ce peuple a du génie

le rapport de force social au sein de l'entreprise s'est délité depuis 40 ans, Les gilets jaunes ont retrouver le talon d'Achille du système, le rond point.. Gageons qu'il serve à la reconquête d'un rapport de force social de la France d'en bas

Ce peuple a du génie !

 

Depuis un siècle et demie, la France avait pris l’habitude de voir son actualité sociale dominée par la revendication ouvrière. Ses ouvriers, bien que tributaires du patronat, avaient formé un monde à part, en marge de la République, avec ses codes, sa solidarité, son mode de vie et ses organisations, sociales, syndicales, politiques. Les gens bien, les gens responsables les appelaient « les classes dangereuses » et s’employaient à les « contenir ». Les partageux de la sociale avaient un objectif politique celui de prendre le pouvoir à la place des gens biens, mais ils avaient contre eux, les petits bourgeois dont le rêve était de devenir grands bourgeois grâce à leur travail et à leurs relations. Politiquement, les gens bien massacrèrent la Commune et s’en furent à leurs affaires. Sociologiquement, le prolétariat n’a pu s’allier avec assez de couches sociales pour former un bloc majoritaire que dans une perspective réformiste, dont la plus fameuse fut le front populaire de 1936.

Mais il avait trouvé une bonne martingale. Etant, par essence, la source indispensable à la production, il pouvait, pour appuyer une revendication, arrêter la production. Le talon d’Achille du patronat se trouvait là. La République complaisante à l’égard de celui-ci, à force de troubles et de désordres sociaux, fut bien obligé de légiférer pour rendre légal et canaliser ce qui était nécessaire à la paix sociale. L’équilibre du rapport de force dans l’entreprise s’en trouva confirmé. A partir de là, s’est construit, sur ce rapport de force, avec toujours en arrière plan, la menace de la grève, un « modèle social ». Ce modèle aura été, en quelques sorte, une guerre froide entre prolétariat et patronat, arbitrée pas l’État . Les «partenaires sociaux » sont toujours restés des « adversaires sociaux ». Le modèle social fut, jusque dans les années 80, en progression constante, avec un élargissement de la condition ouvrière jusqu’à ce qu’elle se fonde dans la société. Des cités patronales aux HLM, des mutuelles ouvrières à la sécurité sociale, du repos hebdomadaire aux 5 semaines de congé payés, la « classe ouvrière » a entraîné l’ensemble des salariés, employés et cadres vers un mieux être social. Mais le tournant des années 80 marque une rupture d’équilibre dans le rapport de force interne à l’entreprise. La domination mondiale de la finance spéculative, alliée aux multinationales, inverse, d’une part, l’équilibre politique entre les nécessités sociales et les intérêts financiers, au profit de ces derniers et d’autre part, détruit l’arme des ouvriers en ayant acquis la capacité de faire produire n’importe où sur la planète, dans des conditions sociales indignes. La grève de la production, base du rapport de force social, est devenue, en quelques années, impuissante à relancer les avancées sociales. Pire, devant les menaces de délocalisation brandies par le patronat, les salariés reculent, négocient le dos au mur, acceptant l’inimaginable pour sauvegarder leur travail.

L’économie mondialisée devient un gigantesque casino où lâchée sans réglementation, l’inventivité des financiers n’a plus de borne pour assurer l’hégémonie de la prédation financière.

Dès lors, sans point d’appui économique, il n’y a plus de négociation sociale pour les salariés, juste un recul pas à pas, devant un patronat qui préfère cajoler ses actionnaires plutôt que ses salariés.

C’est près de 40 ans de recul social qu’il nous aura fallu encaisser. Même des avancées comme les 35 h se sont finalement retournées contre les salariés par des cadences plus élevées pour augmenter la productivité.

C’est dans ce contexte qu’explose le mouvement des gilets jaunes.

Laissant de côté l’analyse sociologique et l’aspect balbutiant d’un mouvement populaire, il faut se rendre à l’évidence, la façon de s’y prendre est un coup de génie, un vrai génie populaire. Loin de toute stratégie politique, dans la simplicité d’un regard sur le concret de la vie. Car enfin, intuitivement, ce mouvement à trouvé le nouveau tendon d’Achille d’un système économique, jusque là, triomphant.

