Bernard Lamizet
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Billet de blog 5 déc. 2019

PROPOS SUR LE PROJET DE RÉFORME DES RETRAITES

Aujourd’hui, dans tout le pays, s’exprime sous de multiples et diverses formes, le rejet par le pays du projet de réforme des retraites voulu par l’exécutif. Au-delà des événements et des manifestations du 5 décembre, sans doute le débat engagé autour de ce projet de réforme est-il l’occasion de réfléchir à la signification politique des retraites.

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PROPOS SUR LE PROJET DE RÉFORME DES RETRAITES

Aujourd’hui, dans tout le pays, s’exprime sous de multiples et diverses formes, le rejet par le pays du projet de réforme des retraites voulu par l’exécutif. Au-delà des événements et des manifestations du 5 décembre, sans doute le débat engagé autour de ce projet de réforme est-il l’occasion de réfléchir à la signification politique des retraites.

Significations de la retraite

Que signifie le principe même de la retraite ? Qu’est-ce que la retraite ? Comme souvent, commençons par nous interroger sur le mot lui-même. La retraite, c’est le fait de se retirer, en l’occurrence de se retirer de la vie professionnelle, de ne plus être un acteur professionnel. En ce sens, la retraite de la vie professionnelle a les mêmes significations que d’autres formes de ce mot, « retraite », comme, en particulier, la retraite au sens religieux du terme, qui désigne le fait de se retirer du monde pour vivre dans un couvent ou le fait de se mettre à distance de la vie sociale pour se consacrer entièrement à la pratique de la religion. Dans le domaine de la vie professionnelle, la retraite désigne ce moment où l’on se retire de son activité professionnelle parce qu’on a atteint un certain âge, considéré par la loi comme l’âge où l’on cesse d’exercer son métier. Ce simple fait de se retirer de la vie professionnelle a trois significations. La première, peut-être la plus évidente, mais, en même temps, comme souvent, la plus complexe, est ce fait d’avoir atteint un certain âge, d’être, ainsi, considéré comme une personne âgée. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle nombreuses sont les personnes qui éprouvent une certaine douleur au moment de prendre leur retraite, parce qu’elles ont le sentiment que c’est un moment qui les rapproche de la mort. Mais il y a deux autres significations de la retraite. La deuxième signification de la retraite est une forme d’échange avec la société : la société reconnaît que l’on a exercé son métier pendant assez longtemps, la durée changeant selon les métiers, et, en particulier, en fonction de la pénibilité du travail que l’on a exercé, et qu’il est temps pour elle de rémunérer la personne qui se retire du monde du travail pour qu’elle puisse se livrer au repos, aux loisirs et aux activités qu’elle aura choisis. En c sens, le moment de la retraite désigne le moment d’une forme d’affranchissement, de libération de l’emprise exercée sur nous par la société à laquelle nous appartenons. Et puis il y a une troisième signification de la retraite, peut-être moins visible, moins sensible, mais aussi important : en reconnaissant le droit à la retraite, la société reconnaît le caractère d’aliénation du travail, en reconnaissant la nécessité, le moment venu, de se libérer de cette aliénation, c’est-à-dire de cette emprise que l’autre exerce sur nous – qu’il s’agisse de l’employeur privé ou de l’employeur public. La retraite est la fin de l’aliénation par le travail, c qui nous engage à nous rappeler que, tout de même, ce mot, travail, est issu du latin tripalium, qui désignait un instrument de torture. Rappelons-nous tout de même, au passage, que le mot travail désigne aussi les douleurs de l’accouchement.

Pourquoi une réforme des retraites a-t-elle pu sembler nécessaire ?

Mais, bien sûr, le travail n’engage pas seulement la personne qui s’y livre et la personne ou l’institution qui l’emploie, mais c’est la société toute entière qui est concernée par la question du travail, et, ainsi, au-delà, par le débat sur les retraites et sur leur réforme. Une réforme des retraites a pu sembler nécessaire au moment où nous vivons, pour deux raisons. La première est une forme d’urgence : l’allongement de la durée de la vie ainsi que l’accroissement de la population de notre pays, en particulier au lendemain de la deuxième guerre mondiale, ont accru le nombre de personnes ayant droit à la retraite. Or, c’est aujourd’hui que toutes les personnes nées u lendemain de la guerre arrivent à l’âge de prendre leur retraite. Par ailleurs, sans doute la mutation des logiques et des formes du travail, ainsi que l’internationalisation des échanges et des relations entre les pays, ont-elles conduit à la nécessité de repenser la place de la retraite dans la société dans laquelle nous vivons. À cela sans doute faut-il ajouter cette autre mutation profonde du travail qu’a représenté l’accès des femmes au monde du travail. Pour toutes ces raisons, on peut convenir qu’il était nécessaire, de fait, d’engager une réflexion et une concertation de nature à conduire à une mutation des formes et des normes de la retraite.

