Bernard Lamizet (avatar)

Bernard Lamizet

Ancien professeur à l'Institut d'Études Politiques de Lyon

Abonné·e de Mediapart

373 Billets

1 Éditions

Billet de blog 1 janvier 2026

Bernard Lamizet (avatar)

Bernard Lamizet

Ancien professeur à l'Institut d'Études Politiques de Lyon

Abonné·e de Mediapart

TOUS MES VŒUX

Bernard Lamizet (avatar)

Bernard Lamizet

Ancien professeur à l'Institut d'Études Politiques de Lyon

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La fin des guerres

Bien sûr, c’est le premier vœu que je formule pour cette année. Que l’on en finisse avec les deux guerres qui occupent toute la place des événements et de l’actualité, celle d’Ukraine et celle de Gaza. Il faut en finir avec la destruction et la mort en mettant fin aux guerres d’Ukraine et de Palestine. Mais ne nous trompons pas. Même si elles ont lieu à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, ces deux guerres ne sont pas étrangères l’une à l’autre : en réalité, c’est de la même guerre qu’il s’agit. En effet, ces deux guerres sont la même : ce sont les guerres de pays colonisateurs qui oppriment, tuent, les peuples qu’ils entendent asservir en les privant de leur identité et les guerres de résistance des peuples qui refusent de se laisser réprimer et qui n’entendent pas disparaître. Ce qui donne de l’espoir à mes vœux, c’est que l’histoire nous a appris qu’au bout, ce sont toujours les peuples qui gagnent.

La diminution des violences et la libération du silence

Mais il ne s’agit pas seulement de la guerre. Il s’agit, partout dans le monde - et, pour commencer, dans notre propre pays, de l’ensemble des violences qui déchirent le monde et qui empêchent les peuples de vivre. Ne souhaitons pas la fin des violences, ce ne serait pas possible, nous ne sommes pas en train d’écrire des contes de fées (encore qu’il ne faut pas se tromper : les contes de fées se situent dans l’imaginaire, mais mieux les comprendre permet de penser l’identité des peuples qui se les racontent). Pour le moment, et, pour commencer, dans notre pays, contentons-nous de souhaiter le retour d’une vie dans un espace public de débat et d’échanges. Contentons-nous de souhaiter le retour de la parole, le retour des mots, afin que notre pays ne soit pas détruit par le bruyant silence des violences.

Un budget et un véritable projet politique pour notre pays

Au moment où nous échangeons des vœux, la France n’a toujours pas de budget d’État pour 2026. C’est le signe d’une persistante irrationalité : l’exécutif navigue à vue. La question n’est pas tant celle de la dimension technique du budget : les pouvoirs ont déjà trouvé la parade. Non, la question est ailleurs : elle est dans ce dont cette absence de budget est le symptôme, c’est-à-dire la perte de raison du politique. L’État, les institutions, les pouvoirs, ne suivent plus une politique rationnelle, car l’absence de budget montre que la raison a déserté le politique. Les acteurs politiques, les dirigeants, les porteurs de pouvoirs, ne sont plus dans la raison, mais dans la folie. Ils n’ont plus de véritable projet pour le pays qu’ils sont censés diriger. C’est que nous nous rendons compte complètement, en ce moment, que la seule chose qui intéresse les acteurs politiques est l’élection. Ils sont même incapables de répondre à la question simple de savoir pourquoi ils veulent le pouvoir : ils ne veulent le pouvoir que pour l’avoir, comme s’il s’agissait d’une richesse, d’un trésor : peu importe ce que l’on en fait et, surtout, ne le partageons pas.

Le souci et l’écoute de l’autre : une politique de solidarité

La solidarité doit enfin devenir un devoir essentiel de la politique de notre pays. Longtemps, je me suis demandé ce que signifie ce mot de notre devise, « fraternité ». Pour dire le vrai, je trouvais que cela sentait un peu le roman à l’eau de rose. Mais il faut comprendre ce mot comme ce qui désignait, au temps de la Révolution française, la solidarité. La solidarité désigne cette part du politique qui consiste à être attentif à l’autre autant qu’à soi et à privilégier la permanence et la force du lien social sur toutes les autres considérations qui orientent nos pratiques politiques. Un gouvernement qui était encore à gauche, en 1981, a imaginé un « ministère de la solidarité », à la fois afin de dire l’identité politique de la gauche enfin parvenue au pouvoir et pour manifester le souci de l’État en train de se construire après l’élection de F. Mitterrand lors de la présidentielle et après les législatives qui avaient suivi. Nous y croyions encore. Mais, justement, le temps des vœux est celui des souhaits et de ce que l’on croit. Croyons à la solidarité et donnons-lui de nouveau la force et l’autorité d’une référence de notre république. La politique de la solidarité désigne la politique de la santé publique, tant dans le domaine de l’activité que dans celle de la recherche, une véritable politique du travail, consistant dans l’amélioration des conditions de travail, dans le renforcement de l’activité des syndicats et une politique de l’ouverture à une véritable solidarité dans notre propre pays, mais aussi avec le monde.

