LE ME TOO DE LA CITOYENNETÉ et LE GORBATCHEV DU LIBERALISME

Décrypter le mouvement des Gilets jaunes devient un exercice passionnant ! Mais le plus extraordinaire réside sans doute dans une espèce de synchronisation de ce mouvement avec les enjeux de l’époque.

LE ME TOO DE LA CITOYENNETÉ et LE GORBATCHEV DU LIBERALISME

 

Décrypter le mouvement des Gilets jaunes devient un exercice passionnant !

Mais le plus extraordinaire réside sans doute dans une espèce de synchronisation de ce mouvement avec les enjeux de l’époque. Quoi , me direz vous, un ramassis d’apprentis putschistes, anti-républicain, épaulé par des casseurs nihilistes ! Au contraire, pensez vous, la fascination domine le spectateur devant tant de courage et de ferveur citoyenne !

Dopée aux us et coutumes de cette 5 eme république binaire, l’analyse clivante du mouvement, rassure chaque camp du jeu politique, sans pour autant leur permettre d’en influer le cours, ni d’en saisir le sens.

Le décryptage selon les codes habituels de la vie politique piétine devant cet OPNI. La clé de compréhension n’est pas politique au sens où la conversation politique place cet adjectif pour décrire les faits, gestes et humeurs de celles et ceux qui « font » de la politique. Non , la clé serait plutôt constitutionnelle, dans le sens où cette mobilisation est l’expression d’un gigantesque raz le bol des gouvernés, à propos de la manière dont on les gouverne. Les revendications sont disparates, contradictoires parfois, exprimées plus comme des idées qui traversent l’esprit, que sortie d’un savant dosage de compromis entre les tendances multiples comme savent le faire si bien les dirigeants syndicaux. Constitutionnelle dans le sens où l’essentiel est dans la volonté de récupérer une vraie part de pouvoir dans une démocratie qui n’en a plus que le nom. A tel point que les symboles républicains « classiques » ne sont plus respectés, non pas que le mouvement serait factieux (les factieux tentent de l’orienter, bien sûr mais sans succès). Non ! s’ils ne sont plus respectés c’est plus prosaïquement qu’ils sont devenus les symboles d’une oppression et d’une souffrance subie , loin de toute fraternité, bafouant l’égalité et contraignant la liberté. D’autant, que certains de ces symboles ont plus à voir avec le pouvoir politique sous toute ses formes historiques, qu’avec la démocratie républicaine. Personne ne pense à investir le Panthéon.

Constitutionnelle par ce référendum d’initiative citoyenne qui fait quasiment l’unanimité dans les rangs du mouvement et qui concentre, en un objet, l’essence de la mobilisation.

On trouve, chez les gilets jaunes, beaucoup de gens qui avaient abandonner tout espérance dans la représentation politique avec un cortège de mots tous faits ‘tous pourris », « classe politique » « de droite comme de gauche », etc. Ce désamour du jeu politique a commencé dans les années 90 du siècle précédent et n’a fait que s’accroître. En se ré-emparant furieusement de l’espace politique, ces gens ont compris soudain qu’il ne peut pas y avoir de démocratie sans citoyenneté et que la politique, si on ne s’y intéresse pas, on la subit.

Dans ce moment particulier, ils mettent en évidence l’immense décalage entre la vie sociale et le discours sur celle ci. Et surtout ils s’insurgent contre la façon dont l’Etat les traite. C’est finalement, avant toute chose, une insurrection des amours propres, un sursaut de la dignité. Dans ce ce sens ce mouvement est à rapprocher de celui de femmes contre ceux qui les traitent mal dans une même recherche d’égalité véritable et de respect des personnes.

Une telle insurrection n’est pas soluble dans les colifichets classiques ; Elle vient de la possibilité historique pour chaque individu, de se considérer, grâce aux réseaux sociaux, comme une personne.

La grande nouveauté c’est l’individuation pour toutes et tous. Et cela innerve particulièrement le mouvement des Gj. Malgré un formatage de masse au 20 h de TF1 pour accepter coca cola, les cerveaux sortent du conditionnement pour dire : « trop c’est trop ». La multitude des gens se mettent à penser par eux-même, et réinventent un vivre ensemble, loin des centres de pouvoir, sur les rond-points. Le filtre parisien est déformant. Les casseurs, les pilleurs sur les champs Élysées ne résume pas , heureusement, le mouvement dans sa dimension nationale. Ils sont finalement un épiphénomène, mais l’expression violente de la colère est, elle, générale. La place des femmes est remarquable dans ce mouvement et montre une sorte de continuité dans le combat pour l’égalité qui s’étend à la dimension citoyenne.
En cela, aucune comparaison possible de cette période avec celle des années trente, comme cela se dit dans les lieux ou l’on pense. Non, les années trente sont celles de l’irruption des médias de masses, de l’embrigadement des masses, dans lesquelles chacun ne se définit que par son appartenance sociale et sa soumission à l’État, au parti ou au syndicat. Et n’oublions pas que le corps politique de l’époque est exclusivement masculin. Les années trente auront été marquées, pour la France, par un réflexe républicain adossé à la grève des producteurs. Face à la menace fasciste, le pacte républicain aura été sauvé par Léon Blum grâce à 2 réformes de fond qui rallient la « classe ouvrière » à la bourgeoisie libérale en isolant les ligues factieuses: les 15 jours de congés payés et la semaine de 40 heures. Le raz le bol aura été, avant tout, d’ordre syndical et la réponse aura été sociale en forçant la main au patronat pour desserrer l’asservissement au travail des ouvriers.

