La crise totale induite par la pandémie du coronarovirus

La crise induite par la pandémie du coronarovirus est totale et pas seulement économique, et totalement inédite : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité son existence même est menacée par une « maladie » de Gaïa.

La crise totale induite par la pandémie du coronarovirus

Une crise totale d’origine écologique, sans précédent, menace l’existence même de Gaia

La crise induite par la pandémie du coronarovirus est totale et pas seulement économique, et totalement inédite : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité son existence même est menacée par une « maladie » de Gaïa. Cette zoonose qui a été vraisemblablement causée par un virus propagé par des pangolins consommées en Chine s’est étendue à la planète entière alors que les précédentes zoonoses qui avaient été propagées par des singes, des chauves-souris, des porcs etc. n’avaient infecté la Terre que très partiellement.

Le choc sanitaire et économique est énorme et instantané. Comme il est sans précédent, dans la conjoncture actuelle il faut peut-être avoir la modestie de se fier inflexiblement au bon sens, la chose la mieux partagée, dixit Descartes. Les propositions faites ci-après risquent de paraître complètement utopiques dans la mesure où elles sont diamétralement opposées aux politiques économiques actuelles et aux institutions de la Ve République.

La cause profonde de ce choc de très grande ampleur et brutal est la destruction irréversible de la biodiversité là où l’autre grande crise écologique, le changement climatique, a des effets immédiatement peu sensibles dans l’immédiat et très profonde de sorte que les êtres humains persévèrent dans l’illusion qu’il n’est pas urgent de s’attaquer à elle. D’autre part le changement climatique ne sidère pas autant que la destruction de la biodiversité dans la mesure où, apparemment, l’être humain peut prétendre infléchir voire faire reculer les émissions de CO2.

Un choc économique d’une telle ampleur impose une « économie de guerre » dont la nécessité conjoncturelle est évidente. La récurrence de tels chocs d’une ampleur et d’une instantanéité sans précédent implique que les réformes conjoncturelles profondes et rapides nécessaires coïncident avec des réformes structurelles à long terme qui donnent à notre pays des capacités permanentes de résilience.

Dérive fatale vers l’État totalitaire ? Pour que la population adhère de manière efficace aux disciplines de l’urgence sanitaire il faut qu’elle le fasse de manière libre et volontaire, ce qui est diamétralement opposé aux dérives illibérales auxquelles on assiste partout dans le monde, même dans les soi-disant « démocraties parlementaires » et en particulier en France.

Quelles sont les causes de la crise ?

Cause écosystémique

La cause structurelle profonde de la pandémie est, au moins en partie sinon en totalité, d’origine écosystémique :  la destruction de la biodiversité chasse les espèces sauvages qui véhiculent des virus mortels pour l’homme (zoonose) hors de leurs biotopes traditionnels. La lutte contre cette destruction de la biodiversité est autrement plus difficile que celle contre le changement climatique pour quatre raisons. Le paramètre de commande du changement climatique est quantitatif et unique (quantité de CO2 émise) alors que la biodiversité est qualitative et complexe, n’a pas de paramètres de commande clairs et efficaces. La dégradation de la biodiversité et irréversible (à échelle de temps de la vie totale de l’humanité) alors qu’il n’est pas matériellement impossible (on peut encore l’espérer) de faire baisser la quantité de CO2 dans l’atmosphère. La constante de temps du changement climatique est la décennie alors que celle de la biodiversité est de l’ordre du siècle voire du millénaire. La conscientisation du changement climatique émerge (enfin) alors que celle de la dégradation irréversible de la biodiversité est quasiment nulle. Ce déficit de conscience des enjeux de la destruction de la biodiversité révèle la non assimilation du « principe de précaution », pourtant inscrit dans notre Constitution. Il s’est manifesté de manière flagrante et dramatique lorsque le Premier ministre a justifié la non prise en compte des avertissements en janvier 2020 du Ministre de la santé de l’époque, Agnès Buzin, sous prétexte que les avis des experts étaient partagés. Le « principe de précaution » commandait alors impérativement de privilégier l’hypothèse la plus pessimiste et d’en tirer immédiatement les conséquences aussi draconiennes qu’elles fussent sur le modèle de ce qu’avaient fait les gouvernements de la Chine et de l’Italie avant la France, au lieu de se moquer d’eux.

