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Billet de blog 16 févr. 2021

Aux urnes citoyens!

Le 6 mars prochain, les Ivoiriens sont appelés à voter pour les élections législatives. La tentation est forte de se dire, après tout ce qui s’est produit depuis dix ans, qu’il n’est toujours pas question de rentrer dans le jeu électoral du système Ouattara. Et pourtant nous devons utiliser ces élections pour mettre un terme au règne d’un système qui conduit le pays à l’abîme.

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Le 21 novembre 2020 N’Guessan Koffi Toussaint, assassiné et martyrisé le 9 novembre précédent à Daoukro, était inhumé en présence d’une foule nombreuse brandissant des pancartes où l’on pouvait lire : « Tué pour la démocratie » ou « Décapité pour le 3 ème mandat anticonstitutionnel »

Au cimetière, au moment de la séparation, un porte-parole de la jeunesse de l’opposition, Joachim Konan, déclarera : « le devoir qui nous incombe de donner un sens à sa tragique disparition nous revigore pour la victoire (…) de la liberté du peuple ivoirien ».

Le 6 mars prochain les Ivoiriens sont appelés à aller voter pour les élections législatives qui vont renouveler pour cinq ans l’Assemblée Nationale.

Cette phrase, « le devoir qui nous incombe de donner un sens à sa tragique disparition… » doit trouver dans cet évènement l’occasion unique d’assurer « la liberté du peuple ivoirien ».

Nous savons tous, même dans les cercles internationaux, qu’Alassane Dramane Ouattara a violé la Constitution ivoirienne le 31 octobre 2020 et que ce « 3ème mandat » est illégal. Près d’une centaine d’Ivoiriens ont, comme Toussaint, donné leur vie en dénonçant cette énième forfaiture d’un pouvoir sans scrupules qui ne se maintient que dans la violence et l’imposture.

Nous savons tous que le contexte « technique » du processus électoral dans la Côte d’Ivoire de Ouattara est biaisé sinon truqué, avec une Commission Electorale « Indépendante » (CEI) déjà déclarée deux fois non conforme aux standards du droit par la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP) et un Conseil Constitutionnel érigé en chambre d’enregistrement de la volonté du pouvoir, sans parler de la liste électorale où ne figurent toujours pas plusieurs millions d’électeurs potentiels.

Nous savons tous que depuis dix ans, et l’installation à la présidence de Ouattara dans les fourgons de l’armée française, aucune élection, présidentielle, législative ou locale, sans oublier le « referendum » de 2016, n’a dépassé plus de 20 % de participation effective, donnant lieu à un maquillage indécent de la réalité pour tenter de justifier l’injustifiable.

Nous savons tous que c’est parce que le pouvoir en place en Côte d’Ivoire nie les principes mêmes d’un vrai système démocratique en violant constamment lois et règlements, que le peuple ivoirien s’est détourné, à regret, du processus électoral, ce qui s’est traduit par des taux d’abstention vertigineux.

Lors du premier « mandat » de Ouattara, acquis dans les conditions que l’on vient de rappeler, les ivoiriens ont supporté la situation en espérant rétablir l’ordre constitutionnel de la seule façon pérenne, à travers l’élection présidentielle. La méthode Ouattara a brisé cet espoir en 2015.

Nous savons aussi que le 13 octobre 2018, grâce à la décision finalement judicieuse du PDCI d’affronter son ancien allié RDR, le monde entier a pu observer la « méthodologie » de la triche électorale parfaitement instrumentalisée par le pouvoir. Rappelons-nous !

Lors de son adresse à la nation du 6 août 2018, à l’occasion de la Fête Nationale célébrée le lendemain, Alassane Ouattara avait annoncé : « Comme le recommande la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP), j’ai instruit le gouvernement à l’effet de réexaminer la composition de la CEI et je souhaite, en effet que les prochaines élections soient inclusives et sans violence ».

Les prochaines élections à venir en Côte d’Ivoire étaient justement les élections municipales et régionales, fixées au 13 octobre 2018.

Brusquement, début septembre, Ouattara va préciser que la réforme de la CEI interviendra dans le cadre de l’élection présidentielle de 2020 !

Promesse qui sera, elle aussi, non tenue.

Ce revirement, sans crier gare, va conduire tous les partis politiques rassemblés dans la plateforme Ensemble pour la Démocratie et la Souveraineté (EDS) à demander aux Ivoiriens de se tenir à l’écart de ce qui s’annonçait comme un nouveau déni de droit et en affirmant que ces « élections » seraient sans légitimité.

Focalisé sur l’acquittement, que je considérais imminent, du président Laurent Gbagbo, j’étais moi aussi, comme beaucoup d’Ivoiriens, peu enclin à donner l’occasion au régime de faire croire à la communauté internationale que le pays était devenu une démocratie apaisée.

Le PDCI, tout en dénonçant la volte-face d’Alassane Ouattara, maintiendra sa décision de participer en avançant l’argument qu’il voulait « se compter » après sa rupture irréversible avec le RHDP. Je pensais qu’il avait tort et qu’il ne servirait que de faire-valoir à Ouattara.

C’est à moi que la tournure des évènements donna tort.

Dans ce nombreuses villes la présence du PDCI redonna espoir aux électeurs et il faudra mettre en œuvre la « méthodologie » de la triche pour maintenir dans le giron du RDR des communes que les électeurs avaient fait basculer dans le camp du PDCI, Grand-Bassam étant l’exemple le plus symbolique de cette manœuvre frauduleuse.

