IMAGINER UNE AUTRE POLITIQUE : ENSEIGNEMENTS D’UN SECOND TOUR

Il est temps, à présent, de tirer les enseignements du second tour des élections régionales et départementales, qui s’est déroulé dimanche dernier. Compte tenu de l’importance de l’abstention, sans doute s’agit-il, essentiellement, d’imaginer une autre façon de faire de la politique, une autre façon de proposer des engagements.

La politique et la pandémie

Il est un peu facile de faire porter, une fois de plus, à la pandémie, la responsabilité de la crise que nous connaissons – qui s’est manifestée par l’abstention massive lors des élections régionales et départementales. Sans doute faut-il faire le contraire : si l’événement du Covid-19 a pris une telle importance dans le monde entier, et si, en France, les élections régionales et départementales ont rencontré si peu d’écho, sans doute est-ce parce que le monde, notre pays en particulier, connaissait une situation de crise particulièrement importante. C’est le sens de cette crise qu’il nous faut interroger – sur le plan politique.

Ce que l’on peut appeler la crise pandémique de la politique manifeste, somme toute, l’impossibilité des institutions, et de la vie politique en général de répondre aux interrogations, aux inquiétudes, aux angoisses même, qui sont celles des populations toutes entières. Si la crise s’inscrit dans la durée que nous lui connaissons, si elle a cette intensité, c’est parce que la vie sociale en vient, aujourd’hui, à ne plus constituer l’espace dans lequel nous pouvons inscrire et manifester des identités sociales, politiques, culturelles, que nous avons même du mal à construire. Si nous ne parvenons pas à élaborer des engagements qui nous permettent de nous exprimer, c’est parce que nous ne sommes plus porteurs d’identités dans lesquelles nous puissions nous reconnaître.

Et, dans ces conditions, nous ne nous sommes plus en mesure de manifester qu’une forme de peur. Comme les pouvoirs ne suscitent plus l’adhésion des populations, comme ils ne sont plus en mesure de se fonder sur de véritables légitimités, ils n’ont plus que la peur pour faire l’objet d’une reconnaissance de la part de celles et de ceux qui leur sont soumis. C’est sur la peur que semble aujourd’hui se fonder la vie sociale, et, dans ces conditions, il ne plus exister de véritable vie politique. C’est la peur qui finit par fonder le discours politique : il semble ne plus s’exprimer que par les mots de la peur. C’est ainsi, par exemple, qu’à une politique de santé publique fondée sur la peur, d’où l’existence de contraintes comme celle de se tenir éloignés les uns des autres, répond une rhétorique politique de la peur. Cela peut expliquer que le discours politique ne se fonde plus sur des projets et sur des engagements véritables, mais sur la seule peur – en l’occurrence celle du Rassemblement national. Cela explique le retrait de listes de gauche et cela peut expliquer que la seule rhétorique de l’élection présidentielle de 2022 soit aussi celle de la peur d’une victoire de Marine Le Pen et de son parti – au demeurant très hypothétique, si l’on en juge par les résultats des élections de cette année.

La politique du confinement et du cordon sanitaire répond au discours politique : la politique sanitaire et la politique électorale ne se fondent plus que sur la peur du grand méchant loup, ce qui, au demeurant, est une façon d’empêcher l’existence d’une vie politique réelle. Il n’y a plus de politique dans notre pays, comme, sans doute, dans les autres, parce que le langage politique a déserté l’espace public, désormais tout entier occupé par la peur, c’est-à-dire par une forme d’absence de langage.

 

