LA RÉSIGNATION OU LA COLÈRE

Une fois de plus, la crise politique issue de l’expérience de la pandémie nous pousse à nous questionner sur les logiques politiques dans lesquelles nous vivons. Il nous faut nous interroger sur les nouvelles formes que prend, aujourd’hui, la résignation et la colère, ces deux modes de confrontation au politique.

La mondialisation libérale et la pandémie

C’était en 1720. Un bateau chargé de soie, d’étoffes de valeur, arrivait à Marseille. Son chargement était destiné à être vendu par les négociants de la ville dans des marchés de la région. Le problème, c’est qu’au moment où il faisait son entrée dans le port, on apprenait que le bateau était porteur du virus de la peste. Il aurait fallu, au moins, mettre ce navire en quarantaine. Mais, tout de même, cette cargaison avait beaucoup de valeur et on ne pouvait pas la laisser s’échapper comme cela. Et puis, ce n’était pas quelques cas de peste qui allaient faire du tort à la santé dans la ville. Et puis, allons, la ville était équipée en structures hospitalières et bien pourvue de médecins. On allait bien y arriver… C’était ce que disaient les autorités du port, soumises – comme, d’ailleurs maintenant, non à l’État, mais à la chambre de commerce, aux autorités consulaires (c’est le sens du terme d’aujourd’hui : « port autonome »). Alors, on a laissé le Grand Saint-Antoine entrer dans le port de Marseille. La peste a littéralement détruit la ville. C’étaient des morts par milliers, des rues jonchées de cadavres, des familles décimées. Une ville morte.

C’était à une autre époque. En Chine, les exigences de la mondialisation économique libérale sont restées les mêmes, elles se sont même sans doute accrues si on les compare à ce qu’elles étaient il y a trois siècles. Le souci du profit passe toujours avant les exigences du bien-être des populations. Peu importe que les morts et les malades se comptent encore par milliers, du moment que le libéralisme parvient à atteindre ses objectifs. Peu importe que les pays vivent dans la peur, pourvu que les autorités des états parviennent à faire respecter des lois et des prescriptions conformes à ce que les acteurs du libéralisme attendent d’elles. Peu importe que la mondialisation soit – et ne nous trompons pas : ce n’est pas nouveau, cela a toujours été – porteuse de dégradation des conditions de vie, porteuse de menace pour la santé des peuples du monde. L’essentiel pour ceux qui nous gouvernent est de permettre que les échanges commerciaux puissent se faire librement, que l’agriculture soit toujours plus « enrichie » (tiens : un terme encore issu du vocabulaire de l’économie marchande) et de moins en moins proche de la nature dont elle est issue, que les productions industrielles aient lieu dans des pays de plus en plus éloignés des usagers et des consommateurs, mais dans lesquels les salaires sont les moins élevés possible. Peu importe tout cela, ce qu’il faut, c’est que le commerce fructifie et que les profits des entreprises soient le plus élevés possible.

 

Une société qui n’en est plus une

Jamais les inégalités n’ont été aussi élevées. Nous vivons dans des sociétés qui finissent de ne plus être de véritables sociétés, car elles reposent sur la persistance d’inégalités qui éloignent encore davantage leurs membres les uns des autres. Que peut-il y avoir de commun entre des acteurs sociaux dont les salaires sont de moins en moins élevés et d’autres dont les profits le sont de plus en plus ? Qu’est-ce qu’une société dont les membres perdent tous les jours davantage leur emploi, c’est-à-dire leur identité sociale d’acteurs économiques ? Mais, en même temps, et nous revoilà plongés dans la pandémie et dans ce qu’elle finit par nous habituer à vivre, la société dans laquelle nous vivons n’en est plus une, car ceux qui en font partie n’ont plus de relation véritable les uns avec les autres. Notre société a imaginé un nouveau mot, le « présentiel », pour désigner les réunions et les rencontres qui se font réellement en reposant sur la rencontre physique des personnes, parce que ce type de réunion finit par devenir rare. Bientôt, les rencontres seront des événements, bientôt, notre culture aura fini par oublier que dans un temps éloigné, les personnes se voyaient, se parlaient effectivement, se saluaient de la main. Comme l’écrivait Victor Hugo à propos d’une autre histoire, « et ceci se passait dans des temps très anciens ». Notre culture finit, ainsi, par ne plus être qu’une culture de prescriptions, d’impératifs, d’interdictions. Alors que la loi est destinée à assurer à tous des droits et des devoirs communs et à leur permettre de vivre des relations sociales apaisées et prévisibles, elle a fini par se limiter à mettre en œuvre une violence d’État destinée à fonder la citoyenneté sur la culture de la peur.

 

Le masque : une soumission à la résignation

Nous sommes obligés de porter un masque, qui empêche de voir le visage de l’autre. C’est une belle manifestation de ces rencontres qui n’en sont plus et pour lesquelles le « présentiel » finit par être rare. Le port du masque auquel nous sommes soumis quand nous nous rencontrons est une de ces prescriptions issues de l’expérience de la pandémie qui constituent des outils permettant aux pouvoirs de faire de la loi un outil de normalisation. Mais il faut aller plus loin : le masque est une forme de perte de l’identité – en tout cas de dissimulation de l’identité, qui finit par se cacher. Tout le monde sait bien, depuis toujours, mais en particulier depuis que Jacques Lacan l’a reconnu comme l’expérience fondatrice de l’identité, que c’est la rencontre de l’autre et la reconnaissance dont nous savons faire l’objet de sa part qui fondent notre identité. Eh bien, l’expérience du miroir n’est plus possible quand nos traits sont cachés par le masque. Nous rendons-nous compte que les enfants qui sont nés ces deux dernières années n’auront vu autour d’eux que des visages masqués ? Nous rendons-nous pleinement compte qu’ils ne connaîtront de l’identité qu’une expression dissimulée derrière le masque qui la fait fuir les regards. La société n’avait pas besoin de s’indigner, pendant ces dernières décennies, devant l’exigence imposant aux femmes le port du voile si c’était pour, aujourd’hui, imposer le port du masque à tout le monde. Mais, finalement, quand nous acceptons de porter le masque – et, hélas, moi comme les autres – quand nous prenons les transports en commun ou quand nous allons faire nos courses, c’est une forme de résignation. Rousseau, toujours : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ». Nous y sommes, quand nous croisons dans les rues, tous les jours, ces personnes qui déambulent sans identité, comme des sortes de fantômes. La société libérale n’avait pas encore trouvé ce mode de domination : elle a fini par découvrir que ce n’était même pas nécessaire de gaspiller de l’agent public en forces de police (il n’y a tout de même pas de petites économies), puisqu’il suffit de fonder les normes sur des exigences liées à la santé. Ne nous leurrons pas : ce n’est pas un vaccin qui va nous libérer de la peur et nous rendre la plénitude de notre visage et de notre personnalité, de notre identité. Citons la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 24 juin 1793 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Or, qu’est-ce que le plus important des droits de la femme et de l’homme, sinon le droit au visage, le droit à être reconnu par l’autre ?

Sans doute en sommes-nous arrivés, dans tous les pays, à une situation dans laquelle note identité même est en jeu, dans laquelle ce que j’appelais ici, il y a quelque temps, la pandémictature en vient à nous faire perdre notre identité. Il faut que nous finissions par nous éveiller, par nous sortir de cette sorte de torpeur que représente la résignation pour finir par exprimer pleinement notre colère.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.