PROPOS SUR LE « BREXIT »

Donc, ça y est : depuis le 1er février, la Grande-Bretagne ne fait plus partie de l’Union européenne. Ce qui était une sorte de hantise des médias et des discours politiques sur l’Europe est devenu une réalité. Sans doute est-ce l’occasion de réfléchir de façon un peu approfondie sur les significations de ce que l’on appelle le « Brexit », mais, au-delà, sur ce qu’est devenue l’Union européenne.

PROPOS SUR LE « BREXIT »

par Bernard Lamizet[1]

Donc, ça y est : depuis le 1er février, la Grande-Bretagne ne fait plus partie de l’Union européenne. Ce qui était une sorte de hantise des médias et des discours politiques sur l’Europe est devenu une réalité. Sans doute est-ce l’occasion de réfléchir de façon un peu approfondie sur les significations de ce que l’on appelle le « Brexit », mais, au-delà, sur ce qu’est devenue l’Union européenne.

 

Le « Brexit » pour la Grande-Bretagne et pour les identités nationales

C’est, d’abord, pour la Grande-Bretagne que le « Brexit » revêt une signification importante. Il faut, d’abord, se rappeler que le Royaume-Uni ne fait pas partie des membres fondateurs de l’Union européenne. Rappelons-nous que ce qui est devenu l’Union européenne a, d’abord, consisté dans la Communauté européenne du charbon et de l’acier, la C.E.C.A., instituée en 1951 entre l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Puis, en 1957, les traités de Rome instituaient, entre les pays que l’on appelait désormais « les Six », Euratom, la communauté de l’énergie nucléaire, et, surtout, la Communauté économique européenne, autrement appelée « le Marché commun ». Le Royaume-Uni ne faisait pas partie de cette union du commencement, ce qui peut signifier qu’il n’a pas pleinement adhéré au projet européen, et qu’il n’a, en quelque sorte, fini par le rejoindre, en 1973, que contraint par les impératifs de la politique économique. Des propos tenus par de Gaulle me reviennent, en ce moment, à la mémoire : « Entre l’Europe et le grand large », disait-il, « la Grande-Bretagne choisira toujours le grand large », faisant, ainsi, allusion à la fois à l’histoire du Royaume-Uni, tournée vers la politique maritime et l’expansion coloniale et commerciale permise par la navigation, et au lien historique entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Cette forme de retrait à l’égard du projet européen s’est notamment manifestée par le fait que le Royaume-Uni fait partie des pays européens qui n’ont pas reconnu l’euro comme monnaie.

Mais, aujourd’hui, le « Brexit » a aussi une signification pour le Royaume-Uni lui-même, et, en particulier, il manifeste le fait que, dans la situation contemporaine, le Royaume n’est peut-être pas aussi uni qu’il y paraît. En effet, s’il a, sans doute, toujours été clair que l’Angleterre n’adhérait pas réellement au projet européen, l’Écosse et l’Irlande du Nord, de leur côté, pourraient profiter de l’identité européenne pour remettre en question  leur appartenance au Royaume-Uni. En effet, le réveil nationaliste en Écosse et en Irlande du Nord pourrait connaître un nouvel élan en mettant à profit l’appartenance à l’Europe pour leur permettre de prendre leur indépendance, un peu à la manière dont d’autres petits pays ont vu leur identité nationale renforcée par le lien européen, en particulier sur le plan économique. C’est ainsi, en particulier, que l’on peut penser à la Catalogne vis-à-vis de l’Espagne et à l’Italie du Nord vis-à-vis de l’Italie.

 

Le « Brexit », une remise en question de l’identité politique européenne

Sans doute, si l’Union européenne donne tant d’importance à ce départ, est-ce à la fois parce que la Grande-Bretagne est un grand pays  dont le départ peut affaiblir le lien européen et l’identité européenne et parce qu’il s’agit d’une forme de remise en question de l’identité européenne elle-même. D’abord, d’autres pays pourraient suivre la Grande-Bretagne et le départ du Royaume-Uni pourrait susciter des réflexions critiques sur le lien européen dans d’autres pays – à commencer, peut-être par la France. En effet, même dans notre pays, l’appartenance à l’Union européenne a tout de même toujours fait l’objet de remises en question – notamment dans la crainte de la supranationalité, dans la crainte que les lois de l’Union européenne ne finissent par s’imposer à notre pays, finissant par occuper, dans certains domaines, une place plus importante que les lois qui sont les nôtres. C’est ainsi, par exemple, que notre pays avait rejeté, lors du référendum de 2005, le projet de traité établissant une constitution européenne.

