Bernard Lamizet
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Billet de blog 6 janv. 2022

HISTOIRE ET MÉMOIRE

Certains événements, mais aussi l’évolution de certains pays et la survenue de certaines situations donnent le sentiment que la mémoire s’oublie – sans, pour autant, que l’histoire soit approfondie ou enrichie.

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L’histoire et la mémoire


Cette chronique a été suscitée par un article paru dans Le Monde diplomatique, de mai dernier, intitulé « Bienvenue au musée de la propagande européenne ». Le journaliste Jean-Baptiste Malet y présente un musée ouvert à Bruxelles sur des fonds européens, la Maison de l’histoire européenne. L’article nous explique que ce musée, qui a été construit et aménagé par le Parlement européen, profite de cette initiative pour transformer un projet d’histoire en une dynamique de propagande, mettant, en particulier, le nazisme et la stalinisme sur le même pied, ignore la signification des accords de Munich permettant à Hitler, en 1938, d’envahir et d’annexer la Tchécoslovaquie, passe sous silence les contestations de la domination de l’Union européenne par l’idéologie libérale, méconnaît toutes les critiques de l’Union européenne et en refusant toute distance critique par rapport à l’Union et à ce qu’elle est devenue. C’est ainsi qu’au lieu de manifester le projet, qui aurait pu être passionnant, d’un espace de savoir sur l’histoire de l’Union européenne et sur la construction, difficile, de cette identité partagée par les peuples de l’Europe, ce musée compte, parmi les membres de son conseil scientifique, une personnalité hongroise, M. Schmidt, que le journal Le Monde, du 1er août 2018, cité par l’article de J.-B. Malet, présentait comme « une des figures marquantes de la démocratie illibérale ». C’est ainsi qu’en ignorant des champs entiers de l’histoire et en refoulant la mémoire des peuples qui habitent l’Europe, un tel musée se réduit à une sorte de tract. C’est pourquoi nous pensons qu’il est devenu urgent d’engager une réflexion sur la relation entre l’histoire et la mémoire.

La mémoire : un passé assumé par le citoyen


Tandis que l’histoire se fonde sur du savoir, la mémoire est un passé assumé par le citoyen, un passé dont il est porteur dans sa culture, mais aussi dans son engagement. D’abord, tout simplement, il y a les mots, comme d’habitude dans cette chronique. Le mot « histoire » est issu d’une racine indo-européenne, « wid », qui signifie le savoir qui s’acquiert à l’issue d’un échange avec l’autre. « Woida », en grec, signifie : « je sais, parce que je l’ai appris » et le « wid-tor », celui qui sait, qui est à l’origine du mot même « histoire », désigne un acteur qui se situe dans cette longue chaine de transmission du savoir sur l’histoire. En revanche, la mémoire n’est pas un savoir. La mémoire est ce qui fonde notre identité. Il s’agit à la fois de la mémoire du sujet singulier, de la somme des expériences dont il se souvient, et de la mémoire des acteurs collectifs, de la somme de leurs engagements, de leurs discours, de leurs expériences. C’est pourquoi la mémoire fonde la parole du sujet, en particulier au cours de l’expérience de la cure analytique, mais aussi fonde ce que l’on appelle des « commémorations », qui, à l’issue des mémoires partagées (« com » veut dire « avec l’autre »), mettent en scène, dans l’espace public, les souvenirs des événements et des acteurs que nous reconnaissons comme nos fondateurs. C’est ainsi que nos villes sont faites de monuments qui rappellent les acteurs de leur histoire et de rues qui portent leur nom. En ce sens on peut dire que la mémoire comme est faite d’un passé assumé par le citoyen, d’un passé qui fait de l’ensemble des sujets singuliers les acteurs d’une nation. C’est pourquoi nos enfants, qui n’ont pas connu les événements comme la guerre de 1939-1945, ou dont les parents sont nés juste après elle  et ne l’ont pas vécue, ne peuvent pas comprendre la signification que nous leur donnons.