Cependant la poussée populaire empêchera le pouvoir d’aller au bout de son action et ne pourra éviter les élections des candidats PDCI dans des duels hautement significatifs comme à Cocody, au Plateau ou à Port-Bouët ainsi que dans nombre de villes de l’Intérieur.

Huit ans après les violences exercées contre les électeurs de Laurent Gbagbo et la falsification des résultats de l’élection présidentielle, le PDCI a donc expérimenté, à son tour, ce 13 octobre 2018, la « méthodologie électorale » de la CEI et du Conseil Constitutionnel, qui agissaient sous la dictée du pouvoir actuel. Fraudes massives, intimidations, violences parfois létales, inversion de résultats, tout l’arsenal du régime a été utilisé pour tenter de sauver le système.

Nous avons vu comment Alassane Dramane Ouattara, reniant sa parole, violant la Constitution et trafiquant le « vote » du 31 octobre 2020, continue à s’accrocher à un pouvoir désormais illégitime, trouvant encore une fois le soutien inexcusable du « parti de la Françafrique » qui, dans son aveuglement présent ne voit pas la vague irréversible qui monte, non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans toute l’Afrique, au risque mal mesuré de détruire une relation centenaire.

Pour toutes ces raisons les élections législatives du 6 mars prochain revêtent un caractère exceptionnel. La tentation est forte de se dire, après tout ce qui s’est produit depuis dix ans en Côte d’Ivoire, qu’il n’est toujours pas question de rentrer dans le jeu électoral du système Ouattara, qui, de toute façon, va tricher encore une fois.

Et pourtant l’heure est venue de s’emparer de l’occasion pour faire subir au régime en place une déroute politique sans coup férir. Nous devons utiliser ces élections pour mettre un terme au règne d’un système qui conduit le pays à l’abîme.

La prédiction que m’avait faite Laurent Gbagbo, un jour de visite à Scheveningen, « qu’on le veuille ou non, aujourd’hui la majorité sociologique de ce pays c’est le FPI plus le PDCI » va pouvoir ainsi prendre forme.

La convergence de toutes les forces d’opposition, initiée justement dans la perspective de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020, a tenu bon, aux pires moments de novembre 2020, quand Toussaint et tous les autres ont fait le sacrifice suprême. La « majorité sociologique » dont me parlait le président du fond de sa prison hollandaise est aujourd’hui un fait acquis qui se concrétise dans l’exceptionnel accord politique qui va lui permettre de briguer la victoire le 6 mars, quelque soient les manœuvres du pouvoir.

Cette unité était le point fondamental pour gagner et les listes communes dans près de 87 % des circonscriptions ne laissent aucune chance à un RDR moribond.

En effet cette unité, sans précédent dans une telle élection en Côte d’Ivoire, va entrainer la mobilisation de millions d’Ivoiriens qui attendant depuis dix ans de s’exprimer pour mettre un terme à cette trop longue période d’imposture.

Le 6 mars les Ivoiriens ne vont pas légitimer le régime en participant à un processus électoral contrôlé par le pouvoir. Ils vont massivement se retrouver pour balayer des députés qui n’ont jamais représentés que quinze à vingt pour cent des électeurs de leurs circonscriptions.

Je ne vais prendre qu’un exemple mais qui est emblématique : le siège (le tabouret ?) du sieur Adama Bictogo qui piétine toutes les règles juridiques, fiscales et financières du pays sans état d’âme depuis dix ans. Seules les conditions électorales où le RDR a agi à sa guise depuis avril 2011 lui ont permis d’être le « député » d’Agboville, là-même où le président Laurent Gbagbo avait obtenu en 2010 son plus gros score, près de 75 %. La présence d’une candidate unique de l’alliance PDCI-EDS, Esther Aké N’gbo, fille de la région, est l’assurance absolue que le « règne » indu de monsieur Bictogo va s’achever le 6 mars prochain.

La mobilisation, qui monte tous les jours, des électeurs déterminés à mettre fin à l’imposture va emporter Bictogo, lui et l’immense majorité de ses coreligionnaires.

Unité acquise, mobilisation en marche, il reste, cependant, un dernier obstacle à lever : le système de triche, sous toutes ses composantes, mis en place depuis dix ans par le pouvoir. Une seule réponse : la vigilance ! Vigilance pour débusquer les faux électeurs que va « inventer » le RDR.

Vigilance pour surveiller la journée de vote dans chaque bureau de vote. Vigilance pour contrôler le dépouillement SUR PLACE des urnes de chaque bureau de vote. Vigilance pour obtenir et conserver les PV de résultats dûment signés. Un seul mot : vigilance !

C’est là que l’expérience douloureuse qu’a vécu le PDCI le 13 octobre 2018 va porter ses fruits. La « méthodologie » du RDR est désormais analysée et documentée. Elle ne pourra pas inverser l’ordre des choses face à tout un peuple mobilisé.

L’histoire nous enseigne que le rapport de force ne bénéficie que peu de temps à la minorité brutale.

Combien de « gbakas » verts truffées de microbes, combien de loubards prenant d’assaut les bureaux de votes Ouattara devra t-il déployer pour tenter d’endiguer la volonté populaire ? L’unité, la mobilisation et la vigilance de tous et de chacun va briser ce cercle infernal dans lequel Alassane Dramane Ouattara enserre depuis trop longtemps la Côte d’Ivoire et il va apprendre, à ses dépens, que le chemin est très court entre le Capitole et la Roche Tarpéienne.

Ce régime devait finir : les seules inconnues étaient le jour et l’heure. Nous avons la réponse et la victoire est à portée de main : le 6 mars 2021.

Aux urnes citoyens !

Bernard Houdin
Le 16 février 2021

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