LA POLITIQUE ET L’ESPACE DES VILLES

Le second tour des élections municipales a été marqué par une croissance considérable de l’écologie politique dans notre pays. Les Verts ont remporté la municipalité de Lyon et occupent désormais de très nombreux sièges dans des municipalités dans lesquelles ils étaient associés aux partis de gauche. C’est significatif d’une évolution des orientations politiques dans notre pays.

LA POLITIQUE ET L’ESPACE DES VILLES

Le second tour des élections municipales a été marqué par une croissance considérable de l’écologie politique dans notre pays. Les Verts ont remporté la municipalité de Lyon et occupent désormais de très nombreux sièges dans des municipalités dans lesquelles ils étaient associés aux partis de gauche. C’est significatif d’une évolution des orientations politiques dans notre pays.

 

Un second tour marqué par une forte abstention

En-dehors du nombre de voix et, par conséquent, de sièges dans les municipalités, qui ont été gagnés par les partis politiques, le second tour de ces élections municipales de 2020 aura été marqué, comme le premier, par une forte abstention. Cela signifie bien qu’au-delà des incidences de la pandémie du coronavirus, dans notre pays, sur nos pratiques sociales et sur nos engagements, ce sont les partis eux-mêmes qui semblent ne pas pleinement répondre aux questionnements des habitants des villes, et à ce que l’on peut appeler leurs inquiétudes. Si l’abstention frôle les 60 %, cela signifie bien qu’une majorité d’électeurs ne se reconnaissent plus dans les candidats qui leur étaient proposés par les partis classiques du jeu politique. Lors du premier tour, on avait déjà relevé que plus de la moitié des électeurs n’étaient pas allés voter. Cette abstention peut avoir deux significations. La première est, sans doute, que les électeurs ne se reconnaissaient pas dans l’éventail des candidatures qui leur étaient proposées. Ils ne retrouvent pas un engagement dont ils pourraient se revendiquer dans le discours des partis, en particulier en ce qui concerne les projets relatifs aux villes et au développement urbain. Mais, au-delà, sans doute cela signifie-t-il que les partis n’ont pas élaboré une politique urbaine assez forte, n’ont pas exprimé un engagement assez fort dans le domaine de la politique de la ville, pour que les citoyens se retrouvent dans leur discours. L’autre signification que l’on peut donner à cette forte abstention tient au temps de cette élection. D’abord, le second tour a été tellement éloigné du premier que les électeurs ont sans doute fini par perdre le temps de l’élection municipale, que le temps de l’élection s’est trouvé rompu par ce report du second tour qui s’est trouvé trop éloigné de la dynamique engagée lors du premier tour. Mais un autre facteur permet de comprendre pourquoi le second tour de cette élection municipale s’est trouvé éloigné du temps électoral : l’apparition de la pandémie du Covid-19 a fini par occuper tout le temps politique et tout le temps des médias, au point que les élections municipales sont presque apparues comme un événement de moindre importance, qui ne justifiait pas un engagement des citoyens dans le processus électoral, alors que la pandémie va se terminer, mais qu’en revanche, les municipalités élues cette année le sont pour six ans.

