Bernard Collot
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Billet de blog 8 nov. 2021

Pourquoi l'école ne changera pas

Dans les thèmes de la prochaine campagne électorale l’école est totalement absente. On peut se demander pourquoi. Pas touche à l’école publique ! Dans tout le bloc de droite et du centre on peut comprendre pourquoi, dans ce qui se réclame encore de gauche c’est plus difficilement compréhensible.

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Dans les thèmes de la prochaine campagne électorale l’école est totalement absente. On peut se demander pourquoi.

Pas touche à l’école publique ! Dans tout le bloc de droite et du centre on peut comprendre pourquoi, dans ce qui se réclame encore de gauche c’est plus difficilement compréhensible.

Revenons à l’origine de l’école publique et aux raisons de son instauration.

L’école a toujours été l’école de l’État. Guizot (1833) ne s’en cachait pas : arracher les enfants du peuple aux mauvaises influences des familles et en faire de bon sujets de sa majesté catholique. Il a stoppé le début de l’enseignement mutuel, qui n’avait d’autre but que des enfants mais surtout des adultes apprennent à lire et à écrire et qui fournissait des ouvriers pouvant lire et écrire dans les journaux naissant et animer les mouvements syndicalistes et révolutionnaires. Il a calqué l’école publique sur celle des frères de l’école chrétienne qui, elle, « éduquait ».

Jules Ferry ne s’en cachait pas non plus : il s’agissait de contrecarrer l’influence de l’église catholique pour former des citoyens de la République. Paul Bert le ministre qui lui a succédé disait « Seul l’État a le droit d’éduquer »1. L’école publique si elle devenait gratuite et de facto obligatoire conservait la même structure que celle des frères de l’école chrétienne, accentuée avec l’ère industrielle et le taylorisme, soutenue par le paradigme du rationalisme scientifique, structure qui reste grosso-modo celle de l’école d’aujourd’hui.

L’exemple le plus frappant du rôle réel de l’école a été dans les années qui ont précédé la guerre de 14-18 : des deux côtés du Rhin la boucherie qui a suivi avait été largement préparée par l’école : apprentissage de la discipline, à marcher au pas, de l’obéissance à la hiérarchie, inculcation du sens du devoir, du sacrifice, de l’honneur, des héros, de l’amour de la patrie…

Cette école et son obligation ont toujours été acceptées par le peuple, en particulier quand sa majorité était illettrée. Si lire, écrire, compter devenaient indispensable dans la société industrielle, il est indéniable que cela l’était aussi pour que quelques-uns de ses enfants s’extirpent de leur condition et aussi passent du côté des exploitants plutôt que de celui des exploités. Les parents du peuple aspiraient à cela pour leurs enfants. Le mythe de l’élitisme républicain lié au travail et à l’effort. D’où aussi la multiplication des diplômes, contrôles, examens hiérarchisés.

C’est justement après la guerre de 14-18 que sont nés les mouvements pédagogiques : « Plus jamais ça ! » a été le cri de Célestin Freinet et de son mouvement en France, ailleurs cela a été les Ferrer, Freire, etc. Pour eux l’école était comprise comme devant être l’outil de l’émancipation des peuples. Si en même temps qu’ils démontraient l’efficacité cognitive de leurs pratiques, ils devenaient dangereux pour l’ordre établi. Francisco Ferrer fusillé en Espagne. Ils devenaient même dangereux pour les partis politiques voulant conquérir le pouvoir, Freinet avait été ainsi exclu du parti communiste. La fonction de l’école comme l’outil des pouvoirs en place, quels que soient les pouvoirs en place : l’école de l’URSS était strictement semblable à l’école des pays capitalistes, seul le contenu de ce qu’y était injecté différait. Chez nous ce sont aussi seulement les petites modifications des programmes qui marquent les alternances du pouvoir, si on peut parler d’alternance.

Si Freinet a bien démissionné de l’Education nationale pour créer son école, le mouvement qu’il a créé s’inscrivait dans l’école publique pour la changer et dans sa grande majorité, tout au moins jusque dans les années 90, c’était pour une société plus juste, plus démocratique, une école au service du peuple et des enfants du peuple. Or l’école n’a jamais été au service du peuple ni de ses enfants mais à celui de l’État. Les enseignants sont avant tout des fonctionnaires, l’État ne cesse de le leur rappeler, aujourd’hui comme avant si ce n’est plus qu’avant encore.

