LE GRAND RETOUR DES COMMUNES

Aujourd’hui, la machine de l’État redécouvre, grâce au président de la république, l’existence des communes. Non pas l’existence physique, dont elle ne connaît que trop leur nombre, mais leur existence politique.

Aujourd’hui, la machine de l’État redécouvre l’existence des communes. Non pas l’existence physique, dont elle ne connaît que trop leur nombre, mais leur existence politique.

Les politiques successives de gouvernements, et notamment la loi « notre », conçue sans étude d’impact, coupée de tout retour, de toute évaluation sérieuse de leurs effets induits, ont mis à mal la cohésion du corps social et la confiance qu’il pouvait faire aux gouvernants de la plupart des niveaux institutionnels.

Dans le Barnum médiatique qu’est devenu l’élection présidentielle, où ce qui se vend a plus à voir avec un produit marketing qu’avec une méthode politique, l’offre commerciale ne s’appuie que sur la superficialité de ce qui plait avec des mots choisis plus pour leur joliesse que pour leur sens.

Dans le secret des rencontres d’intérêts particuliers, des deals inavouables, des circuits de l’argent nécessaire à la vente du produit présidentiel, se tisse un programme politique réel hors de toute réalité nationale.

Dans le déroulement de carrière des membres des grands corps, ce qui fut un honneur de servir l’intérêt de la Nation s’est mué en louvoiement entre service de l’État et service d’intérêts économiques particuliers, dont la seule cohérence repose sur l’ambition de la réussite personnelle et l’enrichissement.

Dans les épaisseurs des directions centrales des ministères, dans l’obscurité des circuits de décisions vers les services déconcentrés, l’État a oublié d’avertir les gouvernements, les ministres et les cabinets ministériels, qu’il était sensé être au service de la nation. Service de la Nation qui suppose que la Nation exprime ses maux et ses souhaits, que l’État en conçoive des réponses.

Dans le triomphe sur le pouvoir politique, d’une économie mondialisée et déconnectée de toute réalité productive, le travail gouvernemental consiste à toiletter, travestir les mesures requises par elle, dans la forme de présentation qu’il convient, pour jauger de leur acceptabilité par la Nation.

 

Fatalement, il y a un jour où la Nation découvre qu’elle est nue, que les termes république, démocratie, élection sont devenus vides de sens et qu’elle n’en peut plus d’être dupée par les mots contraires aux faits. 

Celles et ceux qui hier encore se laissaient bercer de mots caressants, de postures apparemment responsables, découvrent sous les coûts de la réalité, l’imposture du jeu politique.

Mais le jeu politicien pervers de la cinquième république qui ne connais pas de nuance, qui confond critique et adversité, qui enferme le discours de l’opposition dans l’affirmation gratuite qu’il en serait autrement si elle était au pouvoir, stérilise le débat politique au lieu de le construire à partir d’un réel vécu. La starification des figures politiques accroît la perte de sens du débat politique au profit d’une affectivité moralisatrice et diabolisante, mais profondément stérile.

La réalité du concept d’État Nation est en réalité la disparition de la Nation comme sujet politique et sa soumission, sans sursis ni appel, à l’État.

D’où cette révolte auto-construite, multiforme, brouillonne, dont l’objet n’est pas un programme, mais une affirmation de soi, un passage douloureux d’objet statistique à celui de sujet politique. Bref, un réveil de la citoyenneté d’un peuple « dans toute sa splendeur et toute sa connerie » comme aimait à le caractériser, un vieil ami . Pour autant le mouvement des gj en tant que tel, ne peut pas être considéré comme incarnant une légitimité républicaine quelconque , mais plutôt comme un lanceur d’alerte à prendre très au sérieux.

Cette situation inédite de divorce entre le monde politique et l’État d’un côté, la Nation renaissante de l’autre crée une instabilité qui appelle à renouer les fils qui lient l’Etat à la Nation. Or, du mécano institutionnel, il ne reste pas grand-chose de crédible. On peut remarquer que, de la scène politique nationale à la scène politique locale, la progression de la confiance citoyenne est inversement proportionnelle à la dimension de la scène. La confiance la plus sûre revient à la scène locale dont la taille ne mérite pas la relation dans l’actualité des médias de masse.

La compréhension, par le président de la république, de la nécessité, pour lui, de retrouver les fils d’une communication, interrompus par l’irruption des gilets jaunes, l’a conduit à s’adresser aux Maires de France (tout au moins, aux maires démocrates). Ne nous y trompons pas, pour celui qui, depuis son élection comptait sur une ligne directe de communication avec « son » peuple, il s’agit bien d’aller à Canossa.

