Bernard Lamizet
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Billet de blog 2 juin 2022

L’incompétence de l'État

J’avais prévu de consacrer ma chronique du jeudi dans Mediapart, à un tout autre sujet. Mais voilà : avec l’exécutif dont nous sommes affligés, on est toujours rattrapé par ses erreurs, par ses bévues, par ses crises : en un mot, par son incompétence. Comme samedi dernier au Stade de France.

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La désorganisation d’un événement sportif

La finale de la Ligue des champions, opposant Liverpool au Real Madrid, était organisée samedi dernier, au Stade de France, à Saint-Denis. Mais, justement, elle a eu lieu sans être organisée. Pour commencer, le match a dû être retardé, en raison de la venue d’un très grand nombre de spectateurs, qui a manifesté l’incapacité du Stade de France de faire face à une telle affluence. Cela a suscité des actes de violence devant cette incapacité, et, ensuite, des actes de violence policière, parce que la police, une fois de plus, confondait le maintien de l’ordre et l’usage des grenades lacrymogènes et le recours à la force. C’est ainsi que la violence ne fut que le symptôme, au choix, de l’incompétence de l’État, ou, si ‘on préfère, de son absence. C’est cela qui est apparu samedi : le vide de l’État. Comme si l’État n’avait pas à s’occuper d’événements sportifs ou de la sécurité des habitants de notre pays et des personnes venues prendre part à des activités qui ont lieu chez nous. Cette incompétence a, immédiatement, soulevé des interrogations sur la capacité de notre pays d’organiser les prochains Jeux olympiques. Comme souvent, la France s’imagine orgueilleusement qu’elle est capable de mener à bien des tâches dévolues aux services publics, alors qu’elle en est devenue incapable après des années de désorganisation et d’appauvrissement de l’État.

L’incompétence de l’État

En effet, au-delà même de l’échec de l’événement lui-même, cette désorganisation manifeste l’incompétence de l’État, qui, elle-même, peut se comprendre de trois manières. D’abord, c’est la responsabilité de l’État et de deux de ses représentants importants, le ministre de l’Intérieur, tout juste nommé de nouveau, et le préfet de police, qui apparaît dans toute son acuité. On se demande si les acteurs publics détenteurs de l’autorité publique sont bien aptes à exercer cette autorité. Par ailleurs, il s’agit d’une illustration de plus du fait que la politique de la ville ne figure pas au nombre des préoccupations de l’exécutif, plus soucieux de politique financière. L’État préfère se consacrer à ses engagements économiques et financiers et utiliser son budget pour secourir les entreprises défaillantes et contribuer à l’accroissement des profits de leurs dirigeants, plutôt qu’à organiser es événements sportifs, tout juste bons pour le peuple. En effet, cette incompétence est le signe d’un abandon de certains espaces par l’État, qui, ainsi, donne naissance à une France à deux vitesses, à une France des inégalités. L’État ne s’occupe pas des banlieues qui demeurent des territoires sans vie économique, sans emplois et sans projets de développement. On notera au passage que, dans le gouvernement dirigé par Madame Borne, il n’y a pas de ministère de la Ville, ce qui signifie, sans doute, que la politique de la ville n’est plus un projet de la République. L’État se veut, ainsi, absent de l’un des espaces majeurs – et, certainement, les plus en crise – de notre pays. Après tout, rassurons-nous : tous les espaces de la République sont égaux devant l’incompétence des pouvoirs.

La faute aux banlieues

Cela permet de comprendre qu’une fois de plus, l’État fait porter la responsabilité aux « quartiers sensibles ». Une fois de plus, ce sont les banlieues et les quartiers urbains en crise contre les états. C’est que, samedi dernier, deux espaces urbains dits sensibles étaient visés : Liverpool et Saint-Denis. Nous y sommes. La confrontation entre les classes sociales s’inscrit dans les espaces urbains et ceux des banlieues. Liverpool : un port en crise, des entreprises qui ont fermé, les unes après les autres, une population abandonnée par l’État dont ce devait être, pourtant, le devoir d’assurer son développement et de contribuer à l’aider dans sa confrontation à la désertification. Je vivais à Marseille, il y a quarante ans, et nous avions déjà été interpellés par la crise économique de Liverpool qui n’était que le signe avant-coureur de la crise de Marseille et de ses « quartiers Nord ». Saint-Denis et la Seine-Saint-Denis : une ville et un département en crise aiguë depuis tant d’années. « Le 9-3 » est devenu une sorte de synonyme de l’abandon de la ville, un témoignage de l’absence de logements convenables, de quartiers vivables, de villes économiquement actives, un espace de chômage et d’absence de développement économique. C’est tellement plus facile d’incriminer les jeunes des quartiers « défavorisés » quand se produisent des événements comme celui de samedi dernier.