Destruction de la métastabilité de l’économie mondiale

Une division mondiale du travail qui présuppose pour chaque produit la coordination et la coopération d’usines dispersées à l’échelle mondiale travaillant à flux tendu rend celle-ci extrêmement vulnérable à un choc externe très important comme la pandémie du coronarovirus. Comme la crise de 2008 n’a pas été vraiment surmontée, puisque le sauvetage du système financier s’est fait au prix d’une augmentation considérable des dettes publiques et de l’assèchement des moyens d’intervention des Etats et des banques centrales, le système mondial de production est devenu extrêmement vulnérable et en état de métastabilité très provisoire et très fragile. D’autre part comme il n’y a pas eu séparation stricte entre banques commerciales et banques d’investissement les économies réelles sont devenues extrêmement vulnérables aux fluctuations des marchés financiers. Il devient donc vital de mettre les économies réelles à l’abri de ces fluctuations colossales en contrôlant les mouvements de capitaux à l’échelle internationale, en séparant rigoureusement banques de dépôt et banques d’investissement, éventuellement en nationalisant des banques d’investissement pour effectuer des investissements au niveau local.

La perpétuation de politiques néolibérales d’austérité budgétaire a augmenté les inégalités de manière explosive et a rendu extrêmement précaire non seulement la situation des populations défavorisées, mais même des classes moyennes en voie de déclassement. D’autre part ces politiques ont abouti à un « grand remplacement », non pas avec des immigrés envahissant l’Europe, mais des prolétariats des pays occidentaux par ceux de l’Inde et de la Chine. D’où l’impossibilité de faire redémarrer à court terme la production matérielle, y compris celle des biens de première nécessité.

Paradoxalement le « retard » de la France dans l’adoption des réformes néolibérales imposées par l’Europe sur le modèle de l’ordolibéralisme allemand, malgré l’intensification et l’accélération consécutives à l’élection du Président Macron, a fait que notre pays a un taux de pauvreté moitié moins important que celui de notre voisin outre-Rhin. L’amortisseur social a donné heureusement à notre pays une plus grande résilience. Par contre l’obsession néolibérale de la réduction de la place de l’État-providence a provoqué une impréparation qui a rendu notre pays encore plus vulnérable que ses voisins européens.

L’ampleur du choc

Le choc est d’une telle ampleur qu’il appelle à très court terme des réformes extrêmement profondes.

En 2008 la crise était déjà très profonde. Mais elle était circonscrite à la sphère financière. Elle s’est étendue aux politiques publiques, puisque la finance a été sauvée par endettement des Etats, une politique hétérodoxe mais intelligente de rachat par la Banque centrale européenne au prix de l’épuisement de ses moyens d’intervention. La mondialisation était alors en 2020 depuis 2008 dans un état « métastable ».

La pandémie de 2020 catalyse la bifurcation « catastrophique » de la méta stabilité si on utilise le langage de René Thom. Le choc sur l’économie en 2020 affecte brutalement et profondément à la fois l’offre matérielle et la demande matérielle de richesses matérielles. Elle sera donc beaucoup plus profonde que celle de 2008. D’autre part la crise s’étend à la totalité de la vie et pas seulement aux activités économiques : la vie biologique, sociale, économique et culturelle. La pandémie « réencastre » brutalement l’économie capitaliste, désencastrée depuis qu’elle existe, dans la politique, l’idéologie et même l’écosystème mondial, si on applique à Gaia le concept de « désencastrement » que nous devons à Polanyi. Elle révèle crûment et brutalement la faillite totale du néolibéralisme qui gouverne la mondialisation financière par les fondés de pouvoir qu’elle a imposé à la tête des pays occidentaux et de l’union européenne.

La faillite totale et brutale du néolibéralisme

La faillite sanitaire est la plus évidente et la plus immédiatement dramatique. La dégradation de l’hôpital découle d’une austérité budgétaire maintenue malgré des grèves à répétition depuis 20 ans., D’où le retard de deux semaines à lancer le confinement pour dissimuler le défaut de préparation et la pénurie de matériel, masques, protection, respirateurs, lits et de détecteurs. La conséquence est une mise en danger criminel du personnel soignant, la non-protection des SDF et des personnes qui vivent en communautés, et plus particulièrement dans les EPAD et dans les prisons.

