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Billet de blog 2 juillet 2023

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la solution pour une paix sociale doit être institutionnelle et systémique

La solution pour une paix sociale durable n’est ni politicienne ni court-termiste, Elle doit être institutionnelle et systémique.

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Il y a 25 ans que j’écris que la question n’est plus de savoir si çà doit péter mais quand !
Le meurtre de Nael, aussi grave soi- il, n’est pas la cause des émeutes, il en aura été le détonateur tout au plus. Certains commentateurs glosent à l’infini sur l’absence de logique entre cette exécution en pleine rue et les pillages en bandes organisées. Ils ont raison, il n’y en a pas. Cela ne rend pas moins épouvantable les évènements de ces nuits d’émeutes. On ne dira jamais assez qu’une politique de non-violence se joue à long terme et se doit de déjouer tous les pièges juxtaposés qui portent en eux-mêmes des éléments de violence dans les relations sociales.  Jamais l’extrème droite n’a autant jubilé qu’au spectacle de rue donné par la jeunesse des quartiers. Ceux qui n’acceptent pas de n’être pas plus citoyens que des descendants de colonisés, qui conspuent tous les porteurs politiques d’une égalité réelle de tous les citoyens, voient les faits leur donner raison. Eux qui éructent depuis des années que la population des quartiers populaires ne veut pas s’assimiler à la masse des français, ceux qui parlent de hordes, de huns ou d’autres sobriquets destinés, tous, à déshumaniser les émeutiers, vont développer leur propositions politiques de mort et d’apartheid. On n’est plus dans l’idée du nettoyage au kärcher, mais dans celle de la liquidation au famas. Pogroms contre émeutes, la logique de guerre civile n’est plus seulement une vue de l’esprit, elle devient une option politique réelle. Il y a donc urgence à comprendre sérieusement les raisons profondes qui ont pu transformer en un instant des jeunes normaux en bandes dévastatrices. Fondamentalement ce n’est pas de la haine qui les animent, mais de la rage, rage aux ressorts multiples, rage qui va trouver d’elle-même des objets de justification. Il y a un parallèle à faire d’une part avec la révolte des canuts de Lyon qui cassaient leur outil de travail. Il aura fallu que des prolétaires à la tête froide réfléchissent et s’organisent en syndicat pour que les conditions de travail des canuts deviennent acceptables. D’autre part la révolte de gilets jaunes, qui, si elle a été désamorcée par une politique d’éborgnage, n’a pas trouvé de solution de résolution et reste donc larvée. Comme dit la chanson, les jeunes de quartiers ont dit « on est là » avec toute la rage qui les animent. Cette rage a de multiples sources dont certaines sont bien documentées et d’autre moins, notamment celle venant de l’humiliation récurrentes des parents dans leurs rapports sociaux et avec les institutions. Le fait de stigmatiser les parents sur la faillite de leur éducation ne fait qu’en rajouter une couche. Aucun jeune n’accepte d’avoir des parents défaillants. Ils savent d’instinct que la faiblesse des leurs vient des galères qu’ils affrontent et des discriminations qu’ils subissent. Tous le jeunes rêvent de parents dignes et reconnus, tous souffrent de l’image réelle qu’ils vivent et qu’ils voient autour d’eux. L’autre source de rage, moins regardée, est le rapport à la consommation. Il y a déjà bien longtemps que la publicité a transmis le message de l’appropriation sans contrainte des biens de consommation. Cette jeunesse là a bien compris le message et gravite dans un monde d’irresponsabilité juvénile renforcé par leur participation à la vie du monde virtuel des réseaux sociaux. Mais dans cette logique d’appropriation sans fin, l’avoir ne fait qu’entretenir une frustration perpétuelle. La morale civique sera une reconquête à entreprendre. Mais revenons aux canuts. Même si la majorité des gens des cités est en situation de prolétaire précaire, sa délimitation sociologique n’est plus le prolétariat organisé en classe sociale. La seule solution existante dans le cadre des institutions actuelles c’est l’école du mérite pour « s’en sortir » individuellement. Or, à l’échelle du problème collectif, c’est bien d’une émancipation collective dont il faut parler et d’une émancipation par intégration à une citoyenneté « normale » non stigmatisée ni dévoyée par l’économie parallèle. Jusqu’à présent les réponses d’état ont été des « politiques de la ville ». Si de nombreux aspects sont positifs, jamais l’aspect institutionnel n’a été abordé, c’est-à-dire que le pouvoir politique en tant que tel n’a jamais été envisagé à l’échelle du quartier.  Les projets et ceux qui le portent sont extérieurs, comme dans la bonne vieille tradition coloniale. Les habitants du quartier reste une minorité sociologique d’une commune qui ne le représente pas, malgré les bonnes volontés souvent paternalistes. Les prémices d’une émancipation collective végètent dans des associations soumises aux aléas des subventions mouvantes sans qu’à aucun moment le pouvoir de gérer une politique communale ne soit possible. Or la clé systémique du problème est là. On peut paraphraser la maxime syndicale : » l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Il faut l’affirmer aujourd’hui, surtout quand l’adaptabilité et la résilience de toute la société dépend d’un maillage fin du pouvoir politique pour s’adapter aux conditions climatiques. L’émancipation des quartiers sera l’œuvre des quartiers eux-mêmes.

Or il y a dans les quartiers suffisamment de têtes froides, de volonté collective, de solidarité et d’initiatives y compris dans l’économie légale pour que l’érection des quartiers en commune de plein droit trouve le personnel politique issu directement de leurs rangs. Une municipalité de quartier ne résoudra pas par miracle et à court terme la violence latente, simplement elle ouvrira la porte à la citoyenneté collective réelle. Elle permettra, par la pratique d’une démocratie locale réelle de vivre la laïcité comme constitutive de la paix civile elle permettra, par le poids politique d’un budget public voté par conseil municipal et un maire élus de développer l’économie locale, de pacifier les méthodes de maintien de l’ordre et de canaliser en projets positifs, l’énergie d’une jeunesse en quête d’avenir.

Bernard crozel

Architecte urbaniste

Ancien directeur de maison de quartier

Auteur de « urbanité citoyenneté » et « y a-t-il une nation pour sauver l’Etat »

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