Une abstention massive

Une abstention de l’ordre de 65 % des inscrits est une abstention massive. Cela peut, bien sûr, d’abord, s’expliquer par le rejet de notre système politique. En refusant de prendre part à l’élection, nous avons manifesté notre rejet de ce que sont devenues nos institutions. Bien sûr, comme cela a été dit, le brouillage du calendrier électoral par la confusion, le même jour, de deux élections différentes, n’a pas contribué à éclairer la vie institutionnelle. Mais il faut aller plus loin. C’est d’abord le discours politique qui ne nous parle plus. Les acteurs politiques ne trouvent plus les mots qui auraient du sens pour nous, ile parlent un langage – si tant est qu’il s’agisse encore d’un véritable langage – qui n’a plus de sens pour nous, ils ne nous proposent plus les projets qui rencontreraient notre adhésion, ils ne nous disent plus ce que nous attendons d’eux. Cela tient sans doute à ce qu’ils ne nous écoutent plus. Nous ne trouvons plus dans les acteurs politiques l’attention qui fut la leur en d’autres temps, on a parfois le sentiment qu’ils ne vivent plus dans la même planète que nous, qu’ils se situent dans un autre monde et dans un autre temps. On a l’impression que l’espace politique est un espace forclos, un espace enfermé sur lui-même, en-dehors de la vie sociale réelle. Le monde politique s’est enfermé sur lui-même et il a perdu la clé. Mais ne nous trompons pas : la forclusion, la situation dans laquelle on est, au sens propre, enfermé dehors (forclusion vient de for-clore, clore fors, c’est-à-dire hors de), est une définition que Freud propose de la psychose, de la folie. C’est cela, d’abord, l’abstention : un sorte de symptôme de la folie du corps politique.

C’est pourquoi on a pu observer que les sortants étaient, en grande majorité, réélus. Si l’on articule ce constat à celui de l’abstention, cela ne signifie pas qu’ils ont suscité l’adhésion des électrices et des électeurs, cela ne signifie pas qu’ils sont toujours légitimes, mais cela signifie seulement qu’ils ne rencontrent que l’indifférence. Ce n’est pas par approbation de leur politique passée, ni par adhésion à un projet qu’ils n’ont pas, qu’ils ont été élus, c’est parce que les électrices et les électeurs ne s’occupent pas d’eux. Ils sont réélus par indifférence.

 

Des partis et une vie politique sans projets et sans identités

Le rôle des partis est de structurer la vie politique en la fondant sur des identités portées par des acteurs et sur des débats qui leur permettent de se confronter les uns aux autres. Mais, depuis quelque temps déjà, et plus peut-être encore cette année que les autres, on a l’impression que les partis n’ont plus de projet. Les identités politiques ne sont plus des engagements, mais ils se réduisent à des personnes, à des notables. Les partis politiques ne manifestent plus des idées, mais ne sont plus que des pions sur un échiquier politique qui, lui-même, d’ailleurs, n’est plus un espace politique. Si le discours des partis semble ne plus être lisible, peut-être est-ce dû au fait qu’il n’en est plus un. Les mots des partis se perdent dans une sorte de confusion, de brume politique, dans laquelle nous nous égarons, dans laquelle nous nous déplaçons à l’aveuglette sans repères, ce qui explique que nous ne nous y déplacions pas et que nous restions chez nous sans aller voter.

La naissance d’un parti comme L.R.E.M. est venue accentuer cette illisibilité. Car enfin voici un parti dont le nom ne signifie rien (ces mots, « en marche », ne désignent rien d’autre qu’un mouvement, un déplacement, sans but), fondé par un homme politique qui a appartenu au cabinet d’un président socialiste, qui s’est donné comme chefs de gouvernement des hommes politiques clairement de droite, et dont le sigle ne correspond qu’aux initiales de son nom. Dans ces conditions, les élections de juin 2021 n’ont exprimé, finalement, que le rejet de la politique du président et le rejet de son parti. Le macronisme n’a pas mobilisé, il a connu l’échec de son projet de changer la vie politique de notre pays. Cet échec n’est que celui de la perte d’identité des partis et des acteurs de la vie politique.

C’est, d’ailleurs, une des explications de l’abstention dans les élections régionales : les nouvelles régions construites en 2014 ne signifient rien pour celles et ceux qui les habitent. Purement rhétoriques, seulement technocratiques, elles ne reposent sur aucune culture, aucune identité, aucune expérience, et, ainsi, elles sont incapables d’être éveillées par des institutions qui pourraient les représenter, de la même manière, sas doute, que l’Union européenne, à défaut d’une langue et d’une culture communes, n’est pas en mesure de nous donner une identité politique réelle, comme on voudrait nous le faire croire.

Tout cela n’est certes pas bien gai, mais ne soyons pas dans le déni : c’est le dernier moment, pour les partis et pour les acteurs politiques de se ressaisir avant l’échéance à laquelle ils pensent tous sans se donner les moyens d’y répondre. Pour pouvoir donner au pays un président en mesure de conduire l’État, l’élection présidentielle doit pouvoir être pleinement, enfin, l’occasion d’un débat véritable et de la confrontation d’identités réelles.

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