Bernard Lamizet
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Billet de blog 2 déc. 2021

L’ÉCOLOGIE POLITIQUE ET LA CRITIQUE SOCIALE

L’écologie politique est un discours résolument critique de la société que nous connaissons aujourd’hui, et, en particulier, du libéralisme effréné qui domine le monde.

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Comment l’écologie a fini par s’imposer dans le discours politique


Si l’écologie a fini par s’imposer dans le discours politique contemporain, c’est parce qu’en réalité, il ne s’agit pas d’un parti ni d’une orientation politique particulière, mais bien d’une forme de rationalité politique qui devrait être celle de tous les partis. Même si elle a fini par s’imposer dans notre pays – et dans beaucoup d’autres – grâce au fait que ce que l’on peut appeler la parole écologique a dominé le débat politique grâce à la gauche qui l’a portée, ce n’est plus seulement la gauche qui inscrit l’écologie dans son projet politique, mais c’est l’ensemble des partis qui a fini par comprendre que l’écologie devrait être un engagement de tous les acteurs politiques. Mais si cette parole écologique finit par être portée par les voix de tous les acteurs du débat public, c’est, en particulier, pour trois raisons. D’abord, il s’agit d’un discours de rationalité. L’écologie n’est pas seulement un engagement : elle constitue aussi une nouvelle rationalité politique, qui permet au discours politique d’échapper à la seule orientation qui était la sienne jusqu’à nos jours : celle de la recherche du pouvoir. Par ailleurs, l’écologie est une critique de la société. Il ne s’agit pas d’une forme d’action politique, mais il s’agit bien de l’énonciation d’une critique de la société, et, en particulier, des excès de la consommation et de la pollution qui détruit l’espace dans lequel nous vivons. Enfin, la parole écologique a fini par s’imposer dans les discours de l’ensemble des acteurs politiques parce qu’elle constitue une façon de libérer le politique de la menace et des dangers d’une forme d’aliénation que nous connaissons aujourd’hui : celle de l’industrie et de l’énergie, celle de l’industrialisation de l’agriculture, celle de la domination du monde par une économie visant seulement l’accroissement des profits. N’oublions tout de même pas que l’écologie, comme l’économie, vise à nous donner un oikos, un espace social, dans lequel nous pouvons vivre pleinement et ne pas être emprisonnés par les pouvoirs du libéralisme et de l’économie dominée par les lois du marché. L’écologie a fini par s’imposer parce qu’elle nous propose d’autres lois que celle du marché.

L’écologie comme critique des excès de l’industrialisation


L’écologie politique a une histoire. Elle est née de l’observation critique mise en œuvre par des penseurs, à la fin du XIXème siècle, qui observaient les dangers de l’évolution des formes de la société. À cet égard, elle est contemporaine du discours de Marx sur l’économie : l’écologie et l’économie ont constitué, l’une et l’autre, à la naissance du libéralisme, une critique fondamentale de ses orientations et de ses préoccupations. Si l’industrialisation a pu nous libérer de bien des servitudes que nous connaissions auparavant, ne serait-ce qu’en permettant l’automatisation d’une multiplicité de tâches et une meilleure rationalisation du travail, elle nous en a imposé de nouvelles, auxquelles Marx a pu répondre en proposant une nouvelle organisation du travail et une nouvelle logique des échanges et de l’économie politique, et auxquelles l’écologie a pu apporter des réponses qui lui étaient propres, en particulier en élaborant de nouvelles logiques de l’aménagement de l’espace. En ce sens, au lieu d’opposer l’écologie et l’économie, nous ferions mieux de les penser comme des rationalités politiques articulées l’une à l’autre dans la recomposition de logiques sociales nous libérant des formes multiples de l’aliénation que nous connaissons aujourd’hui.