La faillite est également politique. La propagande gouvernementale impute aux Français indisciplinés qui se promèneraient de manière irresponsable dans les jardins et les plages les raisons de la rapidité de propagation du virus et non aux défaillances des gouvernements successifs dans la situation de l’hôpital, le déni du danger, le défaut criant de matériels et d’équipements de protection et les retards dans les décisions. Il a maintenu le premier tour des municipales. Il a passé le 49.3 en catimini et en contrebande dans un conseil consacré à la pandémie. Sous prétexte de maintenir un minimum d’activité économique pour produire les biens de première nécessité il fait de l’absence de possibilité de télétravail une raison d’inciter tous les autres travailleurs à prendre le risque de se rendre sur les lieux de travail sans leur donner les protections manquantes. Sous prétexte de mettre en place une « économie de guerre » le gouvernement prend des mesures qui portent atteinte aux droits du travail, à l’État-providence, à la concertation sociale et aux libertés fondamentales, et qui renforce un État de plus en plus policier responsable d’une répression sanglante impunie.

La faillite est également morale. Tout d’abord le gouvernement n’a pas mis en œuvre dès le mois de janvier le « principe de précaution » inscrit dans la Constitution. Il aurait dû être mis en œuvre puisque les avis médicaux étaient partagés et que dans ce cas il faut prendre en compte exclusivement l’hypothèse la plus pessimiste. La faillite morale consiste aussi à faire travailler les salariés non protégés, à avoir fait produire à l’étranger les substances et les matériels nécessaires, vraisemblablement à cause de conflits d’intérêt. Enfin la propagande gouvernementale a propagé des discours mensongers ou irresponsables (Sibeth Ndiaye, Agnès Buzin).

La faillite enfin est économique ou plutôt celle du bon sens : vouloir produire des biens de nécessité matériels, aliments, hygiène, avec du télétravail et ne pas bloquer immédiatement la circulation des capitaux et de la spéculation.

Les défis économiques colossaux à relever

Les conséquences économiques sont énormes, mais difficiles, sinon impossibles à quantifier. Elles imposent brutalement la mise en œuvre d’une « économie de guerre » incompatible avec un « fine tuning » de l’économie. Il faut raisonner à la louche et avec bon sens. Au doigt mouillé un confinement de 1,5 mois sur 11 mois d’activité, en temps normal, avec une économie tournant à 50 % (?) représente une contraction simultanée de la demande et de l’offre de l’ordre (énorme) de 7 %. D’autre part l’injection, évidemment nécessaire et urgente, d’un revenu de compensation du même ordre de grandeur dans la consommation des ménages comporte le risque d’une forte inflation à l’horizon de quelques mois, puisqu’il n’y a pas de richesses produites en contrepartie.

Comment juguler le risque d’hyperinflation ? Comment relocaliser et redistribuer la production pour favoriser un redémarrage de l’économie qui soit moins dépendant de processus mondiaux à flux tendu ?

Faire redémarrer l’économie

Il n’y a pas de différence visible entre l’argent « en trop » dans une bulle spéculative et la « bonne monnaie de crédit » nécessaire au bon fonctionnement d’une économie fiable et stable. Le « bon » n’est qu’un rapport pur, celui de la transformation bancaire, entre les garanties en monnaie de banque centrale et la monnaie de crédit émise par les banques commerciales privées. Ce rapport est une variable statistique dont la bonne grandeur résulte d’un pragmatisme prudent. Mais celui-ci peut être mis en défaut par une incertitude radicale sur le comportement des traders. La crise des subprimes de 2008 a montré que l’hubris des golden boys pouvait entraîner une crise systémique. Ils ont cru en effet naïvement que les lois de probabilité de leurs modèles mathématiques, étaient bien normales et gentilles, bien indépendantes, avec une variance finie, et gentiment et rapidement convergentes. La cruelle ironie de l’histoire est que les auteurs d’un des modèles les plus célèbres, Black and Scholes, ont reçu le Nobel d’économie l’année même où la crise des subprimes en démontrait la fausseté.