Significations et enjeux du projet de réforme

Toutefois, la réforme des retraites voulue par le gouvernement, contre laquelle ceux qui travaillent et ceux qui sont à la retraite expriment aujourd’hui leur mécontentement et leur rejet de cette réforme, suscite ce rejet pour deux raisons. La première est que ce projet de réforme constitue une forme de déni des avancées sociales qui se sont engagées après la guerre et des mutations profondes des droits que les salariés avaient fini par obtenir à l’issue de luttes et de tensions innombrables. La deuxième raison de ce rejet est sans doute plus profonde et s’inscrit dans un rejet plus global : le rejet des excès du libéralisme contemporain. Si la réforme des retraites voulue par le pouvoir mobilise autant syndicats, les partis opposés à la réforme et les personnes qui travaillent, qu’elles soient elles-mêmes retraitées ou qu’elles soient encore en activité, c’est que la signification profonde de ce projet de réforme va au-delà de la question même des retraites : c’est le travail lui-même et sa place dans la société qui sont remis en cause par le projet de réforme des retraites. Tandis que le principe même de la retraite constitue une reconnaissance de l’identité politique dont est porteur celui qui travaille et du fait qu’il conserve cette identité au-delà de la période de sa vie pendant laquelle il exerce son métier, la réforme des retraites limite cette reconnaissance au seul fait de l’exercer, comme si le fait de parvenir à l’âge de la retraite constituait une sorte de perte d’identité – à tout le moins une perte de la reconnaissance par la société de l’identité dont on est porteur. C’est bien de cela que ceux qui manifestent aujourd’hui ne veulent pas. À cela sans doute faut-il ajouter que l’accroissement du chômage et de la pénibilité du travail représentent deux facteurs importants conduisant ceux qui travaillent à rappeler le lien qu’il importe d’établir entre la signification des retraites et celle du travail dans la constitution de l’identité.

Significations de la tension générée par le projet de réforme des retraites

Et puis il ne faut pas seulement s’interroger sur la signification du travail et de la retraite et sur leur place dans la vie sociale, mais aussi questionner l’ampleur de la tension générée par ce débat aujourd’hui. On peut envisager quatre façons de comprendre cette tension et d’en prendre la mesure. La première est liée à la situation économique et sociale dans le monde, et pas seulement en France. D’une certaine façon, la montée des migrations et des flux de migrants est-elle à lier au débat sur les retraites : il s’agit de la nécessité de prendre la mesure de la montée de l’aliénation due à la mondialisation de l’économie. La manifestation du rejet de la réforme des retraites s’inscrit, en ce sens, dans la même logique que l’ensemble des rejets des formes multiples d’aliénation que nous connaissons et dont les peuples ne veulent plus. Une seconde signification de cette protestation contre le projet de réforme des retraites est certainement l’expression d’un rejet des excès du libéralisme, et, au-delà, probablement, d’un rejet du libéralisme lui-même. Par ailleurs, le rejet de la législation en cours d’élaboration sur les retraites exprime le rejet par la population de toutes les inégalités réelles que nous connaissons dans notre pays. À cet égard, il est d’autant plus consternant d’observer la façon dont, dans don discours, l’exécutif tente de rendre ceux qui travaillent responsables des inégalités et de l’entendre chercher à légitimer son projet de réformes des retraites par la recherche d’une égalité sociale qu’il contribue à entretenir dans tous les aspects de la politique qu’il mène. Enfin, l’expression de ce rejet de cette réforme des retraites a une signification plus ponctuelle : sans doute s’agit-il d’une des formes multiples du rejet de la politique engagée par l’exécutif dirigé par E. Macron et par le gouvernement d’É. Philippe. En ce sens, le rejet de la réforme des retraites est une forme de symptôme, celui d’un mécontentement beaucoup plus général du peuple dans tous les domaines de la vie sociale.

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