Qu’est-ce que le gouvernement ?
Rappelons-nous ce que dit l’article 20 de notre Constitution : « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ». Cela signifie que, depuis bientôt deux mois, la France n’a pas de politique. En effet, c’est le gouvernement qui la décide - c’est, justement, le rôle des élections législatives de choisir le gouvernement - et le président n’a, en politique intérieure, que le rôle de choisir le premier ministre, en fonction de ce que sera la politique envisagée, et un rôle d’arbitrage. Nous sommes aujourd’hui dans une situation inédite, créée par l’incapacité politique du président, puisque bientôt deux mois après les élections, notre pays n’a toujours pas de gouvernement. Cela signifie qu’il n’est pas gouverné, qu’il n’a pas de politique, qu’il ne sait pas où il va. Les ministres en fonction ne sont pas un gouvernement, car ils ne sont que démissionnaires, ils ne sont que des ministres intérimaires, qui ne sont là que pour administrer ce que l’on appelle les affaires courantes parce qu’il n’y a pas de véritable gouvernement dans notre pays. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle un des projets politiques les plus importants, le budget de 2025, n’est toujours pas décidé : il n’en est qu’à l’état de brouillon, de façon à pouvoir être proposé par n’importe quel gouvernement, ce qui en dit long sur la place que le président donne au budget et, au-delà, à l’État. En ne choisissant pas de premier ministre et en ne nommant pas les membres du gouvernement, E. Macron enferme l’État dans une sorte de vide politique, ce qui revient, somme toute, à imposer la souveraineté du libéralisme. Il y a quelque chose de la figure de D. Trump dans celle que se donne, en ce moment, E. Macron.
Le baiser de Judas
Tout le monde a remarqué et a raconté qu’au cours de ses multiples « consultations », E. Macron a fait la bise à Bernard Cazeneuve. Peut-être ne s’agissait-il, somme toute, que d’une sorte de baiser de Judas : « Voyez, je vous montre celui dont je ne veux pas ». E. Macron réduit le choix qu’il est appelé à faire à une simple manifestation destinée à l’image qu’il veut donner aux médias. Représentant ainsi un baiser de Judas, il est une mise en scène. Mais, en dehors de ce retour d’un mythe, ce geste est significatif à bien des égards. Nous retiendrons trois significations. D’abord, il s’agit de manifester une familiarité rare en politique à ce point dans l’espace public. Par ce geste, E. Macron entend montrer que B. Cazeneuve fait partie de ses intimes, qu’en quelque sorte, il lui appartient. E. Macron entend montrer, de cette manière, que régner et gouverner ne sont que des activités de sa vie quotidienne, comme d’autres lisent, font du sport ou du bricolage. Pour E. Macron, gouverner est une manière de s’occuper. Par ailleurs, E. Macron impose une familiarité à celles et à ceux qu’il fréquente : il veut montrer qu’il est un souverain et que les autres ne sont, après tout, que ses courtisans. Nous voilà revenus à ce qui s’est longtemps appelé « l’Ancien régime », celui de la monarchie absolue d’avant la Révolution de 1789. Enfin, il s’agit bien de montrer que la désignation du premier ministre n’est pas tant un acte politique qu’une façon de soumettre le futur gouvernement, de rappeler que, quelle qu’en soit la composition, il ne s’agira pas d’une cohabitation entre le président et le gouvernement : le premier ministre sera soumis au souverain et non son égal. Le pouvoir macronien ne se partage pas.
L’absence de projet politique
Ce qui se manifeste dans cette difficile recherche d’un gouvernement, c’est, au fond, l’absence de politique. E. Macron n’a pas de politique, il ne sait pas où il entend aller ni où il veut emmener notre pays. Cela rend pratiquement impossible la désignation d’un gouvernement dont la responsabilité incomberait au président. Quand une majorité claire se manifeste, qui plus est conforme à ses souhaits, comme ce fut le cas pour les quatre premiers premiers ministres qu’il a eus à désigner - j’allais écrire : qu’il a usés, les choses sont simples. Elles cessent de l’être quand il doit exprimer une volonté et un projet qu’il se montre incapable d’avoir. C’est pourquoi il peut bien désigner un premier ministre issu de n’importe quel parti : il peut aussi bien nommer B. Cazeneuve que X. Bertrand. En effet, l’orientation de son premier ministre lui est indifférente, puisque tout ce qu’il cherche, c’est le pouvoir. L’appartenance politique du premier ministre n’importe pas au président, puisque la seule chose qui compte, à ses yeux, c’est qu’il lui soit soumis. Au seul souci du pouvoir qui caractérise E. Macron répond, d’ailleurs, le même souci pour une partie du P.S., celle de C. Delga, de F. Hollande et d’autres, ceux qui rejettent la NUPES et sont prêts à tout pour le pouvoir. C’est bien là que la question du pouvoir permet de distinguer les vrais politiques, ceux qui luttent pour un système politique fondé sur l’égalité, la solidarité et sur des projets d’avenir au long cours, et ceux pour qui le politique se réduit au pouvoir.
