Bernard Lamizet
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Billet de blog 3 nov. 2022

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RENAISSANCE DE LA GAUCHE AU BRÉSIL

Donc c’est fait. Avec une très courte avance, Lula a été élu président au Brésil. L’ancien président a remporté la victoire à la fois contre son adversaire, le président sortant, J. Bolsonaro, et, surtout, contre une certaine façon de faire de la politique.

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Une victoire électorale

C’est, d’abord, cela qu’il faut dire. Jusqu’au dernier moment, les choses n’ont pas été jouées au Brésil. Jusqu’au dernier moment, personne n’a véritablement su qui allait remporter cette élection. Mais peut-être, justement, est-ce cela, la démocratie : un débat et une confrontation entre deux adversaires à peu près aussi puissants l’un que l’autre. Cette victoire électorale est aussi la victoire de la parole et du débat contre la violence. Sans doute est-ce une autre signification de cette élection : les citoyennes et les citoyens du Brésil ont voulu dire qu’ils en avaient assez du règne de la violence dans leur pays, qu’ils refusaient la réélection d’un homme qui a tout fait, pendant son mandat, pour que ce soit la violence qui règne dans ce pays, pour que la politique soit dominée par la logique des rapports de force au lieu de l’être par l’expression électorale d’un choix politique. C’est qu’au cours de cette élection, il ne s’agissait pas seulement de choisir un président. Il s’agissait de choisir un mode de gouvernance. Il s’agissait, pour les brésiliennes et les brésiliens, d’exprimer leur choix d’une façon de faire de la politique. En ce sens, cette victoire de Lula n’est pas seulement une victoire électorale, mais elle est aussi la dénonciation d’une fausse démocratie dans la recherche d’une véritable démocratie.

Le retour de la démocratie

En élisant Lula, le Brésil a voulu dire qu’il ne voulait plus d’une politique de rapports de force et de violence, mais qu’il voulait une politique du débat et de la liberté. Le Brésil a trop souvent et trop longtemps connu des régimes totalitaires et des façons de faire de la politique hostiles à la liberté. N’oublions tout de même pas qu’il n’y a pas si longtemps, les militaires régnaient dans ce pays et y faisaient régner la violence et la force de la guerre. N’oublions pas non plus que, dans un pays comme le Brésil, les Indiens, les autochtones, sont encore exclus de la vie politique et des institutions. Ce pays est encore à la recherche d’une démocratie réelle, et c’est ce qu’avait signifié, en son temps, la victoire de Lula à une élection présidentielle. C’était en 2002. Quand il avait été élu, cette année-là, et au cours de ses deux premiers mandats, de 2003 à 2011, il avait entrepris de faire de son pays une véritable démocratie, une démocratie réelle, il avait commencé à donner à son pays des institutions démocratiques et il à donner une voix politique à toutes celles et à tous ceux qui avaient été, jusqu’alors, exclus de la démocratie : il avait cherché à construire une démocratie, en donnant au peuple, au démos, le pouvoir, le kratos, dont il avait été privé jusqu’alors. C’est dire qu’au-delà d’une compétition électorale, l’enjeu de l’élection de cette année était le retour d’une véritable démocratie dont le pouvoir autoritaire de J. Bolsonaro l’avait privé.