L’incertitude actuelle est autrement plus radicale parce qu’elle est dans l’économie réelle : le choc énorme affecte aussi bien l’offre que la demande. D’autre part l’apparition d’un nouveau virus mortel est absolument non probabilisable, radicalement incertaine au sens de Keynes. Alors que l’hubris des Golden Boys n’est hélas que trop certaine, que les péripéties de la lutte des classes sont un « aléa moral » que l’Etat-néolibéral peut espérer réduire grâce à la répression, éventuellement sanglante comme en France aujourd’hui, la destruction de la biodiversité rend l’humanité radicalement impuissante devant des conséquences totalement imprévisibles — radicalement incertaines — comme la pandémie aujourd’hui.

Quant à faire une relance keynésienne je répondrai brutalement qu’on ne fait pas de grands travaux, ni de l’agriculture, ni du bâtiment et de la destruction des passoires thermiques, ni de la coopération dans les grosses usines avec des équipes soudées autonomes à la Toyota avec moins d’un m de distance sans une protection sans faille et a fortiori avec du télétravail. Bref c’est la vengeance de l’économie réelle sur l’économie numérique et financière, l’économie du télétravail, et services financiers à l’échelle mondiale, par exemple à Londres sur Tamise. Elle a effectué un « grand remplacement », non pas du prolétariat des pays occidentaux par des immigrés venant d’Afrique, mais par les prolétariats de l’Inde et de la Chine.

Conjurer les risques d’hyperinflation

Les 1 % ont de quoi tenir. Mais le maintien d’un revenu pour les 90% les plus modestes est évidemment socialement nécessaire à court terme. Mais s’il n’y a pas euthanasie des rentiers par la fiscalité tout de suite, il y aura euthanasie de tout le monde par l’inflation et donc misère pour le plus grand nombre, chaos et guerre civile.

A horizon de 2 ou 3 mois il va y avoir comme en 81 en France ou, plus vraisemblablement comme en 1922 en Allemagne, un risque d’hyper inflation dans la mesure où toutes les monnaies ne peuvent pas dévaluer en même temps et où les dettes émises massivement (et à juste titre à CT) risquent de ne pas trouver preneur privé sur les marchés financiers et ne peuvent être rachetées par les banques centrales qu’en les convertissant en dettes perpétuelles à 0%.

Le lien causal de la crise avec la destruction irréversible et non maitrisable de la biodiversité. laisse prévoir que de telles pandémies seraient récurrentes et donc que les mesures conjoncturelles de court terme doivent être «  en même temps » des bouleversements structurels de moyen terme et de long terme. Ce qui implique des mesures institutionnelles à propos desquelles les écoles économiques des conventions, de la régulation, des conventions et du chartalisme et les écoles historiques institutionnelles ont un capital de réflexions riche et mobilisable.

La comparaison avec l’hyperinflation allemande des années 22 pourrait être instructive. On peut comparer Allemagne après 14 18 et France après 1870.

  • 1870, France : La forte épargne qui a été mobilisée rapidement a permis de payer les énormes réparations exigées par Bismarck. L’appareil industriel était peu détruit compte tenu de la rapidité de la guerre malgré la perte des industries de l’Alsace et de la Lorraine. Aujourd’hui l’épargne des Français continue à être très importante par rapport à celle des autres pays. D’où l’idée de faire éventuellement un emprunt forcé.
  • 1918, Allemagne : Le pays est ruiné et son industrie est détruite. L’intransigeance Française et Britannique, dénoncée par Keynes, a voulu faire payer les réparations à un pays incapable de le faire.

A la sortie de la guerre civile de 30 ans qui a détruit l’Europe entre 1914 et 1945 l’endettement des alliés européens vis-à-vis des USA a déplacé le sceptre du monde de Londres à New York. Si on finançait l’endettement massif nécessaire aujourd’hui sur les marchés financiers, et si on ne voulait pas faire de la cavalerie en faisant racheter les Bons du Trésor par les banques centrales en garantissant ainsi au financeurs privés une rente perpétuelle substantielle et en condamnant les pays européens à des décennies d’austérité sur le modèle de celle qu’a subie la Grèce, le sceptre risque de passer de New York à Pékin puisque les USA sont déjà endettés auprès des chinois qui sont les détenteurs d’une très grande quantité de bons du Trésor américain. Pourquoi pas ? Le problème structurel de long terme est que les fondamentaux de la Chine ne sont pas assez solides, que l’organisation de la production mondiale est à flux tendu et que le changement technique de cette organisation est long et difficile. Ces raisons ne permettent pas à la Chine de produire matériellement pour la planète entière et de financer les investissements colossaux nécessaires à la relocalisation et à la lutte contre le changement climatique. Les autres pays d’autre part ne sont pas capables de produire matériellement une offre matérielle leur donnant le revenu nécessaire pour acheter la production chinoise. C’est pourquoi elle ne peut pas se substituer tout de suite aux USA. Et comme le prolétariat mondialisé est désormais concentré en Inde et en Chine cela rend l’économie réelle mondiale extrêmement vulnérable et instable, abstraction faite de sa vulnérabilité aus crises systémiques mondiales financière ou économique et aux pandémies de Gaïa.

