La crise totale induite par la pandémie du coronarovirus

En quoi la crise est-elle originale ? Totalement inédite : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité son existence même est menacée par une grave « maladie » de Gaïa.

 

1 En quoi la crise est-elle originale ?

Totalement inédite : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité son existence même est menacée par une grave « maladie » de Gaïa.

2 Quelle est l’ampleur du choc ?

En 2008 la crise, très profonde, était circonscrit à la sphère financière. Elle s’est étendue aux politiques publiques puisque la finance a été sauvée par endettement des Etats, une politique hétérodoxe mais intelligente de rachat par la Banque centrale européenne au prix de l’épuisement de ses moyens d’intervention. La mondialisation était alors en 2020 depuis 2008 dans un état « métastable ».

La pandémie de 2020 catalyse la bifurcation catastrophique (René Thom) de la métastabilité. Mais la crise s’étend à la totalité de la vie biologique, économique, culturelle et sociale : la pandémie « réencastre » (Polanyi) brutalement l’économie dans la politique, l’idéologie et même l’écosystème mondial (Gaia).

Politique

Augmentation brutale d’une bio gouvernementalité (Foucault) qui de totalisante risque de devenir totalitaire, quand elle ne l’est pas déjà dans les États de même nom.

  1. Restriction sans précédent des libertés publiques (liberté de circulation, de réunion etc.)
  2. Contrôle de l’information pour lutter contre les paniques et les fausses nouvelles ;
  3. Contrôle accru des populations à risque, « classes miséreuses, classes dangereuses » (SDF, sans-papiers, immigrés, EHPAD, prisons etc.), « classes laborieuses, classes en danger » (concentrations industrielles, services sociaux et services sanitaires etc.), vie infernale des « ménages collectifs » dans la terminologie de l’INSEE ; risque d’un État de sûreté à plusieurs vitesses.
  4. Importance accrue des politiques de santé publique et des politiques sociales et de leurs coûts.

Idéologique

  • Pour faire accepter ces contraintes disciplinaires draconiennes et permanentes il faut les compenser par des pratiques de participation démocratique qui seules peuvent être efficaces pour conjurer le risque des « passagers clandestins » égoïstes généralisés et surtout obtenir l’adhésion responsable des citoyens.
  • Les valeurs qui définissent la « vie bonne » doivent être redéfinies :
    1. Thématique de la « frugalité heureuse et solidaire » (philosophie d’Épicure : satisfaction des seuls besoins universels et nécessaires). Cela pourrait faire l’objet d’un comité d’éthique étoffé et généralisée organisant une délibération collective citoyenne publique, par exemple avec une assemblée de citoyens tirés au sort.
    2. Reprendre, étoffer et mettre en application les travaux initiés par Joseph Stieglitz pour définir des indicateurs de bien-être alternatifs au PIB.
    3. Lancer des travaux pour intégrer ces indicateurs alternatifs dans les politiques publiques et les stratégies d’entreprise.
  • En particulier les principes de justice sociale dans la redistribution des revenus vont être reconsidérés dans le sens de Rawls :
    1. Socle incompressible de libertés et de biens fondamentaux universels dus à tous, éventuellement distribués en nature ou par un revenu universel, si possible affecté.
    2. Distribution équitable pour les autres utilisations du revenu médiatisées par le marché.
  • Substitution des valeurs de solidarité et de coopération à celles de compétition individuelle et collective (concurrence libre et non faussée, recherche de la compétitivité) et pédagogies publiques en faveur des premières.

Écosystémique

Voir plus bas la réponse à la question 7.

3 Quels sont les ordres de grandeur en jeu ?

Énormes, mais difficiles, sinon impossibles à quantifier.

