RECOMPOSITION DES IDENTITÉS POLITIQUES

À l’approche des élections municipales, en mars, mais aussi dans les conséquences de la dernière élection présidentielle, on a le sentiment qu’a lieu, en ce moment, une véritable recomposition des identités politiques dans notre pays. Sans doute est-il important de se pencher un peu sur le fait

À l’approche des élections municipales, en mars, mais aussi dans les conséquences de la dernière élection présidentielle, on a le sentiment qu’a lieu, en ce moment, une véritable recomposition des identités politiques dans notre pays. Sans doute est-il important de se pencher un peu sur le fait

 

De nouvelles identités politiques apparaissent

À l’occasion de l’élection présidentielle de 2017, de nouveaux mouvements ont fait leur apparition, en particulier les Insoumis et la République en marche. Les Insoumis sont nés dans ce que l’on peut appeler le sillage de la candidature de Jean-Luc Mélenchon et la République en marche dans celui de la candidature d’Emmanuel Macron. Mais, en réalité, ces deux mouvements viennent d’une forme de recomposition de la gauche et de la droite. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon répond à une forme de crise des partis de gauche. Les Insoumis entendent répondre à une forme d’affaiblissement des partis de la gauche classique sans doute lié à un décalage entre leurs orientations et leurs projets et la situation économique, politique et sociale de notre pays, entraînant un déclin de leur audience dans l’espace public et un recul de leur électorat. La France insoumise entendait, lors de sa fondation, représenter un engagement plus poussé de la gauche radicale et donner à cet engagement une audience et une présence plus significatives dans l’espace politique. La République en Marche, qui, rappelons-le, se nommait, au début, seulement « En marche ! », ce qui correspondait aux initiales de son fondateur, forme de personnalisation poussée à l’extrême, entendait ne pas se situer dans l’opposition entre la gauche et la droite, mais plutôt dans une forme de modernité. À cet égard, la candidature d’E. Macron à l’élection présidentielle de 2017, puis la fondation de L.R.E.M. ne sont pas sans rappeler la candidature de Jean Lecanuet à l’élection présidentielle de 1965, ainsi que la fondation du mouvement dit centriste. Et, de fait, ces deux mouvements ont été, en grande partie, constitués, à leur lancement, d’adhérents et de soutiens issus pour les uns de ce que l’on peut appeler l’aile gauche du P.S., adhérents déçus par la politique menée par le P.S. notamment après l’élection de F. Hollande et le gouvernement de M. Valls, et, pour les autres, d’adhérents venus d’une forme d’aile sociale des Républicains, déçus par le durcissement de l’orientation de ce parti sous la direction de L. Wauquiez. Enfin, en-dehors même de ces deux mouvements qui ont acquis une visibilité forte dans l’espace public, d’autres mouvements sont nés, notamment dans certaines villes à l’occasion des élections municipales, pour pallier le déclin des partis politiques classiques.

 

Nécessité pour les partis de se repenser et d’élaborer de nouveaux projets

C’est que, sans doute, l’éclosion de ces nouveaux mouvements est une forme de symptôme, celui d’un déclin des partis politiques classiques, d’un affaiblissement de leur audience, d’une diminution du nombre de leurs adhérents, d’une réduction du volume de leurs soutiens. Cela montre qu’il est nécessaire pour les partis politiques de se repenser pour mieux correspondre à ce qu’est devenu l’espace politique – dans notre pays, mais aussi, sans doute, dans les autres partis, notamment de l’Union européenne. La faiblesse de la participation de l’électorat au scrutin lors de l’élection européenne, en 2019, ne doit pas être seulement imputée, comme on a tendance à le faire, à la faiblesse de l’engagement des citoyennes et des citoyens de notre pays à l’égard de l’Union européenne et de ce que l’on peut appeler la citoyenneté européenne : elle tient aussi à un affaiblissement pus général des partis et à une diminution de leur audience, liée à un écart grandissant entre leur discours et la réalité des situations économiques et politiques des pays dans lesquels ils s’engagent. C’est pourquoi, en particulier dans la perspective des élections municipales, il devient urgent, pour tous les partis de repenser leur discours et leur identité et de construire de nouveaux projets susceptibles de recueillir l’adhésion des électrices et des électeurs. Ce qui est important, dans le cas des élections municipales, c’est l’urgence d’imaginer de nouvelles formes de politique de la ville, de concevoir de nouvelles formes d’aménagement et d’usage de l’espace urbain, d’imaginer de nouvelles formes de vie sociale en ville, notamment en lutant contre les nouvelles formes de discrimination et les nouveaux ghettos qui ont tendance à faire leur apparition dans les espaces des villes, mais aussi – sans doute même : surtout - dans les espaces des banlieues et des périphéries..

