LE LIBÉRALISME ET L’ABANDON DE L’ÉTAT

Tout a commencé par une difficulté à immatriculer une voiture que ma femme et moi avions achetée d’occasion à l’issue d’un leasing. Nous nous sommes ainsi trouvés confrontés à la fois à la fermeture des services publics et à l’apparition d’établissements privés qui se chargent de mettre en œuvre les démarches administratives, notamment pour les personnes qui ne disposent pas d’un accès à Internet.

LE LIBÉRALISME ET L’ABANDON DE L’ÉTAT

Tout a commencé par une difficulté à immatriculer une voiture que ma femme et moi avions achetée d’occasion à l’issue d’un leasing. Nous nous sommes ainsi trouvés confrontés à la fois à la fermeture des services publics chargés de l’immatriculation des véhicules, qui entraîne une contrainte croissante de procéder aux démarches administratives par des usages du réseau Internet, et à l’apparition d’établissements privés qui se chargent, moyennant rémunération, de mettre en œuvre les démarches administratives, notamment pour les personnes qui ne disposent pas d’un accès à Internet. Tout semble se passer comme si les services publics n’étaient plus engagés pas des personnes avec qui le dialogue serait possible et se réduisaient à des réseaux.

 

Qu’est-ce que le libéralisme ?

La première définition du libéralisme est simple : il s’agit de la reconnaissance aux acteurs privés de la liberté d’agir dans l’espace public dans la recherche du profit. Cela se traduit, d’abord, par une absence croissante de régulation de l’activité des acteurs privés par des autorités politiques, mais aussi par la réduction de l’espace public, peu à peu conquis par des acteurs privés et par un individualisme croissant des acteurs orientés par la recherche du profit au lieu de l’être par l’écoute de l’autre, par l’attention portée à l’autre. Finalement, le libéralisme peut se définir par la substitution d’une économie fondée sur la recherche du profit à une économie fondée sur la mise en œuvre d’activités et de pratiques sociales tournées vers l’attention à l’autre. Dans la culture libérale, tout se passe comme si l’économie perdait sa signification étymologique : la régulation de l’oikos, de ce qui est commun à tous ceux qui habitent dans le même espace. D’ailleurs, cela implique une division de l’espace de la société entre deux espaces : l’espace public, celui où le peuple peut circuler, se rencontrer et se réunir, et l’espace des acteurs privés, fondé, lui, sur la division – voire la ségrégation – entre des espaces habités par des personnes de classes sociales différentes. N’oublions tout de même pas que, quand, au XIXème siècle, Marx imagine la figure de la lutte des classes, c’était déjà pour penser cette division de l’espace public et par cet affaiblissement du commun, voire par sa disparition. Cela se traduit, enfin, aujourd’hui, par une accentuation de l’inégalité économique, dans le monde, entre les pays du Nord et les pays du Sud, l’aide au développement ayant remplacé la solidarité dans la mise en œuvre de relations qui, finalement, rappellent, entre les pays, ce que put être l’aumône entre les personnes singulières.

 

L’abandon du secteur public

L’abandon de l’espace public par l’État se manifeste à la fois sous la forme de sa baisse d’activité et par l’emprise croissante des acteurs privés. D’abord, tandis qu’au sortir de la crise des années trente, puis de la guerre de 1939-1945, des pans entiers de l’activité économique, en France, avaient été nationalisés, on assiste à une privatisation croissante des activités menées par les services publics, en particulier dans le domaine de l’énergie ou dans celui des transports, mais aussi dans des domaines comme la poste et la distribution du courrier, ou encore dans le domaine du téléphone, en particulier en raison de la croissance des usages de téléphones mobiles. Par ailleurs, on peut observer une diminution du rôle du secteur public dans le domaine de la santé – et, à cet égard, la crise qui s’est ouverte, en Chine, pour donner lieu à la pandémie du coronavirus peut se comprendre comme une perte de l’autorité de l’État sur les activités des laboratoires. Enfin, c’est dans le domaine de la formation que se manifeste une emprise croissante des acteurs privés, notamment dans le domaine de la formation professionnelle et dans celui de la formation continue, mais aussi dans le domaine de la recherche – y compris en sciences sociales, en particulier sus la forme de la privatisation des acteurs de l’analyse de l’opinion publique. On peut ajouter à cela l’abandon à des entreprises du secteur privé de la télésurveillance des examens organisée dans les universités à l’occasion du confinement. Tout semble se passer comme si l’ensemble du secteur public se trouvait en baisse d’activité, comme si les acteurs privés finissaient, peu à peu, par confisquer ses engagements.

