LA FOLIE

Nous sommes exposés à une dernière mutation du virus Covid-19, qui était, en quelque sorte, au moins en partie, imprévisible : la folie.

 Le pays tombe dans la folie

Le fait que notre pays tombe dans la folie se manifeste, entre autres symptômes, par une idée venue récemment à la maire d’Avignon, pourtant de gauche, qui envisage de prévoir, pendant le Festival de théâtre, des sens uniques pour celles et ceux qui empruntent les rues du centre de la ville devenues piétonnes pendant la durée du Festival. Cela montre à quel point les institutions de notre pays ont basculé dans la folie. Comment imaginer que les rues d’une ville soient à sens unique pour les piétons ? Faudra-t-il prévoir aussi des feux tricolores pour les piétons afin de réguler leur circulation ? Faudra-t-il imaginer aussi, tant qu’à faire, des systèmes de surveillance des rues piétonnes par la police, et, pourquoi pas, ouvrons-nous aux progrès de la technique, par des systèmes de vidéosurveillance, afin de s’assurer que les piétonnes et les piétons respectent bien ce nouveau code de la route qui est en train de s’élaborer pendant la durée du virus ? Et encore le Festival semble-t-il assuré de se tenir, come d’habitude, dans le courant du mois de juillet, alors qu’il avait été annulé, l’année dernière en raison du Covid-19. Comme tous les spectacles, comme toutes les activités culturelles, comme tous les cinémas, les activités sociales de culture et de sociabilité sont menacées, car elles sont, en quelque sorte, suspectées d’être des foyers de contamination par le Covid. Peu à peu, la menace du virus est en train de constituer une forme de légitimité pour toutes les mesures de restriction des libertés, de censure, de surveillance qui sont en train d’en finir avec les logiques démocratiques qui faisaient partie de l’identité de notre pays. Le pays tombe dans la folie, car il est en train, tout doucement, sans que nous nous en rendions réellement compte, de perdre son identité – ce qui est, après tout, la définition même de la folie. Le pays tombe dans la folie car il est en train de perdre tous ses repères, de se plier à touts les exigences despotiques qui lui sont imposées par les gouvernants. Le pays tombe dans la folie car il est en train de sombrer dans une perte de raison imposée par une dictature qui va crescendo.

 

La peur et la folie

C’est l’autre particularité de la folie que nous connaissons en ce moment, en France : il s’agit d’une folie fondée sur la peur, et le pouvoir agite la menace pour faire obéir le peuple en fondant ses injonctions sur la nécessité de le protéger. Comme dans toutes les situations de guerre, c’est la confrontation à un adversaire qui vient nourrir la peur sur laquelle se fonde le pouvoir, à ceci près que l’adversaire, en ces temps de pandémictature, comme nous l’écrivions ici récemment, n’est pas un autre peuple, n’est pas une société, n’est pas un autre pays, mais est un virus. C’est pourquoi, dans cette folie qui gagne notre pays en se nourrissant de la peur, les instruments sanitaires comme le vaccin sont présentés comme des armes déployées contre l’ennemi. Alors qu’un vaccin est fait pour prévenir, afin, justement, qu’il ne soit pas nécessaire de soigner pour permettre la guérison, il est présenté aujourd’hui comme une arme contre un adversaire déjà face à nous. La folie à laquelle nous mène la peur qui nous mène consiste, justement, dans cette sorte de confusion entre la maladie et l’ennemi – et même, de plus, entre la situation d’un adversaire et celle d’une maladie encore à l’état de menace sans être toujours réellement parmi nous.

 

