LE RETOUR DE LA COLLABORATION

La pandémie bouscule les identités politiques, les discours, les appels. Mais aussi elle semble occulter la mémoire.

C’était samedi dernier, le matin. J’étais allé acheter du poisson, pour tout vous dire. Le long de la rue que j’emprunte, à Marseille, il y a une « maison du bel âge », un sorte de résidence surveillée pour personnes âgées, organisée par le département de Bouches-du-Rhône. Sur la porte, une affichette a retenu mon attention. Il s’agissait d’un de ces milliers d’appels aux « gestes-barrières », aux attitudes de prévention face au Covid-19. Ce n’est pas cela qui a attiré mon regard et m’a poussé à revenir sur mes pas, pour vérifier que je ne m’étais pas trompé. Mais non. En bas de l’affichette, il y avait bien ces mots : « Le Conseil général vous remercie de votre collaboration ».

L’oubli de l’histoire et le refoulement de la mémoire

Bien sûr, je n’y pense pas une minute : je ne suspecte pas le Conseil général des Bouches-du-Rhône (à majorité de droite) de se faire le porteur de cette figure exécrable et misérable de notre histoire, la collaboration du temps de l’Occupation pendant la deuxième guerre mondiale, contre la Résistance. Mais les mots ont une histoire, on n’y peut rien. Et, en employant de mot-là, le Conseil général manifeste un oubli condamnable de l‘histoire. D’autres mots aurait pu être employés dans cette affichette : « le Conseil général vous remercie de votre aide », « le Conseil général vous remercie de votre coopération », etc… Ce ne sont pas les mots qui manquent dans notre langue. Mais non : c’est bien ce mot-là qui a été choisi. Cela manifeste ou une ignorance de son passé lourd de sens, ou un oubli de l’histoire de notre pays et de ses figures, ce qui est impardonnable pour une collectivité locale, à qui les citoyens ont confié un pouvoir. À moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de refoulement. C’est en ce point que la psychanalyse est utile, pour comprendre ce que l’on peut appeler la dimension inconsciente de l’histoire. Car, je l’ai souvent dit, et écrit ici même, la psychanalyse est bien une science politique. Ce que nous apprend la psychanalyse, c’est que le refoulement est une forme de censure de l’expression d’un désir interdit. En employant ce mot, « collaboration », ou, ce qui revient au même, en l’acceptant ou en oubliant de le refuser, le Conseil général des Bouches-du-Rhône manifeste une forme d‘acceptation de cette part obscure de notre histoire, il est dans une sorte de déni de la violence inacceptable de cette relation de certains Français avec les forces qui faisaient subir à leur pays la violence de l’Occupation.

 

Significations de la figure de la collaboration

C’est que la figure de la collaboration, la signification de ce mot dans l’histoire est complexe, et, d’une certaine manière, va au-delà d’un simple moment de notre histoire en exprimant une sorte de permanence. La « collaboration » ne désigne pas seulement l’attitude de certains Français (je ne peux pas écrire « de nos compatriotes », car ils ne l’étaient plus), mais elle désigne une figure qui s’est toujours manifestée, dans tous les pays, dans les moments où ils étaient occupés par des puissances victorieuses. Pensons, pour ne choisir que deux exemples, à ceux qui ont profité de l’occupation romaine de la Palestine pour crucifier Jésus (après tout, j’écris ce texte au moment de Pâques), ou à l’évêque Cauchon « collaborant » avec la puissance occupante pour condamner Jeanne d’Arc et pour la brûler à Rouen. La figure de la collaboration revêt trois significations. La première est celle d’un consentement à la faiblesse, presque même à notre identité d’êtres humains, parce qu’être une femme ou un homme, c’est résister à la maladie, c’est résister au virus, c’est ne pas reconnaître sa victoire, dans cette sorte de guerre. Car c’est bien la figure de la guerre que le pouvoir, dans notre pays, a appelée à la rescousse, comme pour faire mieux accepter son pouvoir, ses abus, et la violence des contraintes qu’il nous impose. Par ailleurs, il s’agit d’une forme de trahison et de mensonge. En collaborant avec un adversaire, on renonce à l’identité politique dont on est porteur, et, en ce sens, on se déguise, on ment, donc. « Collaborer », en ces temps de pandémie, c’est renoncer à la distance de la critique et, ainsi, à la dimension active, engagée, militante, de la citoyenneté. Enfin, ce mot, « collaboration » a la signification d’une sorte de négociation, d’une sorte de marché. C’est que les guerres et les occupations profitent toujours à certains, comme les actes de collaboration. Il s’est instauré, en ce moment, une véritable économie politique de la pandémie, dont les acteurs sont, par exemple, les vaccins, les laboratoires qui les produisent et les pays qu’ils habitent. La concurrence que se livrent, ainsi, les vaccins « Spoutnik » (l’appeler ainsi est un vol de l’histoire de l’Union soviétique et de ses découvertes), AstraZeneca et d’autres, que j’oublie, transforme la lutte contre le virus et pour la prévention contre lui en une lutte de marché – comme la collaboration, en son temps, dans notre pays, était une lutte de marché, de concurrence dans un temps de guerre.