L’écologie et l’énergie

L’énergie est une des dimensions majeures des sociétés dans lesquelles nous vivons aujourd’hui, tant du point de vue de sa production que du point de vue de sa consommation et de ses usages. Encore une fois, l’industrialisation a accentué les consommations et les usages de l’énergie, ce qui a accentué à leur tour les recherches de multiples formes d’énergie dans la perspective d’une raréfaction des formes traditionnelles d’énergie que nous connaissions auparavant. Si les mines ont détruit des paysages et des espaces entiers dans certaines régions du monde, comme elles finissent par se tarir, on a fini par développer la recherche d’énergies nouvelles, et c’est ainsi que l’on a imaginé les usages de l’industrie nucléaire. Mais ce que l’on peut appeler l’économie politique de l’énergie a peut-être fini, de nos jours, par prendre conscience des dangers des excès des formes traditionnelles d’énergie et est en train de nous proposer de réfléchir à de nouvelles formes d’énergie, plus soucieuses de l’écologie, c’est-à-dire de la préservation des espaces dans lesquels nous vivons. L’écologie, enfin, finit par constituer une forme de prescription de la diminution de notre consommation d’énergie et par instituer, à son tour, des lois que nous devons respecter. Peut-être pourrait-on dire que, dans un futur proche, ces lois de l’écologie finiront par s’imposer à l’économie politique. C’est précisément quand elle imposera ses lois que l’écologie deviendra pleinement une écologie politique.

L’écologie politique au cœur du débat sur le réchauffement climatique


C’est l’écologie qui est à l’origine de la préoccupation contemporaine de nos sociétés sur le réchauffement climatique. L’écologie a élaboré tout un ensemble d’observations et d’analyse de la façon dont les excès de notre consommation d’énergie de toutes sortes et de nos pratiques sociales (notamment dans le domaine des transports) finissaient par menacer ce que l’on peut appeler l’équilibre thermique de l’espace dans lequel nous vivons. Comme souvent dans le domaine politique, c’est la menace qui finit par éveiller les consciences. En l’occurrence, il s’agit de la menace des conséquences d’un réchauffement excessif de l’espace, et, ainsi, la menace nous engage à réfléchir à de nouvelles façons d’habiter le monde, elle nous enjoint de penser une politique de l’espace social, libérée de la recherche de nouvelles façons de dominer l’espace, qui nous engage à penser ce que l’on pourrait appeler une raison dialectique de l’espace et de la vie sociale. Sans doute l’interrogation sur la menace du réchauffement climatique est-elle à l’origine de cette nouvelle rationalité de l’espace social. Il est temps, pour nos sociétés, de penser une nouvelle relation au climat, et de nous libérer de cette forme d’aliénation climatique que nous vivons. Une série d’articles publiés le 12 août dernier dans Mediapart, en particulier un entretien avec J. Zask, alertait sur la multiplication récente, partout dans le monde, des mégafeux. Ces incendies d’une dimension nouvelle constituent une forme de symptôme de cette crise politique liée à la volonté des hommes de toujours maîtriser la nature sans fin, c’est-à-dire de chercher à ignorer que la nature constitue pour nous le réel, pour se référer aux concepts élaborés par Lacan (n’oublions pas que le psychanalyse est une science politique), c’est-à-dire la contrainte, qui vient limiter notre pouvoir, notre emprise.


 
Écologie et esthétique de l’espace


Nous avons peu à peu, dans l’histoire, habité l’espace sans souci de la dimension esthétique de cette appropriation sociale de l’espace. Médiation esthétique de l’espace, le paysage était trop souvent réduit aux représentations qu’en proposaient les artistes, et, pendant ce temps, nous ne nous rendions pas compte (ou les pouvoirs faisaient en sorte que nous ne en rendions pas compte) de ce fait majeur que la dégradation des espaces dans lesquels nous vivons constitue une forme particulière d’aliénation. Les formes d’habitation laides et monotones qui envahissent les espaces urbains et les espaces des banlieues, les usines et les installations liées à l’industrialisation et à la mise en œuvre de ses fonctions, les constructions réalisées sans souci de la façon dont elles allaient modifier le paysage dans lequel elles étaient bâties, tout cela a contribué à la dégradation, devenue inquiétante, des paysages que nous avons sous les yeux. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il est essentiel que nous reconnaissions une place à la raison écologique de l’aménagement de l’espace social.

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