam. Battre sa coulpe et surtout la coulpe des autres, voilà l'essence du discours pétainiste que l'on retrouve curieusement dans une large part du discours de la gauche, et même quand ce discours s'affiche anti-pétainiste. Je ne sais pas si tu me suis, mais puisque tu as bien vu l'ambiguïté de Mitterrand, qui, ancien pétainiste, vécut entouré d'anciens  collabos, et sut si bien embobiner cependant la gauche morale, tu devrais comprendre aussi que de passer du pétainisme de papa au gauchisme, ce fut  souvent aussi une manière d'éviter un clair examen de conscience sans surtout passer par la case De Gaulle ".

Une grosse ambiguïté chez les gaullistes tardifs aida largement à ce que l'on ne gratouille pas trop le passé dans un camp comme dans l'autre. On se tenait par la barbichette en quelque sorte, et les attentistes surent trouver un accord tacite qui leur profitait, se protégeant mutuellement de toutes curiosités trop intempestives.  On vit de curieuses amitiés perdurer, en dépit des oppositions politiques que certains surent habilement présenter commes des amitiés de résistance, alors qu'elles remontaient plus avant, dans une commune période vichyssoise. L'essentiel n'était-il pas d'avoir un bon plan de carrière ?


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Personnellement, n'ayant jamais eu la moindre illusion par rapport à Mitterrand, il ne me déçut pas, et je puis même dire" Salut l'artiste !" Il en roula énormément  dans la farine,  du bon "peuple de gauche", ce bon peuple à qui il a réussi à faire croire qu'il se retrouvait enfin, après une si longue attente,  sous "les ors de la République". De Gaulle avait finalement moins de mépris pour "le populo" comme il disait. Mais beaucoup, dans la classe politique et l'intelligentzia n'étaient pas dupes du personnage  Mitterrand : il était le digne représentant de leurs propres ambiguités.

Si l'on est un idéaliste, il y a de quoi être écoeuré.  Si l'on est plus blasé, on ne peut qu'être plus indulgent. Pour ma part, je suis à la fois écoeuré et indulgent, ça dépend des moments, surtout quand je le compare à ses successeurs beaucoup moins habiles et beaucoup moins brillants, mais là, je donne dans un très condamnable relativisme petit-bourgeois. 

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