LECTURES MULTIPLES DES ÉLECTIONS MUNICIPALES

L’annonce de la date du second tour des élections municipales, le 28 juin, nous fait retrouver la réflexion sur ces élections et sur la multiplicité de leurs significations

LECTURES MULTIPLES DES ÉLECTIONS MUNICIPALES

L’annonce de la date du second tour des élections municipales, le 28 juin, nous fait retrouver la réflexion sur ces élections et sur la multiplicité de leurs significations.

 

La première signification : désigner une municipalité

Bien sûr, c’est la première signification de ces élections : tous les six ans, il faut renouveler le conseil municipal qui, lui-même, désigne le maire et la municipalité, comme, d’ailleurs, commencent à le faire les conseils municipaux qui ont élus dès le premier tour. Mais, bien sûr, en désignant la municipalité qui va les diriger pendant six ans, les habitants de la ville, les habitants de la ville choisissent des élus à qui ils donnent un mandat, à qui ils donnent le pouvoir de diriger la ville, de l’orienter, de faire des choix en leur nom. Désigner une municipalité, c’est instituer un pouvoir local, c’est, finalement, décliner sur le plan local, sur le plan de la ville, la question du pouvoir. C’est bien en ce sens que, comme toutes les élections, les élections municipales, quoi que puissent toujours dire certains, ont toujours une dimension politique. Désigner une municipalité, c’est un engagement politique, par lequel nous nous rappelons, au cas où nous l’oublierions, qu’habiter la ville, en être citoyen, est un engagement politique. Habiter pleinement, réellement, la ville, ce n’est pas seulement y vivre, c’est y vivre avec les autres, c’est partager l’espace urbain avec celles et ceux qui l’habitent avec nous : désigner une municipalité, c’est faire retrouver à l’espace de la ville sa dimension politique.

 

L’espace de la ville se manifeste comme un espace politique

C’est ainsi : les élections municipales sot l’occasion, pour la ville, de redevenir ce qu’elle est depuis toujours : un espace politique. Il est important de se rappeler que c’est depuis qu’elle existe que la ville est un espace politique, à la fois parce que c’est un espace social, un espace de vie collective, un espace commun et parce que c’est un espace dans lequel on s’exprime, dans lequel on parle avec les autres, dans lequel on reçoit des informations que l’on transmet à notre tour. Quand Habermas écrit L’espace public, en 1962, à propos de l’émergence des idées révolutionnaires de 1789 dans les journaux qui comment à se diffuser dans l’espace public français à partir de la naissance des quotidiens, il écrit cet ouvrage fondamental au moment où se construit le mur de Berlin, au moment où la division de son pays devient  une sorte de déchirure, une violence politique. En ce sens, l’expérience de la partition de Berlin lui fait pleinement prendre conscience de l’importance politique de l’espace urbain, mais, en même temps, du rôle que jouent les médias, les journaux, les tribunes, dans la construction de l’espace public. Les élections municipales sont l’occasion, pour nous, de nous rappeler que, si l’espace de la ville est un espace politique, c’est qu’habiter la ville est un engagement politique. En effet, en choisissant celles et ceux qui, en notre nom, choisiront la politique urbaine de l’eau, de l’environnement ou de l’énergie, nous donnons à ces dimensions quotidiennes de la vie urbaine une dimension politique. En choisissant les logiques de circulation, de transports et de déplacements qui nous permettront de parcourir la ville et d’y aller à la rencontre de ses autres habitants, nous faisons de l’espace urbain un espace institué par le politique. Aujourd’hui, alors que ces élections ont lieu l’année de l’émergence de la pandémie du coronavirus, les institutions de la santé et la politique urbaine de la santé publique se manifestent comme des champs majeurs d’exercice du pouvoir.

