Démocratie participative, petites structures et hétérogénéité  (campagne électorale)

"JE ferai ceci. JE changerai cela. MOI JE ne me laisserai pas faire… " Curieux pour des candidats qui fustigent la monarchie républicaine et se réclament du peuple.

Depuis le début de la campagne électorale, au moins trois candidats (Mélanchon, Hamon et Macron) ne cessent de faire appel aux citoyens, au mouvement citoyen qu’ils disent vouloir représenter.

 Une première remarque : vous n’entendez dans leurs propos que le « JE ». Je ferai ceci. Je changerai cela. Moi Je ne me laisserai pas faire… Quand simultanément ils fustigent la monarchie républicaine, il y a de quoi s’interroger. On se doute bien qu’ils ne sont pas des hommes d’essence divine qui auraient entendu une voix qui leur aurait révélé tout sur tout, qu’il y a bien des « petites mains », probablement fort expertes elles aussi, qui explorent chaque sujet et préparent la matière aux convictions de nos grands hommes, mais elles disparaissent dès les montées en scène dans les grands spectacles ou devant les micros. On aimerait pourtant au moins bien savoir qui elles sont ces personnes qui préparent notre destin et comment elles le font (un petit bémol pour la France insoumise avec la publication de ses livrets).

Déjà, si le « JE » était remplacé par le « NOUS » il serait plus crédible que ces candidats soient porteur d’une voix d’une partie du peuple. En fait ils ne sont auto-légitimés que par des sondages ou des votes qui laissent supposer qu’il y a un certain nombre de personnes qui préfèreraient que ce soient plutôt l’un ou l’autre qui prenne la barre du bateau (qui commande) pour s’en remettre à lui… en croisant les doigts.

 Mais comment ? Vous pouvez vous exprimer et participer dans les plates-formes que nous avons mises en place ! Mises en place parfois en dernière minute parce qu’il faut bien paraître aussi démocrate que les autres. Admettons que ce soit en toute bonne intention bien que les « programmes » soient déjà bouclés sinon comment faire campagne à deux mois de l’échéance. Bien sûr des millions de personnes peuvent, si elles le veulent, dire leur mot dans ce qui ressemble à des forums (parfois c’est seulement en envoyant un message dont au mieux on reçoit un accusé réception). Je les ai parcourus ces forums où on peut même cliquer sur d’accord ou pas d’accord, en particulier ceux qui concernent l’école et le système éducatif, la partie la plus indigente et la moins progressiste de tous les programmes se prétendant progressistes. Je défie n’importe quel logiciel informatique de tirer quelque chose de ces propositions hétéroclites, souvent contradictoires et toujours sommaires qui s’empilent les unes sous les autres. C’est le simulacre d’une démocratie participative, qui en plus est fort tardive.

 On a bien vu aussi dans les « nuits debout » les limites d’une démocratie participative sauvage qui, si elle a permis à quelques personnes de se rassembler, pas forcément de s’exprimer, n’a pas abouti à grand-chose de visible et à quelque frustration.

 Pour qu’il y ait une voix du peuple, il faut qu’il soit permis au peuple, de discuter, de s’informer, de réfléchir, puis d’exprimer une voix collective sur tous les sujets qui le concernent. Où peut-il le faire ? Seulement dans de petites structures sociales et territoriales, concernées par chaque sujet, où chacun peut s’exprimer, écouter, confronter et approfondir ses opinions, pour arriver à un consensus. Si je reprends l’histoire des cahiers de doléances, c’est bien ce qui s’était passé dans chaque village, chaque quartier et avait duré des semaines. Chaque membre des Etats-Généraux était bien porteur d’une voix du peuple, écrite noir sur blanc par le peuple.

 La démocratie participative implique une connaissance et une perception de chacun de ceux qui sont concernés par un intérêt commun. Elle ne peut concerner qu’une structure sociale ou territoriale où chacun est dans la proximité des autres, où les intérêts peuvent être communs et concrets, où on dispose du temps des élaborations.

  Elle implique d’arriver à un consensus ce qui demande d’explorer toutes les opinions, d’en connaître tous les éléments sur lesquels elles se forgent, de pouvoir éventuellement les réfuter par d’autres éléments à porter à la connaissance de tous. Parce que la démocratie participative ne peut être un combat des uns contre les autres, la victoire d’une majorité au détriment d’une minorité. Un consensus n’est pas un compromis simple amalgame négocié d’opinions différentes, c’est l’émergence d’une idée, d’une proposition ou d’une solution qui n’existait pas avant et qui devient collective. Nous ne sommes plus dans la simple adhésion aux idées d’un tribun.