 

L’État et l’autorité régalienne

Il est intéressant d’observer que ce terme, « régalien », a connu un usage croissant dans les médias et dans les discours publics. Sans doute cela tient-il au fait que le rôle de l’État se réduit de plus en plus à l’exercice de l’autorité et à ce que l’on peut appeler la violence publique, sous toutes ses formes. L’État finit, peu à peu, par limiter son activité dans l’espace public, à la guerre ou à la répression : le rôle de l’État tend à se réduire à de la violence, à une forme de violence considérée comme légitime, distincte en ce sens, de la violence des acteurs individuels. Mais il faut aller plus loin : c’est aussi dans l’espace international que l’on peut assister à cet affaiblissement de l’autorité de l’État. C’est, en particulier, le sens de l’emprise croissante de l’autorité de l’Union européenne dans l’ensemble des pays qui en font partie. À cet égard, ne nous trompons pas : la puissance croissante de l’Union européenne n’a pas d’autre signification que la réduction du rôle de l’État. Enfin, peut-être peut-on lire de cette manière la croissance de l’importance de ce que Max Weber appelait le charisme des acteurs politiques dans l’espace public : cette forme de vedettariat des acteurs politiques dans les médias tend, en quelque sorte, à réduire leur rôle à celui d’acteurs médiatiques réduisent leur rôle dans l’espace public à de la visibilité au lieu d’y exercer la réalité d’un pouvoir.

 

Secteur public et solidarité

La survenue du coronavirus a suscité l’éveil de l’urgence. Il s’agit du retour de formes de solidarité que l’on a déjà pu rencontrer lors de crises économiques, voire de crises alimentaires, voire, enfin, dans l’ampleur de la crise de l’emploi, que nous connaissons depuis de nombreuses années. C’est que, finalement, la montée du chômage est liée à l’emprise croissante des acteurs privés à la recherche de leur profit et à l’affaiblissement de la reconnaissance de l’importance des activités professionnelles qui connaissent la diminution des emplois. C’est que la crise de l’emploi revient à la fois à la montée du chômage en raison de la diminution de la quantité d’emplois disponibles, à la crise des salaires, en particulier en raison de l’accroissement des emplois à temps partiels, et à la crise de la formation liée à une forme d’absence de souci de l’articulation entre les identités professionnelles et les activités économiques. Pour toutes ces raisons, il importe de ne pas réduire la figure politique de la solidarité à de l’aide, mais bien à la penser comme une des formes de médiation entre la place des acteurs singuliers et celle des identités collectives.

 

La confusion de l’espace public et du marché

Finalement, ce qui se produit, dans cette importance du libéralisme dans le champ du politique est la confusion de l’espace public et du marché. Tandis que l’espace politique, celui de la polis, de la cité, est l’espace de l’activité publique, de la solidarité, mais aussi celui du débat, le marché est, lui, l’espace des échanges et du commerce, celui de la recherche du profit. La relation entre les acteurs se limite à de la concurrence au lieu d’être orientée vers l’expression des identités politiques et l’engagement des institutions. En ce sens, ne nous trompons pas : si la crise du coronavirus a fait apparaître des formes diverses de symptômes de crises multiples du politique, c’est à la fois parce que la médiation, la relation entre le singulier et le collectif, est en crise, et parce que nous connaissons une forme d’urgence. En effet, nous sommes, aujourd’hui, face à une véritable urgence à un nouvel éveil du politique. C’est bien de cela qu’il importe de parler au cours des débats que nous pouvons connaître, c’est bien cela qui peut nous permettre de penser la signification des écueils contemporains, du politique, de ce qui peut sembler un affaiblissement, mais qui, au fond, ne manifeste qu’un forme d’appel.

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