Le déni et le report de la faute

Mais, bien sûr, ces événements sont survenus hors de la responsabilité de l’État, car l’État, en particulier ce que l’on peut appeler « l’État macronien », ne peut pas faire de faute. Le premier report de la faute a consisté, d’abord, dans l’incrimination de « 30 000 à 40 000 supporteurs anglais soit sans billets soit avec des billets falsifiés », a dit le ministre de l’Intérieur[1]. C’est une vieille histoire, dans notre pays. Depuis la guerre de cent ans et depuis Jeanne d’Arc, l’ennemi, c’est l’Anglais. Il s’agit, aujourd’hui, d’abord d’un mensonge. En effet, tout indique que les supporteurs anglais ont eu une conduite tout à fait correcte pendant ce match. Mediapart parle de « patience et de calme ». Mais il s’agit aussi de plus grave : en s’exprimant ainsi, le ministre de l’Intérieur et le préfet de police attisent des sentiments inacceptables de xénophobie. L’ennemi, l’adversaire, le fauteur de troubles, c’est l’étranger. Vieille histoire. Mais sans doute peut-on voir une autre forme de déni de la faute et de la responsabilité dans le silence du chef de l’État. Lui dont le moins qu’on puisse dire est qu’il s’exprime volontiers, y compris sur des sujets sur lesquels il ne connaît rien a brillé par son silence, alors que, devant la mise en question de la politique d’un de ses ministres et d’un de ses préfets, il aurait pu, au moins, faire preuve d’intérêt, et, pour le coup, de responsabilité. Sans doute doit-on voir dans ce silence, d’abord, la volonté de ne pas assumer les responsabilités de l’exécutif, y compris devant des événements aussi grave et devant une incompétence aussi manifeste de l’État dont il est, cependant, le « chef ». Mais il y a autre chose, certainement, quelque chose qui relève davantage de l’idéologie, c’est-à-dire de l’imaginaire politique : le sport est au-dessous de lui, lui, le financier, le dirigeant politique supérieur aux autres, ne se voit voué qu’à des échanges entre les nations – qui sont, entre parenthèses, souvent remis en question, d’ailleurs, par les acteurs politiques et les pouvoirs internationaux. Dans ce silence, il y a du mépris pour les événements n’impliquant que le peuple, celui du « panem et circenses » romain. On voit bien ainsi que, comme toutes les crises, celle du Grand Stade aura fait apparaître les tensions, les incapacités et l’irresponsabilité de l’État et de ses dirigeants. L’autre façon de reporter la faute a été, ainsi, d’incriminer les publics, afin d’exonérer l’État de ses responsabilités propres, en accusant des publics porteurs de billets falsifiés, alors que les billets ne faisaient l’objet d’aucune dénonciation de la part des autorités organisatrices.

Boîte noire

« Mediapart » a pris une excellente habitude : celle de faire suivre ses articles d’une « boîte noire » présentant des explications sur leur rédaction et sur les conditions de leur publication. Eh bien, soyons attentifs à un événement important : pour répondre, en quelque sorte, à la crise du Grand Stade et pour assumer leur responsabilité, le ministre de l’Intérieur et le préfet de police, faisant ainsi montre d’un grand souci de leurs devoirs et cherchant à ne pas esquiver les comptes qu’ils auront à rendre, ont démissionné.

Boîte noire (2)

C’était une blague. Une plaisanterie d’un auteur qui croit toujours dans la responsabilité des pouvoirs politiques.

[1] S. Bourdon et P. Pascariello, Le rapport Lallement embarrasse au sein même du ministère de l’Intérieur », in « Mediapart », lundi 30 mai 2022.

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