Signification de la croissance de l’audience de l’écologie politique

Ce n’est pas vraiment une simple coïncidence si l’écologie politique a remporté un grand nombre de suffrages lors d’un scrutin marqué par une forte abstention : sans doute cela signifie-t-il que, d’une part, l’écologie voit son audience grandir, et que, d’autre part, les partis traditionnels voient la leur diminuer. Cela montre bien qu’à l’occasion d’un scrutin dont l’enjeu est l’aménagement des espaces urbains, les électeurs qui sont allés voter ont manifesté une opinion devenue dominante : la préoccupation de l’espace des villes. Alors que l’écologie n’a jamais constitué une identité politique extrêmement présente en France, alors que les préoccupations environnementales n’ont jamais vraiment été un domaine majeur de l’opinion publique dans notre pays, les candidats écologistes et les discours sur l’environnement ont occupé une place très importante à l’occasion de ces élections municipales. D’abord, bien sûr, cela peut s’expliquer par le fait que, les électeurs n’étant pas venus en masse pour voter, ceux qui l’ont fait étaient justement ceux qui étaient porteurs de préoccupations politiques engagées, par exemple dans le domaine de l’écologie. Mais sans doute importe-t-il de donner à cette croissance de l’engagement écologiste dans l’élection municipale une autre signification : les électeurs ont voulu profiter de cette élection pour manifester leur préoccupation sur l’espace, à la fois dans le domaine de la pollution de l’environnement, dans le domaine de l’énergie et dans le domaine de l’aménagement des espaces urbains. Il importe que les élus de dimanche dernier se rendent réellement compte de l’importance de l’écologie dans l’opinion politique et que les politiques élaborées et mises en œuvre par les municipalités issues de ce scrutin donnent une place importante à la dimension écologique du projet urbain qu’elles manifestent. Par ailleurs, peut-être cette croissance du mouvement écologiste dans le processus électoral renvoie, elle aussi, à une forme de désaveu par les citoyens du discours et de l’engagement des partis traditionnels. Si l’écologie politique rencontre une audience qui grandit dans notre pays, ce n’est pas seulement en raison des préoccupations et même des inquiétudes environnementales des électeurs : c’est aussi une manière de plus pour les électeurs de chercher un engagement politique différent de celui des partis classiques. Enfin, on peut lier cette montée de l’audience des candidats écologistes lors des élections municipales au fait que la dimension écologique réelle est absente du projet politique des partis traditionnels, alors que tous les partis devraient avoir un discours sur l’oikos, sur l’espace et son aménagement. Si l’écologie politique se fonde sur des logiques fondamentalement étrangères au libéralisme, elle devrait cependant s’inscrire dans les projets politiques de l’ensemble des partis de gauche, et ne pas se limiter à un mouvement comme Europe-Écologie-les Verts.

L’évolution des identités politiques en France

Mais il ne s’agit pas seulement de la montée de l’écologie : il s’agit aussi d’une évolution des identités politiques et des engagements dans notre pays. Pour bien comprendre cette forme de mutation des projets politiques dans lesquels se reconnaissent les électeurs, sans doute importe-t-il de se situer dans ce que l’historien F. Braudel appelait le temps long. Il ne s’agit pas seulement de penser l’évolution des partis et des identités politiques d’une élection à l’autre : il importe aussi de prendre la mesure d’une évolution qui se situe au-delà, dans une autre temporalité. En France, mais aussi, sans doute, dans les autres pays, les partis classiques, ceux que l’on est habitué à voir se confronter les uns aux autres, sont nés dans l’après-guerre, à la fin des années quarante et dans les années cinquante, voire, pour certains d’entre eux comme le parti socialiste ou le parti communiste au début du vingtième siècle ou dans les années vingt ; en effet, le P.C.F. naît en 1920, à la suite d’une scission du mouvement socialiste, qui se nomme, alors, la S.F.I.O. (Section française de l’Internationale ouvrière). Puis les partis français se sont situés dans deux époques, la « guerre froide », entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, qui a eu des incidences sur les engagements des partis français comme de l’ensemble des partis européens, et le mouvement de la décolonisation qui, en particulier dans les années soixante, a recomposé les partis français en les obligeant à se situer aussi dans l’opposition, naissante, entre les pays que l’on a commencé à appeler les pays du Nord et ceux que l’on a commencé à appeler les pays du Sud. Il semble bien que, si l’écologie s’est trouvée, en quelque sorte, en retard dans notre pays, c’est aussi parce qu’elle ne se situait pas dans ces champs de la vie politique. Dans le « temps long », la montée du mouvement écologiste peut se comprendre, ainsi, comme l’émergence d’engagements politiques nouveaux et d’identités politiques encore absentes du débat politique dans notre pays. Aujourd’hui, l’écologie est perçue aussi comme une réponse à des urgences environnementales liées à la montée des formes industrielles de pollution de l’espace, à des urgences sociales et spatiales comme la crise des banlieues et des quartiers populaires dans les villes où nous habitons, mais aussi à une autre forme d’urgence liée à l’espace : la croissance des migrations, à la fois professionnelles et politiques, à l’échelle de l’ensemble de la planète, nous obligeant à repenser entièrement l’espace dans lequel nous vivons, notamment en lui donnant une dimension pleinement transnationale et transculturelle, en particulier dans les banlieues des villes. Cette évolution, qui s’est produite, dans le « temps long » sans que nous nous en rendions pleinement compte, trouve une forme d’aboutissement dans ces élections municipales de 2020.

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