Bernard Lamizet
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Billet de blog 1 déc. 2022

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Signification d’une politique du logement

Comme souvent, c’est au détour d’un petit texte, voire d’une note de bas de page, que l’on saisit le mieux la signification d’un projet politique. C’est ce que montre la proposition de loi de deux députés Renaissance « visant à protéger les logements contre l’occupation illicite ».

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C’est par ces petits mots, « protéger les logements contre l’occupation illicite » que G. Kasbarian, A. Bergé, L. Marcangeli et d’autres députés du groupe « Renaissance » e du groupe « Horizons » viennent d’exprimer les choix de la majorité dans le domaine de la politique du logement. L’urgence – en plus l’hiver venant – n’est pas de protéger les personnes en situation précaire contraints de recourir aux moyens qu’ils peuvent pour échapper la rue, mais de protéger les propriétaires contre le non-paiement des loyers et contre « l’occupation illicite », autrement dit : contre les squats.

« Contre »

Peut-être s’agit-il du mot le plus important du texte : nous sommes « contre », c’est-à-dire en situation de conflit. La proposition de loi situe la politique du logement voulue par la majorité dans une logique guerrière. Il ne s’agit pas d’examiner la situation sociale des personnes en question, il ne s’agit pas non plus d’envisager une politique de prévention destinée à éviter que ne se produisent des situations de tension sociale conduisant à ces occupations « illicites », non : il s’agit bien de faire la guerre. Pour mieux préciser le sens de cette proposition, sans doute convient-il, d’ailleurs, de relever l’hypocrisie de l’exécutif qui consiste à faire porter cette idée brillante par des députés au lieu de prendre l’initiative de proposer un véritable projet de loi élaboré par l’exécutif. Comme si le gouvernement avait honte d’une telle initiative et qu’il aimait mieux laisser « ses » députés faire le sale travail à sa place.

« L’injustice »

L’exposé des motifs de la proposition explique qu’il s’agit de protéger les petits propriétaires contre « l’injustice » que représente l’impayé de loyer ou le squat. Les auteurs de la proposition et, au-delà, de la majorité, ne peuvent pas avoir l’idée que la contrainte subie par quelqu’un en situation de précarité forcé à squatter un logement pour habiter quelque part soit aussi une injustice ou que, si quelqu’un ne paie pas son loyer, c’est parce qu’il ne le peut pas dans une situation qui lui arrive. Nous nous retrouvons aux beaux temps de l’Ancien régime, avant 1789, quand l’injustice ne pouvait être le fait que des pauvres. Cette proposition de loi illustre, une fois de plus, la réalité de la politique macronienne : une politique de droite visant, avant tout, à protéger les riches « contre » les pauvres. Le projet de la majorité est désormais clair : il ne s’agit pas d’établir l’égalité dans notre pays en contribuant à y réparer la violence des injustices sociales, mais de rétablir l’ordre de la propriété contre l’injustice de sa dénonciation.

« L’illicite »

C’est le langage de la sanction voire celui de la criminalisation qui est celui de cette proposition. La loi n’est pas conçue comme une façon d’organiser la société, mais comme une façon de définir ce qui est interdit : d’exprimer la norme. Ce n’est pas une analyse de la société qui fonde la législation, ce n’est pas non plus la recherche d’une véritable adéquation des lois aux évolutions de nos modes de vie et de nos pratiques sociales. Non. Ce que recherche la législation, c’est le maintien de l’ordre, c’est un conservatisme rigide qui ignore la correction des injustices et qui ne connaît l’aggravation des inégalités dans l’expression de ce qui est permis et, surtout, de ce qui est interdit.