L’économie de guerre est incompatible avec un « fine tuning » de l’économie. Il faut raisonner à la louche et avec bon sens. Au doigt mouillé un confinement de 1,5 mois (sur 11) avec une économie tournant à 50 % (?) représente une contraction simultanée (c’est une originalité de plus) de la demande et de l’offre de l’ordre (énorme) de 7 %. D’autre part l’injection, évidemment nécessaire et urgente, d’un revenu de compensation du même ordre de grandeur dans la consommation des ménages comporte le risque d’une forte inflation à l’horizon de quelques mois, puisqu’il n’y a pas de richesses produites en contrepartie.

Comment juguler cette inflation ?

Comment relocaliser et redistribuer la production pour favoriser un redémarrage de l’économie qui soit moins dépendant de processus mondiaux à flux tendu ?

Il faut donc demander aux institutions de recherche, d’études économiques et de statistiques (INSEE, INED, Direction de la Prévision, France Stratégie, etc.) de lancer des travaux extrêmement difficiles pour évaluer les ordres de grandeur de ces chocs et de leurs répercussions sur l’appareil productif et financier. Comme, à ma connaissance, une telle crise n’a pas de précédent qualitatif, ni une telle ampleur quantitative, il faut lancer en amont des travaux méthodologiques originaux et lourds. Mais malheureusement les résultats ne pourront pas être obtenus à court terme. Ce pourrait être une opportunité pour ressusciter une planification à la française.

(C’est un peu botter en touche, j’en conviens).

4 Quelles doit être la réponse budgétaire ?

Les méthodes classiques de l’économie de guerre impliquent :

A très court terme

  • Rationnement des biens de première nécessité le plus rapidement possible.
  • Relais ensuite de la partie la plus grande possible du revenu monétaire réinjecté le premier mois par des revenus affectés en nature (bons) pour les populations les plus nécessiteuses.
  • Subventions et multiplication d’institutions du type « restos du cœur ».

À moyen court terme

  • Relocalisation et réindustrialisation massive de la production par la création de PME et d’institutions de l’économie sociale et solidaire (ESS).
  • Financement par une réforme de la fiscalité sur le revenu de manière extrêmement progressive comme du temps du New Deal de Roosevelt.
  • Emprunt forcé (éventuellement par conversion des impôts des hautes tranches d’imposition) indexé sur un panier de warrants (idée de Mendès-France de 1956 pour une monnaie internationale) dont la structure correspondrait à un panier de consommation de la ménagère strictement limité aux produits de première nécessité.
  • Variante : lancement de cet emprunt de manière déconnectée avec la fiscalité.

À moyen long terme

  • Politique de réfection et de construction de logements orientée vers :
    1. L’élimination des passoires thermiques.
    2. Une déconcentration volontariste des concentrations urbaines (résurrection de la DATAR ?).
  • Politique d’investissements collectifs locaux (résurrection de la DATAR ?) orientés vers la constitution d’un environnement économique, sociale et environnementale favorable à la reconstitution de tissus de petites entreprises relocalisées et à circuit court.

5. Que doit faire la France ?

  • Restaurer une planification à la française (Commissariat général du plan, DATAR) comme instance permanente de concertation entre le gouvernement et les partenaires sociaux sous l’autorité du Parlement et du Conseil économique et social environnemental (CESE) dont la gouvernance est sans doute à réformer. Donner des objectifs de réindustrialisation et de relocalisation la production française.
  • Renforcer la cohésion sociale, la résilience et l’efficacité coopérative décentralisée par la généralisation de la démocratie participative à tous les niveaux du millefeuille français et surtout dans les entreprises (sur le modèle de la cogestion à l’allemande, voir le rapport Beffa, et des conférences de revenu annuel des pays nordiques).
  • Donner les moyens monétaires (monnaies locales pour stimuler la création de circuits courts et d’entreprises d’économie sociale et solidaire locale) et financiers (banques d’investissement publiques autonome décentralisées) pour réindustrialiser, relocaliser un tissu productif démondialisé et renforcer les résiliences à tous les niveaux.