La comparaison avec la crise de 2008 est trompeuse parce qu’elle était essentiellement et presque exclusivement endogène et financière. Il est donc dangereux d’y faire référence.

La référence à la crise de 29 n’est pas pertinente non plus parce que ceux qui en sont sortis, Roosevelt aux USA et Schacht en Allemagne, ont fait du Keynes sans le savoir. Mais alors qu’une relance massive avec des grands travaux et du social était possible, aujourd’hui il y a à la fois effondrement simultané de l’offre et de la demande. En caricaturant il est impossible de faire des grands travaux avec du télétravail. Et corriger les dégâts organisationnels et logistiques du flux tendu et de la dispersion des pièces détachées à l’échelle mondiale risque d’être techniquement long et difficile, à l’origine de trafics, de marché noir et de fraudes, et d’un bouleversement des rapports de pouvoir (de monopole en particulier) entre les entreprises, les Etats, les syndicats difficile à prévoir et à réguler.

Il est vrai que nos énarques ont la mémoire courte et qu’ils sont ignares en histoire économique. Bref il faudrait faire une politique économique diamétralement opposée à la politique néolibérale suivie depuis 40 ans, depuis le consensus de Washington de 1979, et que Macron ne fait qu’accélérer et approfondir.

Les défis économiques

A très court terme

Les méthodes classiques de « l’économie de guerre » impliquent de rationner les biens de première nécessité le plus rapidement possible, puis de relayer la partie la plus grande partie possible du revenu monétaire réinjecté le premier mois par des revenus affectés en nature (bons) pour les populations les plus nécessiteuses et pour réorienter de manière drastique la division du travail entre les branches industrielles. Enfin il faut subventionner et multiplier les institutions d’assistance du type « restos du cœur ».

À moyen court terme

À court moyen terme les besoins de relocalisation et de réindustrialisations appelleront la reconstitution de tissus denses de PME et d’entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS). Une réforme profonde de la fiscalité sur le revenu doit la rendre extrêmement progressive comme du temps du New Deal de Roosevelt et devrait permettre de financer cet effort d’investissement massif dans les industries locales et les circuits courts et la dispersion et la rénovation de l’habitat pour réduire les « passoires thermiques ». La fiscalité pourrait être complétée par un emprunt forcé, éventuellement par conversion des impôts des hautes tranches d’imposition, indexé sur un panier de warrants selon une idée de Pierre Mendès-France de 1956 pour une monnaie internationale. La structure du panier de warrants correspondrait à un panier de consommation de la ménagère strictement limité aux produits de première nécessité. Cette indexation est nécessaire pour conjurer les risques d’hyperinflation. Et par ailleurs son orientation exclusive vers les biens de première nécessité aurait le mérite de faire jouer une éventuelle inflation sur les biens qui ne sont pas indispensables. Mais cet emprunt pourrait être aussi déconnecté de la réforme fiscale.

La politique de réfection et de construction de logements devrait être orientée en priorité vers l’élimination des passoires thermiques et une déconcentration volontariste des concentrations urbaines. La politique d’investissements collectifs locaux serait orientée vers la constitution d’un environnement économique, social et environnemental favorable à la reconstitution et à la relocalisation d’un tissus de petites entreprises à circuit court, des PME et des institutions de l’économie sociale et solidaire.