 

La pandémie, l’ennemi intérieur et la collaboration

Et puis, bien sûr, il y a la désignation de « l’ennemi intérieur ». Nous ne sommes plus dans une situation de maladie, mais dans un état de guerre, et c’est bien ce qui rend inacceptable l’usage de ce mot, « collaboration ». En l’utilisant, dans cette situation où la lutte contre la maladie se voit reconnaître comme une guerre, le Conseil général des Bouches-du-Rhône semble ignorer de quel côté il se trouve, il semble ne pas bien savoir – la faute à l’oubli, à la perte de mémoire – s’il est du côté de la lutte contre l’ennemi ou du côté de la négociation avec lui, du marché avec lui. C’est bien cette dynamique intérieure de tractations et de commerce qu’exprime la figure de la collaboration. Au lieu d’exprimer le pouvoir légitime d’une institution publique, le Conseil général revêt la figure d’un petit marchand dont la puissance repose sur des tractations – obscures comme le sont toutes les tractations – avec l’adversaire. Une autorité publique n’a pas à rechercher la « collaboration » avec les citoyens qui dépendent d’elle, elle n’a qu’à exprimer une loi. On ne « collabore » pas avec une puissance publique pour qu’elle soit en mesure d’exercer l’autorité qu’elle exprime : on manifeste sa citoyenneté, son identité politique, en reconnaissant la légitimité de ces lois et, par conséquent, en s’y conformant.

 

Le stade et la vaccination

Puisque nous avons commencé à parler d’histoire, poursuivons : le grand stade du Nord de Paris a été transformé en un espace consacré à la vaccination à grande échelle, à la vaccination de masse. Cela fait écho à une autre figure de sinistre mémoire, celle des stades qui, au Chili, lors du coup d’État de 1973, servaient à confiner (tiens, justement..) les acteurs de la résistance à la dictature et au totalitarisme de la junte dirigée par A. Pinochet. Tout semble bien se passer, finalement, comme si la pandémie était une crise qui suscite les références à des moments de l’histoire qui ont mis en scène des acteurs et des événements de dictature.

 

La pandémie et la crise des identités

C’est bien ce que nous remarquons tous les jours, en ce moment : la pandémie a instauré une situation de crise, parce que nous ne reconnaissons plus nos identités politiques. Dans la collaboration, les Français qui « collaboraient » ne savaient plus de quelle identité ils étaient porteurs – sans doute même n’en avaient-ils plus. De la même manière, aujourd’hui, la pandémie constitue une situation de crise parce qu’elle nous oblige à exprimer l’identité dont nous sommes porteurs, elle impose une situation dans laquelle les identités politiques et culturelles font l’objet d’une recomposition. Et voilà que surgit, au détour d’une phase, car elle était cachée derrière un arbre, ou derrière un virus, une autre figure de la situation de notre pays : nos pouvoirs rejettent la culture, ils font d’elle une activité « non essentielle » - alors, que, justement, la culture est essentielle parce que c’est elle qui, médiation symbolique de notre identité, nous donne les moyens de nous exprimer, de nous parler, de nous représenter, d’exister pour l’autre. La pandémie est une crise (en grec ancien, krisis signifie la décision) parce que nous devons choisir de quel côté nous nous situons : du côté de la collaboration avec l’adversaire dans le refus de la culture et dans le silence des mots, ou dans la revendication de la liberté de penser, de la liberté de parler, de la liberté de désirer : bref, de la liberté d’être pleinement des femmes et des hommes. Il n’y a pas de collaboration légitime possible, dans une situation où c’est notre identité qui est en danger. La culture doit retrouver toute sa place dans l’espace public.

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