La seule critique qui fasse l’unanimité c’est l’insuffisance des performances atteintes non pas par les enfants mais par les élèves.  Paradoxalement les pédagogies qui ont une centaine d’années d’existence et ont démontré que les apprentissages demandés et imposés relevaient d’autres pratiques, d’autres approches, d’une autre conception du système éducatif lui-même, sont toujours repoussées, aussi bien par l’État que par la majorité de la population. Pour l’État c’est parfaitement compréhensible : si l’école n’est plus pour faire des enfants les futurs adultes bons sujets d’une monarchie, elle l’est toujours pour qu’ils soient les bons citoyens d’une république telle elle est devenue et d’une nouvelle majesté : l’économie de marchés. La pédagogie Freinet et d’autres ne vont bien sûr pas dans ce sens.

Quant à la majorité de la population prise dans le paradigme de la concurrence, peut-être pire encore de la libre concurrence, sa seule préoccupation est que chacun de ses propres enfants tire son épingle du jeu dans le système où il se trouve. On ne peut même pas lui en vouloir.

Quant aux nombreux enseignants qui ont bien compris cela, ils tentent vainement depuis des décennies à ce que l’ensemble du système éducatif change ses finalités comme si l’État allait se départir de la mainmise sur un de ses principaux outils du pouvoir. Cependant ces militants convaincus et sincères ne peuvent admettre que des enfants puissent échapper à l’école publique dans les alternatives qui se créent depuis une dizaine d’années. Le principe de l’égalité poussé à l’absurde quand cela devient l’égalité dans le pire. De même ils ont beaucoup de mal à remettre en cause l’architecture tayloriste du système éducatif, y compris de ce qui est devenu sa finalité matérielle : les examens, les diplômes et in fine le bac. Si les méthodes sont critiquées et donnent lieu à des polémiques sans fin, la machine dans laquelle les pédagogies différentes ne peuvent justement pas être pratiquées n’est pas remise en cause. La pédagogie Freinet dans sa logique et sa globalité est impossible à mettre en œuvre dans le système actuel, les freineitistes devraient en savoir quelque chose.

Si les écoles alternatives étaient encore possibles, elles le sont de moins en moins : d’une part l’État les contraint aux mêmes « instructions », aux mêmes programmes, aux mêmes contrôles que l’école publique ce qui limite et complique fortement l’alternative ; d’autre part en les privant de moyens il les oblige à vivre avec la participation des familles ce qui apporte de l’eau au moulin de ceux qui les fustigent au nom de l’égalité. Il est curieux que les écoles privées catholiques, subventionnées elles par l’État, ne sont plus depuis longtemps l’objet de contestations, y compris au nom de l’égalité, alors que la laïcité redevient à l’ordre du jour (mais on sait pourquoi !). Il est vrai qu’elles se conforment parfaitement à l’ordre établi.

Le principe qui rendait l’instruction obligatoire et non l’école est largement écorné aujourd’hui avec les dernières lois promulguées dans une indifférence quasi générale. L’État ne peut supporter que des enfants échappent à son école. Les familles du peuple quant à elles ont besoin que leurs enfants soient « gardés » quelque part pendant qu’elles sont exploitées au travail… pour les nourrir. L’école devenue obligatoire à partir de trois ans, sans même avoir provoqué de grandes protestations des pédiatres et autres psy, leur offre ce lieu gratuit.

La cécité sur l'école est telle que personne ne proteste ou n'a jamais protesté quand les enfants de tous âges de tout un pays sont dans l'obligation de tous se lever à la même heure, de prendre les cars comme on monte dans des bétaillères, de faire tous les mêmes choses, aux mêmes moments, d'avoir leurs journées découpées par des emplois du temps,... exactement comme leurs parents ! C'est à dire que plus personne ne voit des enfants sauf lorsqu'ils les embarrassent le WE et les vacances, les enfants ont tous été transformés en élèves, en objets devant être fabriqués dans une chaîne indistrielle.

Alors ? Alors on ne peut qu’attendre l’écroulement du système économique mondialisé qui par effet de domino provoquera l’effondrement des systèmes politiques et par voie de conséquence de leurs outils dont l’école. En espérant que des enfants actuels auront conservé quelques capacités de création, d’imagination pour construire quelque chose de viable dans le chaos qui s’annonce.

Merci en tout cas à celles et ceux qui envers et contre tout, dans l’école et hors de l’école, continuent d’essayer d’offrir et de permettre autre chose aux enfants.

1 Il ne fait aucun doute, l’école ne se contente pas d’instruire, elle éduque, on lui reproche même de ne pas suffisamment éduquer à la société de compétition qui attend les enfants. Or la déclaration universelle des droits de l’homme proclame bien la liberté des familles au choix de l’éducation. Il est vrai que sur bien d’autres domaines les États s’assoient sans vergogne sur la déclaration des droits de l’homme.

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