La dénonciation du libéralisme

Cette élection est aussi une leçon d’économie politique. En effet, elle vient nous rappeler que, si J. Bolsonaro a régné au Brésil, ce n’est pas seulement un personnage qui a régné : au-delà, c’est une façon de penser l’économie et, surtout, une manière de soumettre la politique aux dirigeants des entreprises et aux acteurs du libéralisme. Ce que les brésiliennes et les brésiliens ont voulu dire, à l’occasion de cette élection, c’est aussi qu’ils en avaient assez que leur pays soit dominé par les puissances de l’argent, qu’ils ne voulaient plus de l’hégémonie des dirigeants du libéralisme sur la politique. Ce n’est pas aux banquiers de diriger les pays, ce n’est pas non plus aux détenteurs des fortunes, et ce n’est pas aux institutions économiques et financières internationales de régner (s’agit-il, d’ailleurs, vraiment, d’institutions ?). Peut-être, d’ailleurs, est-ce le sens du ralliement à Lula de celui qui sera, sans doute, le vice-président du Brésil, Cette dénonciation du libéralisme a une signification particulièrement forte dans un pays comme le Brésil, grade puissance économique encore dominée, comme tous les pays dits « du Sud » par les puissances industrielles et financières du « Nord ». L’enjeu de cette élection était aussi international : il s’agissait de dire que les pays « du Sud » ne veulent plus de la domination de pays et de systèmes économiques à bout de souffle, qui ont perdu la puissance véritable qui était la leur et qui veulent encore dominer le monde qui fut le leur, mais qui n veut plus l’être. Il faut imaginer une nouvelle économie politique des échanges internationaux. En ce sens, il ya quelque chose d’une hypocrisie dans les propos de J. Biden et d’E. Macron saluant la victoire de Lula. En effet, ils sont les derniers acteurs d’une économie mondialisée ne profitant qu’aux pays riches. Peut-être, au-delà de la victoire électorale de Lula, le Brésil a voulu dire que c’en était fini de la domination du monde par les pays du Nord.

Une leçon pour notre pays

C’est en ce sens que notre pays doit lire, pour lui-même, l’élection de Lula à la tête du Brésil. L’échec de la droite au Brésil n’a pas pour seule signification le choix d’un président de gauche : il signifie aussi le choix de ce pays de retrouver une économie politique véritable, de renouer avec une économie qui ne soit pas fondée sur la seule recherche du profit, mais qui le soit aussi sur l’activité de la production et des échanges. C’est pourquoi Geraldo Alckmin, ancien gouverneur conservateur de Sao Paulo s’était rallié à Lula, après l’avoir combattu : il ne voulait plus d’une économie comme éteinte, et il savait que seul le projet de Lula pouvait permettre au Brésil de retrouver une activité économique véritable. C’est bien la raison pour laquelle, n’étant pas à une contradiction près, le président français s’est, lui aussi, rallié à Lula. Tous ces acteurs économiques véritables, y compris d’orientation libérale, savent bien qu’une économie ne peut se fonder sur le seul profit : c’est une manière de faire de l’économie qui se imite au court terme, c’est une économie à courte vue. Ce que le Brésil vient de dire à des pays comme le nôtre, c’est que le profit et la richesse des entreprises et des acteurs privés ne peut pas suffire à servir de boussole économique à un pays. Pour que l’économie d’un pays soit une économie réelle, il faut qu’elle se pense dans le long terme, et, pour cela, il faut qu’elle garantisse à ce pays que son activité économique soit durable et que les dirigeants ne soient pas considérés comme les seuls acteurs et les seuls décideurs de la vie économique, mais qu’elle soit gouvernée par l’ensemble de celles et ceux qui travaillent dans ce pays, qui y concourent à la production et aux échanges. C’est cela que notre pays semble avoir oublié. En effet, les licenciements et les suppressions d’emploi ne servent qu’aux dirigeants des entreprises pour réduire leurs dépenses et pour freiner leurs investissements. Les dégâts écologiques comme celui que notre pays est en train de commettre autour de l’eau ne servent qu’à limiter les engagements des entreprises. Les transports ne doivent pas être pensés seulement pour celles et ceux qui se déplacent par choix, mais doivent aussi l’être pour celles et ceux qui se déplacent par nécessité, pour travailler. Enfin, ce que vient nous dire l’élection de Lula, c’est que la diversité culturelle est indispensable au développement et à a croissance d’un pays, car elle empêche les exclusions. C’est tout cela que vient nous dire l’élection de Lula au Brésil. Elle vient nous dire que le libéralisme fait fausse route en séparant l’économie et la politique. Sachons donc tirer les leçons de cette élection pour, enfin, faire de nouveau retrouver à notre pays le chemin de l’avenir et la croissance – politique autant qu’économique.

« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front »

(Victor Hugo « Les Châtiments »)

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