LES IDENTITÉS URBAINES ET LES ÉLECTIONS MUNICIPALES

Les élections municipales approchent, et, au moment où la campagne électorale sera pleinement lancée, au moment où les candidats et les partis présenteront leurs projets et leurs argumentaires et engageront leurs opérations de séduction, il ne sera plus temps de réfléchir à la signification particulière de ces élections. C’est pourquoi nous souhaitons prendre ce temps aujourd’hui.

LES IDENTITÉS URBAINES ET LES ÉLECTIONS MUNICIPALES

par Bernard Lamizet[1]

 Les élections municipales approchent, et, au moment où la campagne électorale sera pleinement lancée, au moment où les candidats et les partis présenteront leurs projets et  leurs argumentaires et engageront leurs opérations de séduction, il ne sera plus temps de réfléchir à la signification particulière de ces élections. C’est pourquoi nous souhaitons prendre ce temps aujourd’hui. Les élections municipales de 2020 nous semblent avoir quatre dimensions.

 

Les premières élections nationales après l’élection présidentielle et les élections législatives de 2017

Finalement, nous n’aurons pas tous voté depuis les élections de 2017. Sans doute ces élections municipales constituent-elles la première occasion pour le pays de se prononcer, de donner son avis, de manifester ses choix, en un moment qui se situe à mi-mandat, tant pour le président de la République que pour les députés que nous avons élus. C’est pourquoi il convient de donner deux dimensions à ces élections : elles ont une dimension locale, municipale, puisqu’il s’agit tout de même de désigner les exécutifs municipaux qui dirigeront les villes pour les six ans à venir, mais, en même temps, elles revêtent une dimension nationale, car elles se situent dans le temps politique du pays tout entier. C’est pourquoi il conviendra de donner ces deux significations tant à l’expression des candidatures qui se manifesteront qu’aux choix qui seront exprimés par les électeurs. Tant les candidatures que les voix des citoyens s’exprimeront à la fois dans la dimension nationale d’identités politiques qui se confrontent les unes aux autres à l’échelle du pays tout entier et dans la dimension municipale d’acteurs politiques locaux qui se confrontent les uns aux autres à l’échelle des villes, dans les agoras urbaines. Il s’agit d’élections nationales car elles ont lieu dans le pays tout entier, et c’est ce qui leur donne une dimension qui se pense bien au-delà de l’échelle des territoires municipaux. C’est un peu un premier bilan de l’exercice du pouvoir par E. Macron et le gouvernement d’É. Philippe qui se manifestera lors de ces élections – et même, en réalité, dès maintenant, puisque, partout dans le pays, les candidats aux élections municipales se situeront un peu par rapport aux pouvoirs nationaux.

La mutation des identités urbaines vers des identités de plus en plus souvent métropolitaines

Un autre aspect de ces élections municipales de 2020 leur est peut-être propre, si l’on se situe par rapport à ce que l’on pourrait appeler l’histoire des élections municipales dans notre pays. Il s’agit de la tendance croissante des villes à se situer dans des métropoles : la figure des « communautés urbaines », née dans les années soixante, s’est généralisée, alors qu’elle ne concernait, au commencement, que quatre villes (Bordeaux, Lyon,  Strasbourg et Toulouse étaient les premières) et la métropolisation concerne désormais sans doute toutes les villes, à plus ou moins brève échéance : c’est la ville elle-même, l’urbanité, qui est, ainsi, en train de changer d’échelle. Il s’agit d’une incidence des nouveaux modes de gestion des villes, mais, en même temps, des nouvelles exigences des transports en commun et de l’environnement. Sans doute s’agit-il aussi d’une incidence des nouvelles formes et des nouvelles dimensions de l’expression de la citoyenneté. Peut-être s’agit-il aussi, sans que l’on s’en soit pleinement rendu compte, d’une incidence de l’européanisation des identités politiques et des débats publics : c’est aussi en ne s’inscrivant plus seulement dans l’espace de la France mais aussi dans celui de l’Europe que les municipalités changent de dimension et que, de ce fait, les élections municipales changent de signification. Cette mutation des identités urbaines incite à lire autrement les enjeux des élections municipales.

