LA SANTÉ PUBLIQUE ET LA VIOLENCE D’ÉTAT

Il importe de s’interroger aujourd’hui sur les significations politiques de la pandémie.

La pandémie à laquelle le monde entier est exposé aujourd’hui illustre le fait que le libéralisme signifie que l’État n’a plus le monopole de la violence légitime, ce qui le définissait, selon Max Weber, et que la santé publique est un des domaines dans lesquels l’État a toujours exercé sa violence, souvent en la déguisant sous les prescriptions religieuses. On peut se rappeler, à ce propos, l’importance des prescriptions alimentaires légitimées par des prescriptions religieuses comme les périodes de jeûne ou certains interdits, mais aussi l’importance qu’ont prise, dans l’aménagement des villes, les hôpitaux qui ne sont tout de même rien d’autre que des installations destinées à enfermer les malades comme dans des sortes de prisons. C’est pourquoi il importe de s’interroger aujourd’hui sur les significations politiques de la pandémie.

 

La pandémie et la mondialisation

Comme nous l’avons écrit ici même, il importe de se rappeler sans cesse que ce que l’on peut appeler la pandémisation du Covid-19, ou, si l’on préfère, sa mondialisation, est une des conséquences de la libéralisation de l’économie et de l’internationalisation des marchés et des activités économiques qui lui est liée. Les activités industrielles qui se déroulaient dans toutes les parties du monde, notamment en Europe, se sont peu à peu déplacées vers des pays notamment asiatiques comme la Chine, dans lesquels les salaires sont moins élevés et les conditions de travail moins bien garanties aux salariés, ce qui entraîne une baisse sensible du coût du travail et une exploitation facilitée des acteurs du travail. À cela sans doute faut-il ajouter que cette expansion des marchés qu’elle domine permet à la Chine d’exercer une puissance véritablement mondiale, ce qui lui donne une place importante dans la compétition, à la fois économique et politique, entre les nations. En ce sens, la mondialisation du Covid-19, qui répond, en quelque sorte, à la mondialisation de l’économie, est une des manifestations majeures de la violence économique liée au libéralisme et à l’accroissement des échanges et des flux de transports et de circulation entre tous les pays du monde.

 

Une régression sociale

C’est la première évidence qui frappe quand on observe les incidences de la pandémie : elle entraine une régression sociale comme on en a rarement vu dans l’histoire. D’abord, le chômage monte en raison des fermetures d’entreprises prétextées par l’aggravation de la situation sanitaire dans tous les pays. Par ailleurs, en raison même de cette augmentation des licenciements, les conditions de travail sont devenues bien plus dures que dans des situations ordinaires. Enfin, dans le domaine de ce l’on peut appeler la culture des travailleurs, c’est toute la solidarité entre eux, qui, jusqu’à nos jours, constituait un des fondements de leur identité sociale, qui est mise en danger par la figure de la pandémie et par la montée de la peur qui devient, comme nous le verrons, une des formes majeures de l’exercice des pouvoirs.

 

Une régression économique

La situation de crise qui touche les entreprises et la vie professionnelle illustre l’importance de ce que l’on peut appeler l’économie politique de la maladie. On assiste à une véritable régression économique dans tous les domaines. D’abord, en raison même de cette politique de la peur engagée par la maladie, les formes multiples de la consommation régressent, ce qui entraîne une diminution de l’activité des entreprises et des acteurs de l’économie. Par ailleurs, la situation de crise entrainée par le Covid-19 manifeste de façon flagrante et violente la fragilité du libéralisme et la montée de la précarisation des entreprises comme des salariés. Enfin, cette régression économique liée à la pandémie laisse prévoir une aggravation des situations économiques dans le temps long de l’économie politique, car les prévisions laissent prévoir, dans le monde entier, un affaiblissement majeur des activités qui constituent la vitalité de l’économie.