Au niveau de la France

Pour conduire une « économie de guerre » une planification est nécessaire. Il faut donc ressusciter la planification à la française (Commissariat général du plan, DATAR) comme instance permanente de concertation entre le gouvernement et les partenaires sociaux sous l’autorité du Parlement et du Conseil économique et social environnemental (CESE) dont la gouvernance est sans doute à réformer. Cette planification devra donner des objectifs de réindustrialisation et de relocalisation de la production matérielle française. Pour susciter l’adhésion des Français à un tel effort et un tel volontarisme, il faut renforcer la cohésion sociale, la résilience et l’efficacité coopérative décentralisée par la généralisation de la démocratie participative à tous les niveaux du millefeuille français et surtout dans les entreprises sur le modèle de la cogestion à l’allemande, conformément au rapport Beffa, et des conférences de revenu annuelles des pays nordiques. Pour conjurer les risques d’inflation et augmenter la résilience du tissu local on peut créer des moyens monétaires et financiers nouveaux. Monétaires : des monnaies locales pour stimuler la création de circuits courts et d’entreprises d’économie sociale et solidaire locale. Financiers : des banques d’investissement publiques, autonomes et décentralisées, pour réindustrialiser et relocaliser un tissu productif démondialisé et pour renforcer les résiliences à tous les niveaux.

Une planification d’un type nouveau

Les problèmes colossaux posés par les interactions entre l’écologie, les politiques sanitaires, l’économie, la politique, le social et le culturel nécessitent une planification qui ne se contente pas de reprendre en l’état la planification à la française qui a permis la reconstruction de la France après la deuxième guerre mondiale.

Il faut donc demander aux institutions de recherche de l’université, aux institutions publiques d’études économiques et de statistiques (INSEE, INED, Direction de la Prévision, France Stratégie, etc.) de lancer des travaux extrêmement difficiles pour évaluer les ordres de grandeur de ces chocs et de leurs répercussions sur l’appareil productif et financier et sur la société en général. Comme, à ma connaissance, une telle crise n’a pas de précédent qualitatif, ni une telle ampleur quantitative, il faut lancer en amont des travaux méthodologiques originaux et lourds. Mais malheureusement les résultats ne pourront pas être obtenus à court terme.

Quelques orientations de recherche en France

Evidemment il faut modifier les orientations de la recherche en biologie et en politique de santé publique. Mais cela dépasse les compétences de l’auteur de ces lignes.

La crise montre un déficit en modélisation mathématique des phénomènes biologiques, des phénomènes de propagation épidémique, d’évolution des écosystèmes, des problèmes de bifurcation catastrophique, et des interactions entre les différents systèmes biologiques, économiques et sociaux.. Quelques pistes à ce stade sont vraiment délivrées à titre très indicatif : donner une suite aux travaux de René Thom sur la « morphogenèse et stabilité structurelle » dans le domaine des systèmes différentiels ; développer les recherches en « économie évolutionnaire » et les recherches en calcul des probabilités sur les systèmes d’équations différentielles stochastiques.

La crise implique un bouleversement des idées en économie et une remise en question des théories dominantes en économie mathématique et montre l’insuffisance des travaux en histoire économique et en particulier des épisodes d’économie de guerre.

Pourrait-on modéliser le « réencastrement » de l’économie dans le politique et l’idéologique ?

Au niveau européen

Le virus risque de faire exploser l’Europe. Officiellement il y aura solidarité. Mais si le manque de coordination des États-Nation-Territoriaux perdure les économies du Nord, l’Allemagne dominante en tête, risquent d’acheter à bas prix les industries du sud et exacerberont le dumping fiscal. À cela s’ajoute le risque d’une hyperinflation à 6 mois. A moins que l’inflation de l’euro soit prise de vitesse par une hyperinflation du dollar $. Auquel cas le yuan gagne et le sceptre du monde passe de New York à Pékin. Pourquoi pas ?

Cette crise terrible donne l’opportunité de renégocier les traités. La refonte pourrait avoir un volet négatif qui consiste à remettre en question les critères de Maastricht. Le volet positif serait de réformer la gouvernance européenne dans un sens fédéral et démocratique. La Commission pourrait partager avec le Parlement le pouvoir d’initiative de la législation européenne. Le Conseil pourrait être remplacé par une deuxième Chambre représentant en permanence les États et un gouvernement responsable devant le Parlement.