La sanction et l’évaluation du bilan des municipalités sortantes

Bien sûr, une troisième dimension de ces élections municipales, comme, bien sûr, de toutes les échéances électorales, est le bilan des équipes sortantes. Les élections sont toujours le moment où l’on fait les comptes, le moment où l’on évalue action mise en œuvre par les acteurs politiques qui étaient au pouvoir – les six ans passés, et souvent davantage, pour les élections municipales. Cette dimension de sanction est même certainement plus forte dans le cas des élections municipales que dans celui des autres élections, car les résultats sont sous nos yeux au quotidien : c’est tous les jours, quand nous nous déplaçons dans la ville où nous habitons, quand nous sommes confrontés à l’aptitude des services publics communaux ou, au contraire, à leur incompétence. Dans ces conditions, cette dimension de bilan des élections est plus immédiate, plus évidente, dans le cas des élections municipales que dans le cas des autres élections. C’est aussi, dans la ville, tous les jours que nous pouvons mesurer la valeur des projets mis en œuvre par les municipalités sortantes, que nous sommes en mesure d’apprécier la qualité de ces projets, mais aussi de juger les écarts qui peuvent exister entre les projets qui avaient été exprimés lors des élections précédents et la réalité que ces projets ont pu connaître.

L’avenir des politiques urbaines

C’est qu’à l’occasion de tous les scrutins municipaux, on ne parle pas seulement du passé et du présent, mais on parle aussi du futur. C’est l’avenir des politiques urbaines qui est en débat à l’occasion des élections municipales, et ce débat oppose les différents avenirs qui se présentent à nous, élaborés, pensés, par les candidats. C’est qu’il faut se rappeler quelque chose que nous apprend l’étude des langues. Dans les langues indo-européennes, cet ensemble de langues dont font partie les langues latines comme le français, il n’y a que deux temps, contrairement à ce que l’on enseigne souvent : le présent et le passé. Le futur, lui, n’est pas un temps : c’est un mode. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle il n’y a pas de futur du subjonctif, et pour laquelle il y a un futur du passé (que l’on appelle le conditionnel) qui se distingue du futur du présent (que l’on appelle le futur simple). Pourquoi ce détour par les sciences du langage ? S’il st question ici de la dimension modale du futur, c’est pour qu’il soit clair que l’avenir des politiques est toujours en débat. Le passé et le présent ne se discutent pas, ils nous sont, en quelque sorte, imposés, puisqu’il s’agit du réel. En revanche, si les futurs se discutent, c’est qu’il s’agit d’imaginaires : le débat qui s’engage à l’occasion des élections municipales porte, comme nous l’avons dit, sur le bilan, mais il porte aussi sur les avenirs qui sont en projet. Il va s’agir de choisir avec lequel de ces avenirs nous nous sentons les plus proches, auquel de ces avenirs nous allons adhérer, car, en choisissant une équipe municipale parmi toutes celles qui sont candidates, nous choisissons aussi l’avenir que nous voulons pour la ville que nous habitons. Habiter une ville, ce n’est pas seulement y occuper une maison ou un appartement, y faire des courses, c’est aussi être un acteur politique de cette ville et, ainsi, participer aux choix qui engagent son avenir, car, comme nous habitons la ville, son avenir est aussi un peu le nôtre. C’est dire que les élections municipales qui vont avoir lieu en mars ont une dimension qui va bien au-delà de ce qui s’exprimera ces deux dimanches : c’est tout le quotidien de la ville que nous allons choisir aussi pour son futur, qui sera aussi celui de nos enfants et de nos petits-enfants. L’avenir des politiques urbaines est, enfin, un avenir politique d’une dimension considérable, car c’est dans la ville que se joue la politique d’aujourd’hui et de demain. C’est, d’ailleurs, pourquoi ce que l’on a fini par appeler la politique de la ville a pris tant d’importance dans le débat public. C’est l’avenir de la politique de la ville qui se joue à l’occasion de ces élections municipales, celui des aménagements et de l’architecture des villes et du logement, mais aussi celui des risques de ségrégation sociale et d’exclusion, celui des transports et des déplacements, celui, enfin, des paysages des villes et celui de la conservation des patrimoines architecturaux urbains.

 

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques. Sur les politiques urbaines, il a publié Le sens de la ville (Paris, L’Harmattan, 2002)

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