RETROUVER LE SENS DE LA POLITIQUE

Nous sommes entrés dans la période des vœux : en s’échangeant les vœux, on formule, en même temps, des souhaits pour l’avenir proche – et, sans doute, aussi, pour l’avenir plus lointain. Ce que nous souhaitons formuler aujourd’hui, c’est qu’à l’issue de toutes les tensions diverses que notre pays a connues, nous finissions par retrouver la signification de la politique, le sens de l’engagement.

RETROUVER LE SENS DE LA POLITIQUE[1]

Nous sommes entrés dans la période des vœux, dans ce moment de l’année où, en s’échangeant les vœux, on formule, en même temps, des souhaits pour l’avenir proche – et, sans doute, aussi, pour un avenir plus lointain. Ce que nous souhaitons formuler aujourd’hui, c’est qu’à l’issue de toutes les crises et de toutes les tensions diverses que notre pays a connues, nous finissions par retrouver la signification de la politique, le sens de l’engagement.

 

Reprendre le fil du débat, de l’opinion et du projet

Sans doute est-ce de cette manière que l’on peut retrouver le sens de la politique : en mettant en œuvre, de nouveau, des représentations, des discours, des pratiques symboliques, il s’agit de renouer le fil du débat, en parlant avec les autres et en confrontant nos points de vue et nos choix, de renouer le fil de l’opinion, en nourrissant ce que l’on appelle l’opinion publique des opinions dont nous sommes porteurs et que nous finissons par pouvoir pleinement formuler, et il s’agit, enfin, de reprendre le projet : de formuler, de nouveau, des expressions de l’imaginaire politique dont nous sommes porteurs, en engageant des projets pour le futur de la cité que nous habitons, du pays dont nous sommes citoyens, des espaces politiques dans lesquels nous vivons. Reprendre le fil du débat, de l’opinion, du projet, c’est faire retrouver à la politique le langage qui lui donne une signification, les mots qui lui donnent une consistance, les expressions qui nous permettent de la conserver dans notre mémoire. Reprendre le fil, c’est, enfin, faire retrouver à la parole et au langage politique leur inscription dans le temps, dans l’histoire, à la fois dans le présent de notre rencontre avec les autres, dans le passé de la mémoire dont nous sommes porteurs, et dans le futur qui peuple notre imaginaire de projets et d’images.

 

Articuler de nouveau la politique, la citoyenneté et la vie de tous les jours

Mais c’est tous les jours qu’il importe de retrouver le sens de la politique. Il ne s’agit pas de s’occuper de politique quand nous avons le temps, il ne s’agit pas de retrouver le sens de la politique à certains moments dispersés dans notre vie, dans une sorte de chaine discontinue d’engagements et de choix, mais il s’agit bien de retrouver la politique tous les jours. C’est dans le quotidien que nous rencontrons la politique, à la fois parce que c’est dans le quotidien que nous faisons des choix de consommation qui s’inscrivent dans une logique politique et parce que c’est dans la vie de tous les jours que nous nous engageons pleinement comme des citoyens. C’est que, finalement, c’est bien cela, la citoyenneté : c’est la rencontre quotidienne de la politique, c’est cette articulation de la politique et de notre condition d’hommes et de femmes qui peuplent la cité et qui s’y retrouvent pour échanger leurs choix et leurs opinions. Peut-être peut-on même définir la citoyenneté comme une forme de dialectique entre le temps long de l’histoire et le temps court de la vie quotidienne, entre la dimension pleinement politique des espaces publics et la dimension singulière des espaces privés, des habitations, des maisons dans lesquels nous vivons. Retrouver le sens de la politique, c’est, au fond, se rappeler que c’est chaque jour que nous rencontrons la politique et la citoyenneté dont nous sommes les acteurs.