En 2018, il y a bien longtemps que la grève de la production ne fait plus peur à personne,dans le monde économique déconnecté de la production. Alors les GJ ont inventer le blocage des flux dans une société ou le nerf de l’économie est dans la logistique (voir mon article précédent). Il faudra sûrement plus qu’une aumône et une posture pour que le mouvement cesse. Parce que le mouvement est fondamentalement construit sur une revendication constitutionnelle dont le RIC est aujourd’hui le symbole, voire sa caricature.

Face à cela, un président jupitérien qui , dans la situation de la 5 eme république s’appuie sur un camp politique qui ne lui sert à rien, avec une faible popularité qui l’empêche désormais d’aller au contact du peuple sans risque.

Des oppositions politiques qui courent au plus près du mouvement sans y imprimer leurs marques, mais avec la désagréable sensation de ne recevoir aucune marque de légitimité représentative

Parallèlement à çà, le compte à rebours climatique ne s’étant pas arrêté au rythme de la situation sociale française, l’autre mobilisation importante et moins médiatisée est celle axée sur le climat et qui pose des revendications claires sur les orientations politiques à modifier d’urgence. Par d’autre biais, mais sensiblement dans le même esprit que les GJ et sans attendre le RIC 2 500 000 personnes se proposent d’attaquer judiciairement l’État pour son inaction ou pire sa contre-action vis à vis du climat.

Là encore, cette mobilisation n’attend pas grand-chose des oppositions politiques, mais prend en charge selon ses moyens des initiatives visant à se préparer au changement climatique en cours, tout en développant des pratiques limitant les émissions de co², avec le concours des ong écologistes.

 

Ces deux mouvements représentent un potentiel énorme de réflexion à l’innovation des pratiques politiques, sociales et environnementales, avec toute les limites posées par leur nature même. En partant de la peur de la fin de mois pour l’un et de la peur de la fin du monde pour l’autre les deux mouvements ont une complémentarité qui se fait jour. L’un pose la question de la représentativité et de la citoyenneté, l’autre pose un contenu politique précis et iconoclaste. Or une chose est sûre pour le mouvement climatique, la transformation écologique de la société ne pourra jamais réussir par une gestion verticale de la société par l’État. La gestion de l’ancien monde est impropre à gérer l’ingérable. Or l’évolution rapide du climat place la société dans l’ingérable, la met au défi d’innover en temps réel par elle même par des prises de décisions politique locales adaptées aux contextes, fortement différenciés suivant les régions.


Dans ce moment politique qui le prend au dépourvu, le Président, pour l’instant, à lâché quelques colifichets et s’efforce d’en appeler aux années trente en se présentant comme le rempart devant le fascisme et le populisme. « Moi OU le chaos » en quelque sorte. Mais la réalité serait plutôt « moi ET le chaos » puisque les deux mouvements perdurent et s’enracinent. Cette position du Président ne pourra durer qu’un temps. Le premier réflexe, qui est celui de tout pouvoir contesté par la rue, c’est la répression. Malgré de graves entorses aux libertés publiques, des bavures policières récurrentes, l’intimidation n’a pas marché. D’autre part, attaqué juridiquement pour son inaction à respecter l’accord de Paris sur le climat, il ne peut plus en rester au formules face aux accélérations démontrées par les climatologues. On sent, chez le président, poindre un autre fer au feu, celui d’une grande concertation nationale. C’est à peu près la seule porte de sortie par le haut qui lui reste. Inutile de se prononcer sur la part de cynisme et la part de candeur de ce président qu’on sent englué encore dans ces préjugés sociaux et cette formation d’énarque qui le desservent tant. Celui qui souhaitait, dans ses vœux de 2018, que le peuple français se rassemble, a vu son vœux partiellement exhaussé. Les français sont très majoritairement unis … contre lui. Par conséquent il peut (dans le sens d’une option possible pour lui) orienter cette concertation sur les deux objectifs urgents : 1 refonder le pacte républicain avec une modification substantielle de la constitution en terme de représentativité et de place de la citoyenneté (ne parlons pas ici de 6eme république, qui reste cantonnée dans un débat interne à la classe politique).Pour cela il faudrait desserrer les contraintes qui pèsent sur les innovations politiques, favoriser les prises de décisions locales par une nouvelle décentralisation respectueuse de la démocratie territoriale.

2 définir des axes politiques clairs de réduction de l’émission de CO² qui contraignent effectivement les groupes économiques les plus anti-climat à changer radicalement d’orientation. Ce qui serait, simplement , passer des paroles aux actes. Comme par exemple forcer Total a passer du pétrole à l’hydrogène, comme forcer Vinci a passer des autoroutes à la réfection du réseau ferré, et obliger Eiffage à construire des bâtiments passifs, etc...

Faire cela lui est possible, tout en croyant toujours aux vertus du libéralisme. mais cela ferait de lui un traître à ses mandants et à sa caste. Il endosserait alors le costume d’un Gorbatchev du libéralisme, dépassé par la dynamique d’accompagnement qu’il aurait lui-même lancé. Il serait alors haï pour une noble cause comme Gorbatchev en Russie, mais nous aurions quelqu’espoir de freiner la réchauffement climatique et surtout d’avoir les moyens de nous y adapter, à temps.

Bernard crozel

janvier 2019

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