L’histoire : une mémoire distanciée


Tandis que nous sommes porteurs de notre mémoire, qui fait de nous des citoyens engagés, l’histoire se situe à une distance, la distance du savoir. L’histoire se fonde sur la distanciation, c’est-à-dire sur la mise en œuvre d’un savoir fondé sur la distance critique. Brecht désignait par ce mot, « distanciation », qu’il est peut-être le premier à avoir consacré au théâtre, la distance entre l’identité de l’acteur et celle du personnage qu’il représente sur la scène. C’est, en ce sens, pour cela, que, dans l’histoire, les historiens ne peuvent s’identifier aux personnages dont ils parlent, car cela les empêcherait, justement de se situer à cette distance qui permet la critique. L’histoire est une affaire de savoir, et l’on sait bien que, dans le domaine de la psychanalyse (encore elle), Lacan désigne le sujet du savoir comme le sujet dont l’identité ne se confond pas avec celle du sujet du désir, raison pour laquelle il le représente par un « s » barré, qui trouve dans son chemin, justement, la distance du savoir. À la différence de la mémoire, l’histoire ne peut faire l’objet d’un désir, raison pour laquelle l’historien ne peut se confondre avec un acteur politique – ou, quand il s’engage, il met son savoir à distance de son engagement. L’histoire n’est pas neutre, elle n’est pas mise en œuvre par des acteurs qui n’aurait pas d’engagement, mais, tout simplement, comme elle est nécessairement critique, elle ne peut être portée par des acteurs qui risqueraient de refouler leur savoir dans la dynamique de leur engagement.

Le piège du refoulement de la mémoire


Comme toutes les logiques mises en œuvre par les sujets singuliers ou par les acteurs collectifs, la mémoire peut faire l’objet d’un refoulement : comme le refoulement du désir par la loi, le refoulement de la mémoire est imposé par les pouvoirs. C’est ainsi qu’à Avignon, il existe un « pont Daladier », qui permet de passer de l’autre côté du Rhône, comme si la municipalité avait ignoré qu’Édouard Daladier avait signé les accords de Munich, ou comme si elle avait choisi de refouler ce savoir. De la même manière que nous refoulons des objets de notre mémoire qui ne peuvent se rendre présents que dans des rêves ou au cours des séances de la cure analytique, les nations peuvent refouler des champs de leur mémoire qui ne sont pas conformes au projet politique sur lequel elles fondent leur identité. Comme tous les refoulements, le refoulement de la mémoire est, en quelque sorte, ordonné par une censure. Qu’il s’agisse de la censure qui plonge des souvenirs dans notre inconscient, ou de celle qui plonge des événements et des personnages dans la part de la culture des nations qui est ignorée, constituant, ainsi, une forme d’inconscient politique, c’est toujours la censure qui interdit la mémoire, et elle est un piège pour les identités politiques, car elle leur interdit de vivre pleinement, en assumant le passé qui les fonde. Le rôle de l’histoire est précisément de faire sortir ce que nous devons savoir de cet inconscient ; on pourrait dire que le rôle de l’histoire est de nous libérer de cette censure en nous permettant d’être des acteurs politiques pleinement engagés, en mesure de faire face aux parts obscures de notre passé. Or la propagande, ou un musée comme celui dont nous parlions au commencement de cette chronique, nous empêchent de nous confronter à notre passé. De cette manière, de telles initiatives nous empêchent de nous libérer de l’emprise de ce passé et de nous construire, ainsi, comme des sujets libres. Encore une fois, la psychanalyse nous rappelle que, comme nous l’avons souvent écrit ici même, elle est une science politique, car elle une science de la loi. Mais, comme toute science politique, elle ne peut se mettre en œuvre que si elle est libre, si elle s’affranchit des censures qui l’empêchent de s’exercer. Le projet de l’histoire rejoint celui de la psychanalyse en nous mettant à même de nous libérer de l’aliénation d’une mémoire entravée, pour pouvoir, ainsi, devenir enfin des sujets de l’espace public, c’est-à-dire des citoyennes et des citoyens, acteurs de la cité, de cette société civile qui fait de nous des acteurs de l’histoire que nous sommes en train de construire. Nous ne devons pas nous laisser apprendre au piège du refoulement de la mémoire, car nous devons pouvoir faire face à nos enfants qui, demain, nus demanderont des comptes sur ce que nous avons dit et sur ce que nous avons fait pour préparer  ce qui sera leur histoire.

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