Un gouvernement et un parti soumis
C’est même la raison pour laquelle une autre particularité de notre situation politique se manifeste ainsi : les personnalités envisagées pour être premier ministre n’appartiennent pas au parti présidentiel, Xavier Bertrand républicain et Bertrand Cazeneuve socialiste, mais, de cette façon, E. Macron ne veut pas donner le pouvoir d’un premier ministre au parti qu’il a fondé en lui donnant un nom que l’on peut désigner par ses propres initiales, E.M., « En marche », devenu « La République en marche », comme si la République se confondait avec le président. Il faut que le premier ministre, comme le parti présidentiel, soit soumis au président. Si un politique manifeste trop d’indépendance, c’est la rupture, raison pour laquelle, d’ailleurs, Édouard Philippe vient de manifester son indépendance en annonçant sa candidature à l’élection présidentielle de 2027 et Jean-Michel Blanquer en publiant un livre dans lequel il prend ses distances avec le président.
Une forme politique de la folie
Dans sa quête d’un premier ministre et d’un possible gouvernement pour notre pays, E. Macron n’entend pas les autres, il n’entend personne, il n’entend, somme toute que lui. Alors que, comme toutes les formes de communication et de vie sociale, la politique repose sur l’instauration d’une relation à l’autre, E. Macron la refuse. Mais ne nous trompons pas : le refus de reconnaître l’existence de l’autre est la situation de la guerre. Comme V. Poutine avec les Ukrainiens et B. Netanyahou avec les Palestiniens, même si ce n’est pas avec la même violence, E. Macron ne veut pas reconnaître l’existence d’une identité autre que la sienne dans l’espace politique. C’est bien en ce sens qu’il se trouve bien pris dans une forme politique de folie. Mais le propre de la folie est qu’elle est imprévisible, ce qui rend imprévisible, en l’occurrence, la désignation du gouvernement de notre pays, et qu’elle se fonde sur l’impossibilité de l’échange, de la parole, de la relation à l’autre. E. Macron s’enferme dans son refus de l’existence d’une relation à l’autre, mais au-delà, c’est sa propre existence politique qu’il rend impossible, dans la folie dans laquelle il s’enferme hors de la vie politique et de la vie sociale. C’est ce que manifeste cette impossibilité de désigner un premier ministre.
Un illusoire pouvoir absolu
L’avantage, pour E. Macron, de l’absence de premier ministre, c’est qu’il n’a personne avec qui partager son pouvoir. C’est bien pourquoi il fait durer cette absence. Mais, comme souvent, il oublie que ce pouvoir absolu est illusoire. En n’étant pas capable de désigner un premier ministre, il ne fait que manifester son indécision et son inaptitude à exercer la réalité d’un pouvoir. Si les véritables monarques entendent imposer une politique parce qu’ils en ont une - qu’on y adhère ou qu’on la rejette, c’est une autre histoire, un monarque illusoire comme E. Macron est noyé dans le fantasme de l’exercice d’un pouvoir qu’il n’a pas, faute, précisément, d’avoir une politique à mener et des choix politiques à imposer. Le pouvoir absolu d’E. Macron est illusoire car il règne sans décider et sans imposer de politique, car il ne sait pas ce qu’est une politique. C’est la raison pour laquelle il ne trouve pas de premier ministre adhérant à une politique qu’il n’a pas et mettant en œuvre des projets qu’il est incapable d’élaborer. C’est aussi la raison pour laquelle il fait durer le choix du premier ministre et la désignation du gouvernement. De cette manière, E. Macron vient d’imaginer une nouvelle façon de faire de la politique : la politique de l’attente.