« L’infraction de squat »

C’en serait presque amusant : la droite macronienne à l’origine de cette proposition se retrouve contrainte d’employer les mots de ses adversaires ; en se référant à « l’infraction de squat », la proposition de loi reconnaît l’existence politique de cette forme de logement. En désignant explicitement les auteurs de ce délit, elle leur donne une identité. Cette fois, ça y est : comme la droite a, de tout temps, reconnu l’existence politique des pauvres en leur faisant la chasse, la droite macroniste reconnaît l’existence des squatteurs, terme qui a dû faire mal aux touches de son clavier. C’est en désignant ses ennemis qu’on leur donne une identité. C’est en définissant un délit que l’on s’avoue contraint de reconnaître son existence – et, au-delà, de reconnaître les inégalités dont il est le symptôme.

La sécurité contre la précarité

C’est le grand débat de la politique contemporaine. À mesure que s’accentuent les inégalités, la politique se ramène aujourd’hui désormais, a débat entre un projet qui recherche la sécurité à n’importe quel prix – encore faut-il, d’ailleurs, savoir ce que l’on entend par « sécurité » et un projet qui cherche à faire disparaître la précarité en assurant l’égalité. Mais, en réalité, ce qui s’exprime dans ce débat, c’est la signification que l’on donne au concept de sécurité. Au fond, ce sont deux conceptions de la sécurité qui s’opposent dans le débat ouvert par la proposition de loi de Renaissance. On peut définir d’abord la sécurité, comme c’est presque toujours le cas dans les discours politiques et dans les médias, comme la préservation des relations sociales existantes. La sécurité consiste dans la préservation de la situation de domination des classes dirigeantes. C’est ce qu’avait signifié, en son temps, la loi « sécurité et liberté », promulguée en février 1981, quelques mois avant l’élection présidentielle, à l’initiative du gouvernement de Raymond Barre, sous le septennat de V. Giscard d’Estaing. Mais on peut avoir de la sécurité une approche plus globale, faisant d’elle aussi un outil de lutte contre la précarité, destinée à garantir la sécurité de tous les habitants de notre pays – y compris des habitants qui vivent dans l’insécurité en raison de leurs difficultés à se loger, de l’insuffisance de leurs salaires, de l’insuffisance des emplois disponibles. Le chômage et la précarité font parte, aussi, de l’insécurité. Il y a la sécurité des gens et la sécurité des capitaux, et ce ne sont pas les mêmes.

La dissimulation des véritables bénéficiaires de la proposition de loi

Sans doute la véritable hypocrisie de la proposition de loi de Renaissance réside-t-elle là : sous couvert de protéger les petites gens qui ont réussi à acquérir un logement, ce sont les grands propriétaires, les acteurs financiers et les acteurs du marché de l’immobilier qui vont être encore mieux sécurisés qu’ils ne le sont déjà par les nouvelles dispositions prévues par cette proposition. De la même manière que la véritable insécurité, l’insécurité sociale, est soigneusement ignorée, déniée, refoulée, par ce discours, les véritables propriétaires de l’immobilier ne sont pas clairement désignés par la proposition de loi qui est destinée à les protéger. Au fond, c’est cela, le populisme : c’est qui consiste à dissimuler les véritables enjeux conservateurs sur le plan politique et porteurs de graves inégalités économiques sous une fausse égalité : celle qui prétend mettre tout le monde sur un pied d’égalité devant la propriété. La proposition de loi « visant à protéger les logements contre l’occupation illicite » ne vise pas, comme elle le prétend, à protéger les logements contre une forme d’occupation, car on peut protéger un logement de l’incendie, mais ce sont les propriétaires qu’il s’agit de protéger contre une sorte d’occupation. Mais, bien sûr, un parti entendant dépasser le clivage entre la gauche et la droite, un parti prétendant faire « ruisseler » la richesse, ne peut pas l’avouer. C’est pourquoi la proposition dissimule les véritables bénéficiaires de la loi en prétendant protéger les logements. Ceux qui sont protégés par cette proposition de loi, ce sont ceux qui possèdent les logements, ceux qui dominent le marché de l’immobilier dans une hégémonie financière fondamentalement hostile à l’égalité.

Comme toujours, en se réfugiant dans la répression, les classes sociales dominantes avouent leur échec.

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