 La culture du consensus paraît toujours utopique or elle a bien existé à propos de l’école dans les quelques villages de classes uniques dont je n’ai cessé de parler, elle existe dans les communes où se sont instaurées des assemblées villageoises, dans les structures coopératives, mais toujours dans de petites structures, même pour l’éphémère commune de Paris c’étaient les comités de quartiers. A remarquer que la France disposait d’un remarquable maillage du territoire avec ses 36 000 communes qu’on s’évertue à faire disparaître. Allez faire le cahier de doléance d'une mégapole !

 Chaque collectivité qui a élaboré un consensus désigne alors ceux qui doivent représenter ce consensus dans une structure englobante (ex communes d’un canton). C’est là que se situe l’immense différence : ne sont pas élus ceux pour qui on adhère aux idées mais sont désignés ceux qui peuvent et doivent porter uniquement et au mieux l’idée collective élaborée préalablement, réaliser à leur tour un consensus avec les représentants des autres structures et rendre compte à ceux qui les ont désignés. La démocratie participative est un processus long, d’autant plus long quand les intérêts ne sont pas que locaux, mais c’est la réflexion collective qui devrait être la base de toute décision politique (au sens noble du terme) qui le nécessite.

 Comment se sont auto-déclarés mouvements citoyens les trois formations qui s’en  réclament ? « JE suis candidat, qui m’aime et aime mes idées me suive ». Bien sûr, après coup il faut essayer d’impliquer des citoyens au peaufinage des idées du candidat ou lui en apporter, ou plus exactement il s’agit d’en trouver, des citoyens, qui accepteraient de soutenir le leader en l’aidant. Il faut donc les « pêcher » dans quelques dizaines de millions de personnes ! En général ils ne peuvent être extirpés que parmi les premiers cercles ou les formations existantes des leaders, c’est même prudent quand il faut en quelques mois ou quelques semaines (pour JL Mélanchon ou Macron), voire moins pour Hamon, établir un « programme » avec les « experts » de chacun. La dite participation citoyenne n’est qu’un rideau de fumée.

 Deux des candidats promettent une sixième république qui permettrait la participation citoyenne. Beau et enthousiasmant projet qui devrait soulever une adhésion massive. Les citoyens seront bien sûr appelés à la ratifier par référendum. Mais comment peut être faite la Constitution d’une Nation ? Certes pas par ceux qui grenouillaient dans l’ancienne et en bénéficiaient. Cela va être difficile pour le candidat représentant un parti que soient exclus de son élaboration ceux qui vivaient de leurs élections et avaient des pouvoirs (dont lui-même). La première assemblée constituante avait l’avantage d’avoir été précédée par toute la réflexion qui avait eu lieu avec les cahiers de doléances et les Etats-Généraux, et près d’un siècle de « lumières ». Les constitutions suivantes n’ont été élaborées que par les gens déjà au pouvoir ou venant de le conquérir. Ah ! Le « peuple » a toujours été convié à approuver. Mais si le peuple peut refuser (ex de la constitution européenne) il ne peut pas dire pourquoi, pas préciser ce qui lui convient ou ne lui convient pas, il a un package à prendre ou à laisser.

 Tirer au sort ceux qui vont discuter, élaborer une constitution, serait acceptable si au préalable le peuple a l’habitude de se réunir pour prendre de façon consensuelle toutes les décisions qui le concernent localement. Il ne faut pas éduquer le peuple, il faut lui permettre de s’éduquer lui-même, voire de l’obliger à s’éduquer lui-même, si bien qu’une 6ème république demanderait d’abord que cessent toutes les concentrations territoriales sur lesquelles le peuple n’a aucune prise et que partout soit imposées des assemblées villageoise ou de quartier, laissant aux conseils municipaux la seule fonction exécutive (ce qui peut être fait me semble-t-il avant de changer la constitution). La démocratie n’était possible à Athènes que parce que les citoyens (bien qu’il ne s’agissait pas de tout le peuple) pouvaient tous se réunir dans l’agora.

 Quand le peuple aura pu vivre l’expérience des prises de décisions collectives et consensuelles là où chacun est, alors n’importe lequel, désigné ou tiré au sort, pourra se retrouver momentanément avec d’autres pour élaborer d’autres consensus dans des intérêts plus généraux. En somme, ne pas mettre la charrue devant les bœufs !

 Ceux qui me connaissent savent que ce sont les enfants de quelques classes uniques et des réseaux qu’elles constituaient qui m’ont donné ces leçons de… politique, et démontré que c’était possible, voire dans la nature d’une espèce sociale qui n’a pas encore réussi à devenir sociale et qui se complet dans son stade grégaire !   

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