 

Le temps du bilan et le temps du projet

Deux temps se rencontrent lors des élections municipales : le temps du bilan du mandat de la municipalité sortante et le temps du projet des candidats. Les élections municipales sont l’occasion, pour les municipalités, de présenter le bilan des six années du mandat dont elles auront été porteuses. Le temps du bilan l’est pour les municipalités sortantes, mais aussi pour leurs oppositions. Le temps du bilan est, en ce sens, le temps d’un débat au cours duquel nous exerçons notre citoyenneté à la fois en écoutant le bilan proposé par la municipalité que nous avons désignée et le bilan qu’en proposent les candidats à sa succession. Le temps du bilan est à la fois celui d’une évaluation et celui d’une interprétation. Nous évaluons l’action de la municipalité sortante, nous apprécions la portée de ses investissements et de ses choix, nous évaluons la qualité de ses engagements et des travaux qu’elle aura mise en œuvre, mais, dans le même temps, nous leur donnons des significations, nous les interprétons, en les articulant aux identités politiques qu’ils expriment. Le temps du bilan, ainsi, permet de mieux comprendre, dans le temps long des six ans, des décisions et des choix que nous n’avons pas toujours eu le temps de pleinement comprendre quand ils ont été faits, dans le temps court de l’action municipale. Par ailleurs, le temps des élections municipales est le temps du projet. Il ne s’agit pas seulement d’évaluer des actions entreprises et mises en œuvre, il s’agit aussi d’évaluer, en les choisissant ou en les rejetant, les projets proposés par les candidats – y compris, bien sûr, d’ailleurs, par les candidats sortants. Le débat engagé autour des projets est, lors des élections, ce que l’on pourrait appeler un débat autour de pouvoirs imaginaires qui se confrontent les uns aux autres. Ainsi, le temps électoral du projet urbain est bien un temps en parti porteur d’utopie, ce qui n’est pas une critique, mais bien plutôt le rappel que l’on ne peut pleinement donner une signification à un projet qu’en comprenant de quelle utopie il est porteur, parce que le temps politique est toujours à la fois un temps de pouvoir, un temps de débat et un temps imaginaire.

 

Signification locale et signification nationale

C’est bien parce qu’il y a toujours de l’imaginaire dans le débat sur les élections municipales qu’elles ont toujours à la fois une signification locale, celle qui les articule à des façons de vivre dans la ville, de l’habiter, et une signification nationale, celle qui les articule à des identités politiques et à des engagement s dont sont porteurs des partis et des acteurs nationaux. Les acteurs qui se confrontent les uns aux autres appartiennent à des partis ou à des mouvances politiques, ils ont des engagements, et, en ce sens, l’élection municipale a toujours ne double dimension, locale et nationale – et même, depuis plusieurs année maintenant, une dimension européenne Même si ce sont des acteurs locaux qui se confrontent les uns aux autres lors de ces élections, ces acteurs expriment dans l’espace urbain des cultures politiques, des identités, qui vont, elles, bien au-delà des espaces locaux, et dont on ne peut réellement comprendre la signification qu’en les articulant à ces dimensions nationales et européennes. Par exemple, les choix d’une municipalité en matière de politique des transports et des déplacements vont, bien sûr, avoir une incidence sur notre vie quotidienne, sur notre façon d’habiter la ville, et, en ce sens, il s’agit de choix locaux, mais, sur d’autres plans, il s’agit aussi de choix en matière d’énergie et d’aménagement de la ville qui ne sont pas seulement locaux. Le choix de décider, ainsi, qu’une partie de la ville sera piétonnisée est un choix de dimension et de portée nationale, d’abord parce que d’autres villes du pays ont fait ce choix ou l’ont rejeté, et, ensuite, parce qu’un tel choix d’aménagement du centre va exprimer une véritable culture politique de la ville. Enfin, cette année en particulier, le temps des élections municipales aura été complètement perturbé par la crise née de la pandémie du coronavirus, qui nous rappelle que le temps des élections n’est pas seulement local, mais est aussi national, voire mondialisé. On peut ainsi se rendre pleinement compte que les choix que nous avons faits le 15 mars et que nous ferons le 28 juin engagent une dynamique politique complexe porteuse d’une multiplicité de significations diverses.

 

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