La folie du masque

Cette obligation de porter le masque dans l’espace public n’est pas seulement une contrainte : elle nous défigure, elle nous prive de notre visage, qui se trouve caché derrière le masque. Les enfants qui naissent en ce moment, ou qui découvrent, en ce moment, les identités de celles et de ceux qui les entourent, n’auront vu que des visages cachés par des masques. Pour eux, le genre humain se caractérise par un visage masqué. Peut-être même est-ce le masque qui distinguera, pour eux, le visage des êtres humains de celui des animaux. La folie du masque a cette signification : au lieu de protéger notre corps contre une menace qui pourrait éventuellement lui porter atteinte, le masque enferme notre visage et constitue un obstacle à notre parole, à l’expression de notre identité. Nous ne pouvons plus parler les uns avec les autres quand notre visage est masqué, car le masque empêche la voix de s’exprimer pleinement. Et puis le masque, est, tout simplement, ce qui dissimule l’identité. Quand il s’agit du masque que nous portons au cours d’un carnaval, ou quand il s’agit du masque que portaient les acteurs dans la Commedia dell’Arte, il s’agit d’un masque qui sert à celui qui le porte de déguiser son identité en lui donnant celle d’un autre pendant qu’il cache son visage grâce à lui. Mais la folie du masque qu’on nous oblige à porter aujourd’hui est aussi la folie d’une peur aberrante devant les visages de celles et de ceux qui sont suspectés d’être, pour nous, des adversaires, des ennemis, porteurs de menace et de danger.

 

La folie de la menace et de la guerre

C’est cela, la folie qui nous entoure : la folie de la menace. Nous vivons comme si nous étions sans cesse exposés à une menace, à une menace sans limites, puisqu’elle nous attaque dans tous les pays, à tous les moments de l’existence. Il s’agit d’une menace sans limite, car, bien sûr, un virus n’est pas une arme. Une guerre, au moins, s’arrête à un moment ; nous attendons tous, quand nous vivons une guerre, que vienne enfin la paix. Mais cette sorte de guerre que nous connaissons aujourd’hui n’a pas de limite, car elle se situe dans notre imaginaire. Cette guerre d’un genre nouveau est une guerre folle, car elle n’a pas de limite, puisqu’aucune paix ne lui succède. D’abord, parce que nous ne savons pas quand nous serons tranquilles, et, ensuite, surtout, parce qu’on ne négocie pas la fin d’une guerre et la venue d’une paix avec un virus. Peut-être est-ce le dernier aspect de cette guerre que nous nous imaginons connaître en ce moment : c’est une guerre de folie, car aucun langage ne nous permet de dialoguer avec cet ennemi, avec cette sorte d’adversaire que nous prenons pour un ennemi – ou, plutôt, que le discours des gouvernants et celui des médias veut nous faire prendre pour un ennemi alors qu’il ne s’agit pas d’un autre être humain. La folie de cette guerre d’un genre nouveau qui est en train de s’inventer tient à ce que la violence de cette guerre-là ne porte pas sur des groupes sociaux, sur des peuples ou sur des classes sociales, mais sur des individus, sur des personnes, sur des sujets sociaux qui connaissent cette peur dans leur corps et dans cette sorte d’imprévisibilité de la menace.

 

La folie d’une menace continuelle et universelle

La folie que nous connaissons au sujet du Covid-19, au sujet de cet ennemi qui n’a même pas de nom et qui se déguise en prenant des costumes variés de « variants » dans tous les pays, cette folie est à la fois dans l’espace et dans le temps. Son universalité dans l’espace, puisque cette folie gagne tous les pays, et sa continuité sans limite dans le temps, puisque nul ne peut dire, aujourd’hui, quand elle s’arrêtera. Et, par conséquent, comme nous vivons sous la menace et dans la peur, nous faisons du virus la cause de toutes les morts auxquelles nous assistons autour de nous, alors qu’elles ont, comme depuis toujours, bien d’autres causes, à commencer par l’âge des victimes ou leur état de santé antérieur, le plus souvent déjà fragile par ailleurs. Et puis, quelque part, la menace et la peur donnent à l’institution sanitaire, médecins, soignants, hôpitaux, une puissance nouvelle. Un pouvoir nouveau est en train de s’exercer sur nous : la puissance médicale se trouve, en quelque sorte, renforcée par cette légitimité d’autant plus forte qu’elle n’est pas nourrie d’un savoir objectif et critique, mais d’une peur qui se situe dans l’imaginaire des peuples. Tout le monde sait bien que le pouvoir se nourrit toujours de la peur de ceux sur qui il s’exerce. Mais aujourd’hui, il se nourrit de leur folie, qui prend la forme de la menace qu’ils se construisent eux-mêmes, sans limite.

 

Nous vivons dans la folie car nous perdons la raison.

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