La crise pourrait donner à la politique monétaire unijambiste la deuxième jambe qui lui manque, à savoir une politique budgétaire commune avec un budget de l’ordre de 10 % du PIB, démocratiser et rendre transparente la gouvernance de l’euro afin qu’elle soit contrôlée démocratiquement avec le volet d’une fiscalité commune. Les efforts colossaux d’investissement nécessaire conduisent à espérer la création d’une politique industrielle européenne, et même la vente à l’Europe d’une Planification à la française à l’échelle européenne ou, à défaut, à un cercle d’États-nations volontaires, avec comme objectifs : une démondialisation de l’économie par relocalisation européenne, nationale et locale en s’inspirant du plan Delors de 2000 pour une politique de grands équipements européens et de développement durable à l’échelle européenne ; la proposition aux pays européens de l’Est et à la Russie d’un plan Marshall de développement économique ; la création d’une politique sociale européenne luttant contre le dumping fiscal et homogénéisant et coordonnant les États-providence.

Les défis politiques et idéologiques

Défis politiques

Les crises écologiques de Gaia sont appelées à se répéter du fait de la destruction irréversible de la biodiversité. Les états d’urgence risquent donc de devenir récurrents au fur et à mesure de la répétition des crises de Gaia au point de devenir habituels, voire permanents.

Il y a donc risque d’une augmentation brutale d’une « bio gouvernementalité », pour employer les termes de Michel Foucault, qui de totalisante risque de devenir totalitaire, quand elle ne l’est pas déjà dans les États de même nom. Les dangers sont donc ceux d’une restriction sans précédent des libertés publiques, notamment les libertés de circulation, de réunion, de manifestations etc.). La régulation des informations est nécessaire pour lutter contre les paniques et les fausses nouvelles, mais pas au prix de la liberté et de la vitalité du débat public et de la délibération politique, de la liberté d’opinion et de la liberté de l’information et de la presse. Les urgences sanitaires et les politiques de prévention impliquent un accroissement du contrôle des populations à risque, « classes miséreuses, classes dangereuses », SDF, sans-papiers, immigrés, EHPAD, prisons etc. Ces mêmes urgences sanitaires et ces politiques de prévention risquent de dégrader les conditions de travail des « classes laborieuses, classes en danger » au point de les exposer dangereusement dans les concentrations industrielles, les services sociaux et les services sanitaires etc. Les mêmes raisons risquent de rendre la vie infernale dans les « ménages collectifs », dans la terminologie de l’INSEE et ainsi de construire un État de sûreté à plusieurs vitesses ce qui romprait avec le principe d’égalité devant la loi. Enfin les coûts des politiques de santé publique et des politiques sociales risquent d’augmenter substantiellement.

Défis idéologiques

Pour faire accepter ces contraintes disciplinaires draconiennes qui risquent de devenir de plus en plus fortes et permanentes, elle devrait être compensée par des pratiques de participation démocratique. En effet elles permettent de conjurer le risque de la multiplication des « passagers clandestins » égoïstes et surtout obtenir l’adhésion libre et volontaire des citoyens, seule susceptible de faire intérioriser les disciplines et de les rendre efficaces. Les valeurs qui définissent la « vie bonne » doivent être redéfinies en faisant délibérer sur les thèmes de la « frugalité heureuse et solidaire », de la décroissance de certaines branches de l’économie et de la philosophie d’Épicure selon lequel seuls est légitime la satisfaction des besoins universels et nécessaires. Cela pourrait faire l’objet d’un comité d’éthique étoffé et généralisé organisant une délibération collective citoyenne publique, par exemple avec une assemblée de citoyens tirés au sort. Pour renouveler une planification à la française il faut reprendre, étoffer et mettre en application les travaux initiés par Joseph Stieglitz pour définir des indicateurs de bien-être alternatifs au PIB et lancer des travaux pour intégrer méthodologiquement et effectivement ces indicateurs alternatifs dans les politiques publiques et les stratégies d’entreprise et faire en sorte que ces dernières les prennent pour objectifs réels. En particulier les principes de justice sociale dans la redistribution des revenus devraient être reconsidérés dans le sens de Rawls en définissant un socle incompressible de libertés et de biens fondamentaux universels dus à tous, éventuellement distribués en nature ou par un revenu universel, si possible affecté, et une distribution équitable sinon égale pour les autres utilisations du revenu médiatisées par le marché. De manière générale il faut équilibrer dans l’enseignement et les médias par des valeurs de solidarité et de coopération celles de compétition individuelle et collective, trop exaltées par la publicité, par les idéaux économiques de « concurrence libre et non faussée » et de recherche de la compétitivité.

 

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