L’éradication des dernières petites écoles publiques, dans l’indifférence absolue

Ce n’est pas d’aujourd’hui : la politique de concentration scolaire a débuté en 1989, sous le ministère Jospin, par ce qu’on appelait le plan Mauger. Appliquée brutalement dans sept départements dits pilotes, elle fit sortir les loups des bois : classe sauvage à la rentrée 1989 à St-Martial d’Albarède (Dordogne) fortement médiatisée, constitution rapide d’un réseau sur tout l’hexagone (il n’y avait pas internet mais déjà le minitel se montrait subversif), manifs, colloques,…

Ce n’est pas d’aujourd’hui : la politique de concentration scolaire a débuté en 1989, sous le ministère Jospin, par ce qu’on appelait le plan Mauger. Appliquée brutalement dans sept départements dits pilotes, elle fit sortir les loups des bois : classe sauvage à la rentrée 1989 à St-Martial d’Albarède (Dordogne) fortement médiatisée, constitution rapide d’un réseau sur tout l’hexagone (il n’y avait pas internet mais déjà le minitel se montrait subversif), manifs, colloques,… Les médias découvraient et faisaient découvrir que la plupart de ces petites écoles et surtout les classes uniques pratiquaient des pédagogies avancées (surtout Freinet), voire surprenantes (bien loin de la caricature de « être et avoir »), que c’était là qu’avaient été introduites dès 1983, bien avant le plan Fabius, les technologies nouvelles et en particulier qu’avaient été créés les premiers réseaux télématiques d’écoles…

Le colloque de Crozon (1993) auquel participaient des personnalités comme Hubert Montagner, Pier Jakès Elias, Philippe Meirieu, Michel Authier et bien d’autres fit suffisamment de bruit pour que le ministre de l’éducation de l’époque, François Bayrou, décrète un moratoire sur leur suppression, moratoire supprimé quelques années plus tard par… Ségolène Royal.

Cette politique vient d’être relancée depuis quelques mois par Najat Vallaud-Belkacem sous la forme d’un chantage : si une charte est signée dans chaque département entre le DASEN, le Conseil général et les grands élus s’engageant à supprimer les petites écoles rurales, à transformer les RPI éclatés (regroupements pédagogiques intercommunaux) en RPI concentrés, alors le ministère maintiendra pendant trois ans l’attribution globale de postes dans ces départements. Il n’est bien entendu pas tenu compte des protestations véhémentes et des arguments des parents d’élèves et des élus directement concernés. La mise en œuvre, débutée dans le Cantal et le Lot, s’étend progressivement à tous les départements.

Les prétextes officiels sont toujours les mêmes depuis le début : archaïsme, intérêt des enfants. En 1991, pour clore le bec aux empêcheurs d’éradiquer en rond, le ministère demanda à son département de l’évaluation et de la prospective d’effectuer des travaux sur les résultats scolaires des écoles suivant leur taille et leur situation. A la stupéfaction générale, les travaux de Françoise Oeuvrard démontrèrent que les résultats des classes uniques étaient supérieurs à la moyenne nationale ! Résultats des petites écoles confirmés par les travaux d’Alain Mingat de l’IREDU (Institut de recherche en éducation, Dijon), par le rapport Ferrier de l’Inspection générale, aujourd’hui encore par l’Observatoire Education et Territoires… tous organismes officiels. Beaucoup de travaux, en France et surtout dans les pays anglosaxons, ne cessent de démontrer l'intérêt des petites structures multi-âge, non seulement dans le développement cognitif mais aussi dans la socialisation.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’Education nationale, État dans l’État, s’assoit sur ses propres rapports, voire sur les décisions des tribunaux administratifs. Ces derniers, sollicités dès les années 1990 par des communes ou des associations locales de parents d’élèves, ont rendu à plusieurs reprises des arrêts déclarant illégales des décisions de suppression par l’administration : appels sur appels, quand la mise en demeure doit être exécutée, il y a belle lurette que l’école a disparu et ne peut être rétablie !

Mais, ce qui est le plus surprenant, c’est l’indifférence absolue dans laquelle s’effectue la disparition programmée de ce qui constituait un maillage territorial unique au monde et où des pratiques différentes et humanistes n’avaient pas attendu une utopique et fallacieuse refondation. Pour sauvegarder les grenouilles d’une zone humide des dizaines de milliers de personnes se mobilisent. Pour sauvegarder des zones d’enfants heureux qui de plus sont de véritables laboratoires de ce que pourrait, devrait être l’école, c’est le silence. Une ferme de mille vaches horrifie tout le monde mais pas les usines à enfants. Les mouvements écologistes eux-mêmes ignorent les enfants, quant aux politiques, je pense qu’ils ne savent pas ce qu’est un enfant.

Bien sûr, cela ne concerne plus aujourd’hui qu’une infime minorité concernée directement. Certains diront même une minorité privilégiée de ruraux ou néo-ruraux. On a tort parce qu’accepter cela c’est accepter la fuite en avant d’une logique que de plus en plus dénoncent par ailleurs. D’autre part et ce dont on ne se rend que peu compte, c’est qu’un nombre de plus en plus grandissant de parents et d’enseignants aspire à une autre école souvent qualifiée d’alternative et dont le modèle inclut partout le multi-âge des classes uniques. 19 000 de parents et d'enseignants ont déjà signé un appel et qui plus est l’ont presque tous argumenté (l’appel est ici, son suivi est des extraits des arguments ici). Si ce n’était que pour avoir une autre école il faut la créer hors Education nationale… et la payer, l’école publique commencerait à se vider rapidement.

Serait-il vain de penser que tout ce qui est un peu progressiste dans ce pays proteste enfin haut et fort contre une absurdité aussi irréversible que l’a été la destruction des petites structures agricoles, du maillage ferroviaire,… que le sont toutes les concentrations de l’habitat, les concentrations économiques, industrielles,… ? En tout cas cela ne viendra pas des personnalités ayant pignon sur rue médiatique !

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