C'est comment les enfants apprennent qui est subversif.

Accepter comment les enfants apprennent, c'est remettre en cause bien au-delà de l'école.

C'est comment les enfants apprennent qui est subversif. Ce n’est donc pas idéologique. Mais si on respecte ce simple fait qui ne cesse d’être prouvé, on va à l’encontre des idéologies de la plupart des systèmes éducatifs d’États, d’un bon nombre d’écoles privées.

Tous les systèmes éducatifs, depuis leurs origines, sont bien conçus par rapport à des finalités. Je n’ai pas besoin de rappeler celles de Guizot ou celles de Jules Ferry. Les systèmes éducatifs ne s’intéressent pas à l’enfant mais à la masse d’enfants qui doivent devenir tels ou tels sujets, tels ou tels citoyens, tels ou tels travailleurs (flexibles aujourd’hui) dans la machine économique[1]. C’est dit et redit dans toutes les instances y compris européennes ou mondiales (OCDE par exemple), même s’il faut parfois lire entre les lignes (voir la magnifique conférence de Nico Hirt qui démontre comment l’école est liée aux politiques du marché).

Ce n’est pas pour rien que l’école est obligatoire, dans les dispositions législatives ou dans la tête des populations. Comme je l’ai très souvent fait remarquer, l’école en URSS était conçue sur le même schéma que l’école capitaliste, seule l’idéologie à inculquer était différente mais la machine pour le faire était la même.

 Ce qu’ont réussi à faire tous les systèmes éducatifs (un bémol pour la Finlande) c’est d’insérer dans les têtes (les neurones !) des citoyens « c’est grâce à l’école…. », rendant impossible le « c’est à cause de l’école… » et rendant la présence et la conception de l’école comme immuables. L’hétéronomie dont parle Castoriadis n’est pas naturelle à l’espèce humaine mais a été fortement mise en place par la succession des minorités dominantes. Même lorsque le « c’est grâce à l’école… » devient quelque peu douteux pour un nombre grandissant, il n’est demandé que la tentative d’améliorer le fonctionnement de la même machinerie. Les partisans d’une autre école veulent certes changer le moteur ayant compris que mettre de l’essence dans un moteur diesel ne peut fonctionner, mais ils restent dans la même architecture, tous les ingrédients précédents restant les mêmes, en étant inchangés (obligation, enseignants…) ou simplement différents (programmes, pédagogies, évaluations, diplômes…).

On peut écouter tout ce que disent depuis longtemps des philosophes de Montaigne en passant par Illich, on peut en discourir, cela ne dérange pas tant que cela reste de l’utopie. Mais lorsque cette utopie n’en est plus une parce qu’elle a été réalisée dans quelques endroits, alors elle devient dérangeante, on ne veut surtout pas la voir et les institutions font tout pour l’éliminer parce qu’elle devient dangereuse pour elles.  

Pourtant ce qui a changé au cours des dernières décennies c’est la connaissance de ce qu’on appelle récemment la cognition, les neurosciences ou la neurobiologie. La raison ou le prétexte de l’école c’est apprendre. Or ce qu’on commence à comprendre d’un certain nombre de processus et de leurs conditions (on commence juste : la science n’apporte pas de certitudes mais élimine des certitudes) et surtout les faits démontrent  que cela ne se passe pas comme on voudrait le croire.

C’est comment les enfants apprennent (je préfère se construisent) qui est subversif.

Lorsqu’on est bien obligé de constater que l’enfant est lui-même la source, l’auteur et le maître de ses apprentissages, lorsqu’on constate qu’il est indispensable qu’il soit libre de ses choix, de suivre ses intérêts, on remet en cause toutes les dominations, les hiérarchies et leur organisation sur lesquelles sont basées nos constructions sociales et politiques. Les enfants nous posent le problème de la liberté et des pouvoirs octroyés ou accaparés.