Dans tous les pays de l’Union européenne, se met en œuvre une confrontation constante entre les institutions européennes et les institutions nationales. D’une certaine manière, tant que l’identité européenne était une identité économique, tant que l’Union européenne manifestait son identité et son rôle dans le domaine de l’économie, cela était pleinement acceptable pour tous les pays qui en font partie, mais ce que l’on peut appeler l’emprise de l’Union européenne s’exerce désormais dans de plus en plus de domaines de la vie politique et cela affaiblit les identités nationales.

 

Les incidences de l’élargissement de l’Union européenne sur le projet européen

Il est temps aussi de comprendre que le Brexit, en imposant une réflexion critique sur ce qu’est devenue l’Union européenne, peut conduire à une réflexion critique sur les conditions dans lesquelles s’est mis en œuvre l’élargissement de l’Union. Peut-être, en passant d’une union économique de six pays à une union politique de vingt-sept pays, l’Union européenne n’a pas pris le temps d’une réflexion sur le rôle de l’Union et sur sa signification au point de vue des identités nationales. L’élargissement a été conduit au détriment de l’approfondissement de l’Union. En particulier, quand les pays issus de ce que l’on appelait alors « l’Europe de l’Est » ont adhéré à l’Union européenne, en quelque sorte pour passer d’une forme de supranationalité dominée par l’Union soviétique à une supranationalité dominée par le libéralisme, il aurait été important de s’interroger sur ce qu’était devenue l’Europe et ce questionnement n’a pas au lieu.

En particulier, les pays désormais membres de l’Union européenne étaient trop différents les uns des autres, leur situation économique manifestait des écarts trop importants entre eux, leurs cultures et leurs histoires étaient trop éloignées les unes des autres, pour que ces pays soient porteurs d’une véritable identité commune, partagée. Et le lien européen s’est trouvé, de ce fait, fragilisé, affaibli, ce que montre, aujourd’hui, le départ de la Grande-Bretagne.

Enfin, et cela depuis le commencement, se pose le problème, tout simple, de l’identité nationale d’un espace sans langue commune : dans l’histoire, c’est toujours la langue qui a noué le lien national, qui a rendu pleinement possible l’existence d’une identité commune, à la fois en l’exprimant et en construisant un imaginaire partagé. L’Union européenne a donc toujours connu une sorte d’ambiguïté, qui, en quelque sorte, vient éclater aujourd’hui, entre la dimension strictement économique du fait européen et sa dimension politique et culturelle.

 

Au-delà du « Brexit », la critique du libéralisme

Peut-être, tout simplement, faut-il, enfin, comprendre le « Brexit » comme une critique du libéralisme et de ce qu’est venue le néolibéralisme aujourd’hui. Peut-être le lien économique même entre les pays européens est-il en train de s’affaiblir. En effet, deux faits montrent comment le libéralisme accentue, aujourd’hui, la fragilité des identités politiques. D’abord, il s’agit de ce que l’on peut appeler l’incertitude des logiques du pouvoir. En acquérant et en exerçant de plus en plus de pouvoirs, les acteurs économiques, et, en particulier, les acteurs financiers, affaiblissent les acteurs politiques choisis, eux, par les peuples. C’est l’une des significations du projet de réforme des retraites voulu par l’exécutif français. Par ailleurs, il s’agit, d’une manière plus générale, de l’affaiblissement du rôle des états. Si, en particulier à l’issue de la deuxième guerre mondiale, les états ont pris une place de plus en plus importante, notamment dans le domaine de la politique énergétique, cette place n’a pas cessé de se réduire sous l’effet de la montée du libéralisme. C’est cet affaiblissement du rôle des états dans la vie politique que manifeste aussi, aujourd’hui, le « Brexit ». Finalement, ce que l’on peut appeler l’échec du projet européen dans le retrait de la Grande-Bretagne, est-il aussi l’échec du politique, dans une sorte de déni de la dimension politique des identités économiques. Dans la situation crée par le « Brexit », nous nous trouvons, de nouveau, devant ce que Marx appelait une « critique de l’économie politique ».

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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