 

Pérennité de l’opposition entre la gauche et la droite

L’un des grands arguments de la recomposition des identités politiques est, comme souvent, la nécessité de dépasser l’opposition entre la gauche et la droite. Ce discours est classique depuis longtemps, au point que le philosophe Alain disait déjà, en 1930[1] : « Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et partis de gauche, hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui me pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche ». C’est que l’opposition entre la gauche et la droite a sans doute changé de significations avec les époques, a, surtout, changé d’enjeux selon les époques où l’on se situe, mais elle conserve une forme de permanence, une signification pérenne : celle de l’opposition entre la recherche et la revendication de l’égalité, exprimées par la gauche, et le maintien des inégalités, recherché par la droite. C’est cela, l’opposition entre la gauche et la droite, et la situation économique et sociale de notre pays aujourd’hui montre bien que la recherche de l’égalité a encore une signification, que les inégalités se maintiennent – notamment sous la domination de l’économie libérale. Le libéralisme, qui a fini par s’instaurer comme système économique, mais aussi, au-delà, comme système politique et comme système culturel, partout dans le monde, notamment après ce qu’il faut bien appeler l’échec des expériences socialistes, se fonde sur la persistance des inégalités et sur le maintien des multiples formes de l’aliénation des personnes, de plus en plus dépendantes des contraintes économiques, notamment dans les logiques de l’emploi. Sans doute, sur la question de l’emploi, qui a fini par devenir une véritable obsession des discours politiques, la différence entre la gauche et la droite, entre la lutte contre les inégalités et le souci de les maintenir, est-elle en particulier significative. En effet, si l’on y rend bien garde, la persistance du chômage et de la menace de la diminution des emplois permettent-elles aux entreprises et aux acteurs de l’économie libérale de conserver et de renforcer leur pouvoir et leur autorité en renforçant ce qui finit par devenir une dépendance – autre forme de l’aliénation. La signification de l’opposition entre la gauche et la droite est bien là, aujourd’hui : dans la recherche de la disparition des inégalités conçue comme idéal politique, opposée à la domination exercée par les entreprises au nom de la menace du chômage. Mais sans doute l’opposition entre la gauche et la droite se situe-t-elle aussi, aujourd’hui, dans la relation entre la politique et l’économie. Rappelons-nous tout de même qu’au XIXème siècle, Marx expliquait déjà qu’il importe d’élaborer une économie politique, c’est-à-dire une économie qui soit soumise au politique au lieu de le soumettre. Que ce soit dans les politiques sociales, dans les politiques économiques, dans les politiques monétaires ou dans les politiques urbaines, le libéralisme a fini par soumettre le politique aux exigences et aux orientations de l’économie. C’est cela que la gauche doit parvenir à changer aujourd’hui. Il importe que l’économie soit enfin soumise au politique car c’est le politique qui exprime et représente la volonté générale, car c’est en soumettant l’économie au politique que l’on parviendra à instaurer une véritable démocratie, un plein pouvoir, kratos, du peuple, du démos, sur la société. C’est aussi cela que signifie l’opposition entre la gauche et la droite.

 

[1]Propos sur les pouvoirs, décembre 1930, Pléiade, p. 340 sqq.

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