 

Un rappel : la citoyenneté consiste à exercer une façon politique d’habiter la ville

La cité est l’ensemble des citoyens. C’est ce qui donne sa signification politique à la ville. Vivre dans la cité et en être un des citoyens, ce n’est pas seulement y avoir les lieux dans lesquels nous habitons, c’est vivre politiquement la ville, c’est-à-dire articuler chaque jour la citoyenneté et l’habitation, le fait d’être un citoyen et celui d’être un habitant. Il est important de commencer par se rappeler que la cité est fonde sur les citoyens – et non l’inverse. C’est l’ensemble des citoyens qui institue la cité, c’est l’ensemble de ceux qui l’habitent qui font de la ville un espace politique porteur d’une identité que tous reconnaissent, dans le même temps, comme la leur. Vivre en citoyen, cela, au fond, consiste à donner une signification pleinement politique à toutes les pratiques sociales par lesquelles nous vivons avec les autres en reconnaissant leurs droits en même temps que les nôtres, en reconnaissant leurs devoirs et leurs engagements en même temps, aussi, que les nôtres. Cette façon politique d’habiter la ville aboutit à faire pleinement de la ville l’espace qui était celui de l’agora ou celui du forum, de cet espace qui, habité par de la parole et du débat, était habité par les citoyens dans le quotidien de leurs échanges avec les autres et de leurs engagements.

 

Les élections municipales : retrouver le sens de la ville

C’est de cette manière que l’on peut pleinement comprendre l’enjeu et la signification des élections municipales prochaines. Il ne s’agit pas seulement de désigner des maires et des conseils municipaux – encore que, bien sûr, c’est important, il ne s’agit pas non plus seulement d’exprimer ainsi les choix dont on est porteur pour l’avenir de la ville que l’on habite au cours des six ans qui viennent : il s’agit aussi de retrouver le sens politique de la ville, de l’habiter pleinement comme citoyens qui habitons l’espace urbain.

C’est pourquoi il est important de réfléchir, à l’occasion de ces élections, à la signification multiple et complexe de la citoyenneté urbaine. Retrouver le sens de la ville, c’est, d’abord, lui faire retrouver ce qu’elle a toujours été : un espace d’habitation, mais aussi un espace de débat et un espace dans lequel se formulent des engagements et dans lesquels s’expriment des choix politiques. En engageant les élections municipales, en choisissant les acteurs à qui l’on entend confier le pouvoir sur la ville, on retrouve le sens de la ville en même temps qu’on leur indique les significations que la ville a pour nous. Par ailleurs, retrouver le sens de la ville, c’est pleinement comprendre que l’urbanisme ne consiste pas seulement à occuper l’espace en s’y livrant à des choix et à des aménagements, mais consiste surtout à imprimer dans l’espace urbain les engagements dont on est porteur. L’urbanisme ne saurait se réduire à une forme d’architecture et d’aménagement : il s’agit aussi d’une forme d’engagement politique qui se manifeste dans l’espace urbain. Enfin, si, tous les six ans, les élections municipales sont une occasion de retrouver le sens de la ville, c’est que nous exerçons notre citoyenneté de façon active : ces élections sont, pour nous, le moment au cours duquel nous faisons pleinement l’expérience de l’articulation entre habiter et être citoyens, entre vivre dans l’espace urbain et s’y reconnaître comme acteurs politiques.

Les élections municipales ne sauraient, dans ces conditions, se réduire à la confrontation entre des candidats et à la mise en œuvre des choix dont nous sommes porteurs, mais elles constituent pleinement, pour nous, l’occasion de retrouver le sens de la ville, c’est-à-dire de comprendre ce que signifient les aménagements dont elle est faite, les choix de la municipalité qui la dirige, les projets dont on imagine que son futur sera fait. Retrouver le sens de la ville, à l’occasion de ces élections, c’est, finalement, se rappeler ce que veut dire ce mot : « élire ». « Élire », c’est choisir, mais ce n’est pas seulement choisir des acteurs et leur confier des pouvoirs, c’est aussi choisir les mots et les représentations qui nous permettent de dire la ville, de la parler, de reconnaître et de s’approprier la complexité de ses significations.

Pour retrouver pleinement notre citoyenneté à l’occasion de ces élections, sans doute importe-t-il de les vivre et de les mettre en œuvre en articulant, ainsi, tous les six ans, le réel des contraintes de l’espace urbain, le symbolique et le langage des discours et de représentations sur la ville, l’imaginaire des projets et des utopies urbaines.

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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