 

Une régression politique

Enfin, c’est dans le domaine de la vie politique et des institutions que cette régression se manifeste. La fragilité des institutions et la faiblesse des acteurs politiques et de leurs engagements se manifestent en raison même de la situation d’incertitude liée à la maladie. En particulier, la protection sociale, qui constitue un domaine majeur de ce que l’on attend des États, est mise à mal par la pandémie qui entraîne l’accroissement des demandes et des attentes des habitants de tous les pays, et, en même temps, qui manifeste la fragilité de la solidarité, qui constitue, pourtant, une des expressions majeures d’un pouvoir légitime. Par ailleurs, les projets politiques deviennent invisibles, illisibles, en raison même de l’incertitude du lendemain. C’est ainsi que la régression politique liée à la pandémie entraîne une situation dans laquelle les questionnements et les remises en cause des identités politiques engagent une forme accrue de recours aux régimes populistes. On pourrait dire que la violence de la pandémie représente une sorte d’équivalent, dans la rhétorique politique, du terrorisme – comme si la violence exercée par les États sous le couvert de la protection sanitaire venait répondre à la violence de la pandémie, de la même façon que les mesures de police, de surveillance et de restriction des libertés sont censées répondre à la violence terroriste.

 

L’incertitude et le repli sur les pouvoirs

L’incertitude a toujours renforcé l’autoritarisme des pouvoirs et a toujours été censée légitimer leur recours à la violence. Dans les situations d’incertitude et dans les situations de crise, les pouvoirs s’exercent par de l’interdit au lieu de s’exprimer par le débat et par le projet. L’incertitude vient légitimer la violence des pouvoirs dans l’imaginaire des populations, c’est-à-dire dans ce que Marx appelle l’idéologie, un peu de la même façon que, dans certaines familles, la violence des pères se trouve parfois légitimée par les situations de danger et de crise auxquelles ils sont supposés faire face pour eux-mêmes et pour leur famille. Sans doute l’incertitude et la peur qui lui est associée constituent-elles des champs majeurs d’expression de la violence des institutions et des pouvoirs.

 

La substitution de l’aide à la solidarité

Tandis que la solidarité s’inscrit dans une logique de l’égalité entre les acteurs sociaux, l’aide s’inscrit dans une logique de supériorité de certains acteurs sur les autres. C’est bien pourquoi la précarisation liée à la pandémie instaure une situation dans laquelle l’aide remplace la solidarité dans les logiques des institutions, venant accentuer l’illusion selon laquelle les pouvoirs politiques disposeraient de la puissance d’en finir avec la précarisation, alors que, dans une économie libérale, les États n’ont plus le pouvoir d’engager la solidarité.

 

La précarisation des identités et des engagements

L’incertitude dans laquelle nous avons l’impression de vivre entraîne un affaiblissement de l’imaginaire politique, ce qui constitue, en soi, une régression majeure, car, faute d’imaginaire, les peuples et les sociétés ne sont plus en mesure d’exprimer des projets. C’est bien pourquoi les pouvoirs en viennent à dissimuler leur incertitude et leur fragilité sous de l’autoritarisme – forme illusoire de l’autorité qui, elle, est reconnue par ceux sur qui elle s’exerce et repose sur cette reconnaissance au lieu de reposer sur un rapport de forces. C’est ainsi que, dans ces situations de crise, le « charisme », qui, selon Max Weber (encore lui), fonde l’autorité des acteurs politiques sur cette reconnaissance dont ils sont munis, devient impossible à mettre en œuvre, en raison même de l’incertitude. La peur remplace l’engagement. Or, la peur n’est pas autre chose que l’abolition du désir. C’est de cette manière que la précarisation et la fragilité des personnes viennent accroître celles des institutions. Il devient urgent de répondre à cette précarisation en remplaçant la peur par l’engagement et en remplaçant l’économie fondée sur le libéralisme par une économie fondée sur la solidarité.

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