Rattrapé par la réalité sociologique et territoriale de la république, il est bien obligé d’admettre un corps intermédiaire réel qui s’interpose entre « son » peuple et lui et qui reste la clé de contact obligée, le passage incontournable.

On peut reprocher beaucoup de choix politiques au président de la République, mais pas celui-là. Car il aura eu, au moins, la lucidité de comprendre qu’on ne gouverne pas longtemps la France par la seule répression.

Voilà l’acte 1 présidentiel qui remet en selle cette institution républicaine de base, ce premier cercle de communauté citoyenne, laïque et démocratique, malmenée depuis des années par les services de l’État et les gouvernements lancés, dans une reconquête technocratique des avancées décentralisatrices des années Mitterrand.

Entre le scrutin majoritaire à deux tours des élections départementales, plus favorables aux vendeurs de cravates qu’à de vrais personnages politiques, les tripatouillages des découpes régionales selon les caprices de pontes socialistes et la marche forcée vers des intercommunalités et des métropoles qui brisent la cohérence des périmètres territoriaux, les institutions intermédiaires ne sont plus crédibles. Surtout, leurs élus n’ont pas l’image de représentants du peuple.

Il faut donc saluer la résurrection des communes, sacralisées par le président comme les seules en ligne directe avec leur concitoyens, les seules dirigées par des représentants représentatifs du peuple.

Quelque soit l’issue du grand débat national qu’il a lancé, cette rencontre avec les visages des élus de la république du quotidien marquera un après.

Comme la société découvre les services rendus à l’activité humaine par une nature microscopique ou minuscule, les cercles du pouvoir devront admettre la nécessité absolue de conserver et protéger cette institution micro ou mini-territoriale, porteuse de tant de services discrets et gratuits nécessaires à la cohésion de la société.

En outre on s’apercevrait par un rapide tour de france, que sur les questions écologiques, la transition énergétique, l’adaptation au réchauffement climatique, les petites et moyennes communes sont à la pointe et laissent loin derrière elles les mégapoles engluées dans leur lourdeurs décisionnelles et administratives.

Il restera à organiser l’acte 2 de cette résurrection pour que , partout en France, le peuple se sente réellement représenté localement par cette institution. Il faut espérer que les élections municipales de 2020 en soient l’occasion.

Les services de l’état, ceux du ministère de l’intérieur en particuliers, ont eu beau jeu, pendant des années d’ironiser sur nos 36000 communes et quelques, à grand renfort de comparaisons internationales. Qu’ils soient rassurés, grâce au dispositif des communes nouvelles, on est désormais au alentours de 34 000. Mais restons lucides. Si une commune de 50 habitants est une communauté citoyenne un peu réduite et dont l’avenir est certainement de fusionner, à l’inverse, il faut s’interroger sur la représentativité des élus des grandes communes, surtout quand ils sont des personnalités starifiées. Combien de parisiens, combien de marseillais auront pu s’entretenir, avec leur Maire, une seule fois dans leur vie ?

Selon le concept de représentativité, ce qui fait la différence, c’est le lien direct, la rencontre et la conversation possible sans intermédiaire, sans médiation. C’est cette faculté de disponibilité, non seulement du Maire mais du conseil municipal, cette possibilité de dialogue ou d’engueulade directe qui garantit la représentativité. Le reste n’est qu’écran à la représentativité, soit par délégation à des membres de cabinets non élus, soit par la hiérarchie administrative en aval de la décision politique.

L’acte 2 serait donc celle de la déconcentration démocratique des grandes villes dont les citoyens ne connaissent pas réellement ce que peut être la démocratie communale. Des bases ont été jetées avec la constitution des comités de quartier. Pour ceux qui fonctionnent et qui ont prouvé leur représentativité, il suffirait de les érigés en municipalités de pleine exercice avec élection du conseil municipal et budget propre. Ce peut être aussi l’occasion, pour les exclus des périphéries de reprendre pieds dans la citoyenneté en revendiquant l’érection de leur quartier en commune de plein droit et de compétence générale au sein de la communauté d’agglo ou de la métropole.

Ce serait une réforme profonde qui remettrait à plat le socle de nos institutions territoriales sur une base de saine représentativité de toute la diversité Française. Ce serait une réforme gratuite, sans budget complémentaire ni hiérarchie supplémentaire, mais profondément démocratique sans relent populiste.

Ce faisant le président de la république pourrait s’enorgueillir d’avoir assumé, une réforme institutionnelle fondamentale.

Bernard crozel

24 janvier 2019

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