6. Que doit faire l’union européenne ?

  • Opportunité de renégocier les traités :
    1. Volet négatif : remettre en question les critères de Maastricht.
    2. Volet positif : réformer la gouvernance européenne dans un sens fédéral et démocratique :
      1. Que la Commission partage avec le Parlement le pouvoir d’initiative de la législation européenne.
      2. Remplacer le Conseil par une deuxième Chambre représentant en permanence les États et un gouvernement responsable devant le Parlement.
  • Donner à la politique monétaire unijambiste la deuxième jambe qui lui manque, à savoir une politique budgétaire commune avec un budget de l’ordre de 10 % du PIB.
  • Démocratiser et rendre transparente la gouvernance de l’euro.
  • Créer une politique industrielle européenne, sinon vendre à l’Europe une Planification à la française à l’échelle européenne ou, à défaut, à un cercle d’États-nations volontaires, avec comme objectifs :
    1. Une démondialisation de l’économie par relocalisation européenne, nationale et locale en s’inspirant du plan Delors de 2000 pour une politique de grands équipements européens et de développement durable à l’échelle européenne.
    2. Proposer aux pays européens de l’Est et à la Russie un plan Marshall de développement économique.
  • Créer une politique sociale européenne luttant contre le dumping fiscal.
  • Adopter une politique fiscale commune (on peut toujours rêver).

7. Quelles sont les origines de la crise ?

Cause écosystémique

La cause (à moyen terme) de la pandémie est (au moins en partie sinon en totalité) d’origine écosystémique : la destruction de la biodiversité chasse les espèces sauvages qui véhiculent des virus mortels pour l’homme hors de leurs biotopes traditionnels. La lutte contre cette destruction de la biodiversité est autrement plus difficile que celle contre le changement climatique pour quatre raisons :

  • Paramètre de commande quantitatif et unique (CO2) du changement climatique alors que la biodiversité, qualitative et complexe, n’a pas de paramètres de commande clairs et efficaces.
  • Irréversibilité de la dégradation de la biodiversité (A échelle de temps de l’être humain) alors qu’il n’est pas impossible (on peut encore en rêver) de faire baisser la quantité de CO2 dans l’atmosphère.
  • La constante de temps du changement climatique est la décennie alors que celle de la biodiversité est de l’ordre du siècle voire du millénaire.
  • La conscientisation du changement climatique émerge (enfin) alors que celle de la dégradation irréversible de la biodiversité est quasiment nulle.

Destruction de la métastabilité de l’économie mondiale

Une division mondiale du travail qui présuppose pour chaque produit la coordination et la coopération d’usines dispersées à l’échelle mondiale travaillant à flux tendu rend celle-ci extrêmement vulnérable à un choc externe très important comme la pandémie du coronarovirus.

Comme la crise de 2008 n’a pas été vraiment surmontée, puisque le sauvetage du système financier s’est fait au prix d’une augmentation considérable des dettes publiques et de l’assèchement des moyens d’intervention des Etats et des banques centrales le système mondial de production est devenu extrêmement vulnérable et en état de méta stabilité. D’autre part comme il n’y a pas eu séparation stricte entre banques commerciales et banques d’investissement les économies réelles sont devenues extrêmement vulnérables aux fluctuations des marchés financiers.

Il devient donc vital de mettre les économies réelles à l’abri de ces fluctuations par exemple en contrôlant les mouvements de capitaux à l’échelle internationale, en séparant rigoureusement banques de dépôt et banques d’investissement, éventuellement en nationalisant des banques d’investissement pour effectuer des investissements au niveau local.

La perpétuation de politique néolibérale d’austérité budgétaire a augmenté les inégalités de manière explosive et a rendu extrêmement précaire la situation des populations défavorisées. Le « retard » de la France dans l’adoption des réformes néolibérales imposées par l’Europe sur le modèle de l’ordolibéralisme allemand a fait que notre pays a un taux de pauvreté moitié moins important que celui de notre voisin outre-Rhin. L’amortisseur social a donné à notre pays une plus grande résilience.

Néanmoins le choc est d’une telle ampleur qu’il appelle à des réformes extrêmement profondes.

8. Quelles leçons pour la théorie économique ?

La question est dérisoire et prématurée.

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