Les flux, voilà le maillon faible du système. Les flux, dans une économie qui part des flux tendus de production, qui se poursuit par le poids économique de la logistique, pour s’achever dans les cathédrales de consommation, ce n’est plus le produit et sa production délocalisée qui compte, ni sa commercialisation. C’est l’entre deux, cette interface matérielle du transport qu’il suffit de bloquer pour casser la mécanique économique. L’idée du blocage des rond points est une intuition géniale, il faut l’avouer.

Mais en même temps, c’est une remise à plat totale de la culture de la gauche traditionnelle et du monde sociologique dans lequel elle vie depuis 40 ans ? Car, comme le pressentait André Gorz dans les années 70 quand il écrivait « adieu à la classe ouvrière », celle-ci est bien dissoute dans quelque chose de beaucoup plus large, d’idéologiquement beaucoup plus disparate et d’une capacité de mobilisation soudain, incroyablement forte. Une France d’en bas et qui n’est pas celle des laissés pour compte péri-urbains comme tentent d’en limiter la portée les penseurs urbains, mais de tous les statuts sociaux. C’est la France qui n’est plus dans les rangs du salariat « normal », lequel, au fil des ans devient un fait minoritaire. Une France sans barrière entre indépendant, salarié, ubérisé, précaire, retraité et chômeur et qui refuse que le peu d’argent dont elle dispose soit fléchée d’avance sur des dépenses incontournables.

Il faut reconnaître à JL Mélenchon une intuition politique majeure, celle d’avoir compris que le paradigme opérant ne pouvait plus être celui d’un clivage autour de la «  classe ouvrière » ou de ses traces idéologiques « de gauche ». La France insoumise a tenté de réinventer un peuple. Mais son erreur est de l’avoir fait à partir d’une logique idéologique clivante issue de la vieille pensée commune à la gauche socialiste et trotzkiste. Erreur aussi de vouloir construire une alternative politique à partir d’un peuple proclamé et fantasmé.

Aujourd’hui le peuple s’est mis en mouvement et en moins de trois semaines d’un mouvement de colère il s’est mué en mouvement citoyen. La Marseillaise a remplacé l’Internationale, mais hurlée à genoux, elle retrouve les accents des sans culottes dans la protestation d’un ordre injuste.

Quelles que soient les évolutions de ce mouvement dans les jours à venir, un fait est sûr, il existe désormais un point faible dans ce que l’économie ne peut pas dématérialiser, le transport des marchandises. En ancrant le mouvement sur ce point faible, ses instigateurs ont rendu un signalé service à la France d’en bas : celui de mettre en lumière le point d’appui qui manquait pour reconstruire un rapport de force social. Il faut en tirer toutes les conséquences, oublier le système « pression , revendication » dans la branche professionnelle chère aux syndicats. Pour eux l’enjeu est de passer d’une structure à dominante de branches professionnelle à une dominante d’unions locales par qui passeront des revendications générales et moins catégorielles. C’est aussi la fin programmée du paritarisme de l’après guerre basé sur l’équilibre du rapport de force dans l’entreprise. Aujourd’hui, et le président du MEDEF s’en est targué, pas de contestation dans les entreprises, profil bas forcé des salariés à l’intérieur, mais gilet jaune dehors, dans l’espace public. Notre modèle social est mûr pour être traité politiquement par la représentation nationale. Il y a des exigences de la part des citoyennes et des citoyens qui redécouvrent le sens profond, constitutionnel de la république tout en refusant les cadres de représentation actuels. Il n’est pas inintéressant de mettre au débat public les formes de représentativités nouvelles à instaurer. Au moment où la société s’inquiète de ses difficultés à sortir du tout pétrole, de ses capacités de résiliences, face au dérèglement climatique et d’un possible effondrement , parlons « constitution ».Parlons en, non pour s’écharper sur l’étendue du pouvoir de telle institutions entre gens biens,mais hors du cadre feutré des institutions actuelles, sur les ronds points.

 

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