Une solidarité militante et engagée

Mais la solidarité n’est pas pleinement politique quand elle se réduit à des politiques ou à des actions d’aide. La solidarité n’a de sens que quand elle est engagée, quand elle s’inscrit dans un ensemble de pratiques sociales et politiques dans lesquelles le regard sur l’autre et son écoute font partie d’un projet politique qu’ils contribuent à fonder. Ce sera un de mes vœux les plus importants : que la gauche retrouve ce qui a toujours orienté son action, au-delà des petites histoires de partis et de pouvoir. Ce qui fonde la gauche, c’est la solidarité, mais une solidarité militante - la solidarité du combat, celle qui fait des acteurs de gauche des soldats (c’est le sens originel du mot « militant ») de la solidarité et une solidarité engagée, une solidarité qui ne va pas à l’aveuglette, mais qui, en l’orientant, donne un sens à l’engagement. Il s’agit d’un vœu essentiel, car c’est en retrouvant cette conception de la solidarité que la gauche redeviendra ce qu’elle a toujours été, ce qui a toujours son projet de société et son identité politique. Sans le regard sur l’autre, et sans le projet de la solidarité, la gauche perdra l’orientation qui la fonde, elle perdra son identité ; comme une poule sans tête, elle ira à l’aveuglette en caquetant des formules sans mots et sans idées?

Une vie économique moins tournée vers les profits financiers et davantage vers le développement économique

La politique économique de la France doit permettre à notre pays de retrouver une activité économique véritable et se libérer de l’illusion qu’il en a une. La politique économique française n’a plus d’économique que le nom, car il ne s’agit pas de développer et de renforcer l’activité économique de notre pays, mais seulement de faire croître les grandes entreprises et de renforcer leur présence dans l’économie des marchés. La politique économique, et c’est une orientation qui s’est aggravée sous la présidence Macron, a fini par n’être plus orientée que vers les bénéfices des entreprises, au lieu de se donner pour champs d’action le développement des régions, les mutations des emplois et des façons de travailler, l’amélioration des activités de formation et de santé, les mutations des modèles des entreprises. Autrement dit, la politique de l’économie de notre pays, n’est plus une économie politique, car elle a chassé de son projet la dimension politique qui lui donne sa signification. En fait, c’est simple : l’économie a perdu son caractère politique et elle ne semble pas prendre le chemin de le retrouver. Mais une telle conception de l’économie a montré son échec. Notre pays doit retrouver le sens d’une véritable politique de l’économie en retrouvant les mots et les choix d’une véritable économie politique : d’une économie qui soit destinée aux femmes et aux hommes qui la font et qui soit libérée des privilèges des acteurs de la finance et des contraintes qu’ils parviennent à imposer, qui empêchent l’économie de jouer pleinement son rôle et notre pays de redevenir une puissance économique.

Une politique écologique

La politique de la France doit enfin être une politique véritablement écologique. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de mettre un peu d’environnement dans la politique de notre pays, mais il s’agit bien qu’il se donne une politique fondée sur un projet écologique. Qu’est- ce donc, alors, qu’une politique écologique ? D’abord, c’est une politique qui ne soit pas « hors sol », qui ne soit pas dans les nuages, mais qui soit ancrée dans l’espace, une politique qui donne du sens à l’articulation entre l’espace et le politique. Une politique écologique, c’est une politique qui fonde son projet sur la construction et l’aménagement d’un nouvel espace, plus rationnel et suscitant davantage l’adhésion de celles et ceux qui l’habitent. Ensuite, une politique écologique, c’est une politique dans laquelle l’espace ne soit pas confisqué par la recherche de profits des entreprises qui se le sont approprié, qui nous l’ont dérobé. Une politique écologique est une politique qui permettent à celles et ceux qui habitent cet espace d’en avoir la maîtrise au lieu qu’il soit confisqué par les entreprises et les pouvoirs des capitaux. Enfin, une politique écologique est une politique nous permettant de rendre à celles et ceux qui vivront après nous dans notre espace l’espace dans lequel nous aurons vécu. Une politique écologique est une politique qui nous rappelle sans cesse que l’espace où nous vivons n’est pas à nous, mais qu’il nous est seulement prêté par celles et ceux qui nous succèderont.  

Une longue vie à « Mediapart »

Parmi les vœux pour 2026, j’en adresse de particuliers au journal qui héberge mes mots en faisant profiter notre pays des siens. Le rôle de Mediapart est essentiel et il doit continuer à le jouer et même à accroître le volume de sa voix et de sa critique. Tous ensemble, toutes celles et tous ceux qui contribuent à Mediapart, ont besoin de « leur » média pour réfléchir, pour penser, pour critiquer. C’est pour cela que mes vœux à Mediapart sont en réalité des vœux pour nous. En effet, sans Mediapart, nous serions tous perdus sans voix, dans le silence. Car ne nous trompons pas : en souhaitant une longue vie à Mediapart, c’est à nous tous que je souhaite une longue vie de débats, de paroles, de critiques. Nous avons besoin de Mediapart pour comprendre le monde. Et c’est bien pour cela que je souhaite une longue vie au journal, pour que, surtout, nous ne nous retrouvions pas un beau jour sans voix et sans mots pour dire la vérité dans laquelle nous nous retrouvons. Longue vie, donc, à la voix de nos paroles et à l’espace de nos mots : Mediapart.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.