Grèce et systèmes vivants, quel rapport ?!

Un problème dépend de la grille à travers laquelle on le regarde.

 Les biologistes Francesco Varela et Humberto Maturana définissaient les systèmes vivants comme les systèmes ayant la propriété de s’auto-créer (l’autopoïèse). Il est maintenant admis que c’est bien leur caractéristique de pouvoir s’auto-organiser et de faire évoluer cette auto-organisation par rapport aux perturbations internes ou externes qu’ils subissent (ce qu’une autre biologiste, Atlan, appelle le bruit) pour perdurer au mieux. Il y a donc les systèmes fermés et les systèmes ouverts ou vivants.

Se posait alors le problème de la structure. La structure c’est ce qui met en relation tous les éléments d’un système pour lui donner sa caractéristique et le maintenir en l’état (par exemple un morceau de craie et un cristal de calcite comportent les mêmes éléments mais dans une autre organisation de leur structure). Un physicien cette fois, Ilya Prigogine, a résolu le problème avec la structure dissipative qui, elle, permet au système non seulement de s’adapter aux perturbations mais aussi de s’en servir (perte d’énergie en même temps que récupération d’énergie).

La cybernétique nous a aussi appris que tout système fermé subit l’entropie (accentuation irréversible du désordre et de la perte de son énergie) ou son contraire la néguentropie (accentuation irréversible de l’ordre pour se protéger des perturbations et également perte de son énergie). Tout système ouvert (système vivant) rétablit sans cesse la proximité de l’équilibre nécessaire à sa vie (homéostasie) en évoluant, jusqu’au moment où il arrive en fin de son cycle naturel en tant que système vivant. La philosophie et la médecine chinoise l’avaient compris depuis longtemps avec la complexité du Yin et du Yang où l’important est sans cesse de se rapprocher de l’équilibre en évitant l’écart trop grand qui devient incontrôlable ou l’équilibre parfait, tous deux étant synonymes de mort, c'est-à-dire de fin de fonctionnement ou autodestruction.

Mais aussi, aucun système vivant n’existe isolément. Une cellule existe bien comme système vivant puisqu’elle peut être cultivée extra-vivo, mais elle n’a de sens (et de vie) qu’incluse dans un autre système vivant dont elle devient un des éléments. La cellule dans un organe avec d'autres cellules, un organe dans un corps avec d’autres organes, un corps dans d’autres systèmes vivants : enfant dans la famille, famille dans un village, quartier dans une ville… ces derniers devraient être aussi des systèmes vivants (DEVRAIENT ! Vous entrevoyez où je veux en venir !).

La grande découverte a été aussi celle des écosystèmes : il y a interdépendances entre tous les systèmes vivants et la viabilité de chacun dépend des équilibres de ces interdépendances. C’est la science de l’écologie qui n’a finalement rien à voir avec les seuls petits oiseaux que l’on veut voir agrémenter nos matinées ou nos ballades le WE !

Un autre point incontournable, c’est que plus un système s’agrandit, plus il devient fragile et subit l’entropie. Des paléoanthropologues l’avaient déjà démontré dans les années 70. En observant les traces des civilisations dans les strates géologiques, ils avaient observé que la taille des structures sociales augmentait au fur et à mesure du temps, puis disparaissaient. Dans les strates suivantes, ils observaient à nouveau des traces de petites structures, puis augmentation, puis disparition… Plus rapprochée, l’histoire des empires qui finissent tous par s’écrouler. Des espèces sociales l’ont parfaitement compris comme les abeilles qui perdurent depuis des millions d’années en limitant la taille de leurs colonies à celle optimale pour leur fonctionnement, leur survie, par l’autorégulation des naissances et l’essaimage.

Il n’est pas besoin de s’étendre sur la fragilité de tous nos macrosystèmes, que ce soient des mégapoles, de tous nos systèmes économiques, agricoles, industriels… jusqu’aux centrales nucléaires dont le nucléaire en lui-même n’est peut-être pas le plus grand danger, celui-ci étant dans la taille des structures qui l’utilisent… et, bien sûr, les systèmes financiers… vous voyez que je m’approche de la Grèce ! Inéluctablement les macrostructures vont vers leur autodestruction. Au lieu de réagir et de s’adapter par rapport à la complexité du vivant, elles ne peuvent que compliquer à outrance et sans fin leurs mécanismes jusqu’à ce que ceux-ci ne soient plus contrôlables.