Lorsqu’on est bien obligé de constater que les constructions cognitives et sociales de l’enfant dépendent des environnements dans lesquels il vit ou auxquels il a accès, non seulement la reproduction sociale dénoncée par Bourdieu s’explique largement, non seulement cela remet en cause les lieux de vie aseptisés et cloisonnés qu’on impose aux enfants, mais cela remet en cause toutes les conditions d’habitat et d’environnement imposées à une majorité de la population, les politiques d’aménagement du territoire, de la ville…

Lorsqu’on est bien obligé de constater qu’il est impossible de découper le temps de l’enfant, différent pour chacun, cela remet en cause l’effarant découpage du temps social qui régule et contraint identiquement la vie de tout le monde, y compris bien sûr celle des enfants.

Lorsqu’on constate que la construction de l’enfant s’effectue dans l’extension progressive de sa proximité, cela remet en cause non seulement les politiques concentrationnaires des cartes scolaires mais aussi la flexibilité du travail qui empêche une partie croissante de la population d’établir ses lieux de vie, ses constructions relationnelles et affectives de façon pérenne et sécure sur un territoire.

Lorsqu’on est bien obligé de constater que les constructions de l’enfant ont besoin de s’effectuer dans l’appartenance à des entités hétérogènes (multi-âge, multiculturelles, multi-socioculturelles…), ce sont toutes les croyances sur les soi-disant supériorités intellectuelles ou culturelles conférées par des origines ou des positions sociales qui sont remises en cause. L’égalité n’est pas seulement celle des droits, des moyens, c’est aussi et surtout celle d’être ce que l’on est, d’être reconnu pour ce qu’on est dans des entités sociales où l’on vit et que l’on fait vivre.

Lorsque l’on constate que la taille de ces entités doit être à la mesure des capacités relationnelles, sociales et des besoins affectifs des enfants pour qu’elles puissent s’autogérer au bénéfice de chacun et de tous, c’est la taille de toutes nos structures sociales, territoriales, politiques, économiques… qui sont remises en cause. Plus une structure devient une macrostructure, plus chacun est à la merci de quelques-uns, plus elle devient fragile, moins chacun a de pouvoirs sur elle.

Lorsque l’on constate la nécessité d’espace et sa nécessaire appropriation pour son aménagement, on remet en cause l’effarante concentration et l’effarante promiscuité à laquelle beaucoup d’enfants comme leurs familles sont condamnés, dans l’école et hors l’école.

Lorsque l’on constate que c’est dans l'attention, l'effort et le plaisir investis volontairement dans n'importe quelle activité personnelle ou d'utilité pour les autres que les enfants se construisent cognitivement et socialement et non pas dans le « travail » contraint qu’aucun intérêt ne justifie, ce qui est remis en question c’est bien aussi toute la conception  du travail dans la société, la hiérarchie de ses valeurs qui n'ont rien à voir avec leur utilité sociale, jusqu'à l'organisation et la répartition du travail qui n'est plus qu'un "marché du travail" où il faut le quémander pour vivre au bénéfice de quelques-uns seulement.

Lorsque l'on constate... vous imaginez tout ce qu'il y a à chambouler,  pas seulement dans nos têtes, pas seulement dans le système éducatif, vous imaginez toutes les positions dans les quelles chacun est plus ou moins confortablement installé qui sont bousculées, pas seulement dans le système éducatif, vous imaginez tous les cadres qu'on ne voit même plus qui sont à briser... 

Oui, comment les enfants apprennent est terriblement subversif, cela n’a strictement rien d’idéologique. Mais quelles remises en cause cela induit, et pas seulement la remise en cause de l’école !  On comprend pourquoi on se contente seulement de demander un peu de bienveillance, un peu de pédagogie technologique ou technocratique, un peu de méthodes dites scientifiques… pour ne rien changer et que chacun reste à sa place, tout au moins la place dont il a hérité ou qu’il a conquise ou on l’a mis.

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[1] « ‘L’économie », qui se prétend science, n’est pas ou n’est plus l’analyse a postériori de ce qui permet à une société de satisfaire aux besoins élémentaires de chacun de ses membres (ex des chasseurs cueilleurs, des premières sociétés nomades ou sédentaires…) elle est une conception purement intellectuelle uniquement basée sur une masse fictive de capitaux et non pas sur des besoins à satisfaire (sinon il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus de pauvres de SDF, d’affamés…)

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