Une autre révolution a été la fin de la croyance en la hiérarchie dans l’importance des éléments constituant un système vivant. Fini le temps où le cerveau et le cœur commandaient tout le reste. Bien ennuyeux de savoir qu’une cellule des cheveux a le même ADN que celle du cœur, voire qu’une autre peut changer de fonction… La médecine chinoise, encore elle, s’occupait de la circulation de l’énergie entre les divers éléments constituant un système : tu te plains du foie ? Je plante une aiguille dans ton orteil pour rétablir la communication avec les poumons déficitaires !

Il ya aussi la finalité d’un système fermé et celle d’un système vivant (ouvert). Celle d’un système fermé est extrinsèque : l’ingénieur qui le conçoit doit bien savoir ce qu’il va lui demander de faire ou de produire : une voiture est faite pour rouler pour le compte de son conducteur, chaque élément de la voiture n’est aucunement concerné par cette finalité, il fait simplement ce que le système lui demande de faire. La finalité d’un système vivant est intrinsèque. La finalité de la vie est la vie dit je crois Edgar Morin. Chaque élément d’un système vivant est concerné et c’est parce qu’il est concerné qu’il y contribue et non pas pour répondre à une commande extérieure.

Et nous arrivons ainsi… à la Grèce ! Tous les systèmes dans lesquels chaque humain (système vivant lui !) est aujourd’hui obligé de rentrer sont des systèmes fermés et de plus en plus des macrosystèmes. Leur finalité est essentiellement de se maintenir dans l’intérêt de ceux qui les ont conçus et les dirigent et ils dépensent d’ailleurs une énergie, dont la croissance est exponentielle, qu’ils ôtent nécessairement aux systèmes vivants qu’ils enferment et dans lesquels ils puisent. C’est le phénomène de l’entropie que l’on tente de compenser par son inverse la néguentropie (augmentation de la coercition pour se protéger) qui conduisent tous deux au même résultat : l’implosion du système. La progression géométrique naturelle de l’accélération de l’entropie laisse supposer que nous sommes proches… de cette implosion (dans mille ans ou plus, de futurs paléoanthropologues retrouveront peut-être ces traces !!).

Ce qu’on appelle la crise grecque se replace parfaitement dans cette approche puisque c’est bien un macrosystème financier qui est au bord de la rupture et pas la Grèce ni les grecs. Ce que tentent de sauver ceux qui sont aux commandes et qui en profitent, c’est le système, ce ne sont pas les grecs pas plus d’ailleurs que n’importe quel autre peuple. Tous les macrosystèmes n’ont plus d’autre finalité que de se ptotéger eux-mêmes en continuant d’accentuer leur expansion, absolument plus de faire vivre ceux pour qui ils auraient soi disant été conçus (systèmes économiques, agricoles, industriels, informatiques, énergétiques… politiques). C’est… mécanique.

Si on continue de réfléchir à partir de cette grille et qu’on admette que l’implosion est proche (ce qui est même un immédiat pour les grecs), qu’est-ce qui se passera ? C’est d’ailleurs bien la question qu’on entend partout ! Personne ne peut le dire bien sûr, et heureusement : nous retrouvons encore les lois des systèmes vivants, chaque individu restant quand même un peu un système vivant, qui se retrouveront alors hors des systèmes fermés (sauf si l’implosion les tue tous, ce qui est possible avec le nucléaire par exemple). Comme nous sommes une espèce sociale (enfin, qui devrait l’être) il se créera nécessairement d’autres interdépendances mais cette fois dans des auto-organisations émanant des individus eux-mêmes pour assurer leur survie et leur vie. On peut dire qu’alors un autre cycle recommencera et débutera par la l’autocréation d’entités sociales dans des écosystèmes sociaux régis par les lois du vivant. Ce n’est pas une vue de l’esprit parce qu’on n’a cessé de le constater à l’occasion de catastrophes diverses. Même sans catastrophes, ces entités se sont souvent créées mais ont été broyées par ceux qui tenaient les manches des systèmes fermés en place (Commune de Paris, fermes autogérées espagnoles, premiers soviets, Amazonie, Altiplano, etc.).

L’intelligence collective devrait empêcher d’en arriver à l’implosion en démontant progressivement les systèmes destructeurs et en laissant se réinventer d’autres aux mesures de l’humain… mais vous connaissez la question mieux que moi  !!!!!!! Darwin et les dinosaures !

 

Systèmes vivants et école, partout sur ce blog ! ou dans « L’école de la simplexité » ou dans « Chroniques d’une école du 3ème type »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.