Bernard Lamizet
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Billet de blog 8 juil. 2021

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La société de surveillance

Je crois l’avoir déjà dit, mais, sinon, peu importe, j’habite Avignon. C’est important pour la suite de l’histoire. En effet, j’ai été confronté récemment à une mésaventure qui illustre ce que notre société est en train de devenir : une société de surveillance.

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« Ouvrez votre sac »

C’est comme cela que la mésaventure commence. Je devais aller à la poste ; ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. Pour m’y rendre, je devais emprunter une petite rue du centre d’Avignon, où se situe l’ancien Hospice Saint-Louis, un magnifique édifice du XVIIème siècle, qui est devenu le siège de l’administration du Festival d’Avignon. Au moment de tourner pour prendre cette rue, je me suis fait arrêter en chemin par un vigile qui m’a fait ouvrir ma sacoche et qui l’a sommairement fouillée avant de me laisser repartir. Bien sûr, j’aurais pu transporter un bazooka en kit dans ma sacoche. Pis : j’aurais pu transporter une boîte contenant des matières porteuses de virus. Le problème, c’est qu’il s’agissait d’agents d’une société privée opérant, sans le moindre contrôle, dans l’espace public. Je sais, on me le dira : j’aurais pu exiger de leur part une preuve de leur qualité de vigiles privés, mais bon, c’est ainsi, je me méfie des institutions et des pouvoirs, c’est même pour cela que Mediapart me donne son hospitalité, mais je ne songe pas à me méfier des personnes que je rencontre dans la rue pour leur demander des pièces justifiant la légitimité de leur intervention. C’est même là-dessus, d’ailleurs, que repose la violence de l’intervention de ces vigiles, car, enfin, c’est une véritable violence de forcer quelqu’un à ouvrir son sac dans l’espace public. En effet, seule la police a le droit d’exercer une telle violence. Rappelons-nous ce qu’écrivait Max Weber : l’État a le monopole de la violence légitime (guerre ou police). C’est même ce qui définit l’État et qui le distingue des autres acteurs sociaux. Si je n’ai pas pensé à vérifier l’habilitation qui autorisait cette personne à me faire ouvrir mon sac, j’ai quand même posé la question : pourquoi ce contrôle ? Craignait-on une action terroriste ? Une menace planait-elle sur l’espace public ? Non. La réponse qui m’a été faite était seulement que c’était en raison du Festival que les rues du centre d’Avignon – particulièrement celle où je me trouvais, puisque c’est là que se trouve son siège – font l’objet d’une telle surveillance, d’un tel contrôle des allées et venues des personnes qui se baladent en sandales et en short, avec une petite sacoche sur l’épaule.

La société de surveillance

Notre société est ainsi devenue une société de la surveillance. Nous sommes soumis à une infinité de codes d’accès, de numéros d’enregistrement, de mots de passe. J’ai même, dans mon ordinateur, une liste de tous ces mots de passe et de tous cas codes d‘accès, parce que leur quantité les fait oublier à la mémoire défaillante d’un vieillard comme moi – d’autant plus que ceux qui me connaissent savent que ce n’est pas l’âge qui a rendu ma mémoire défaillante, mais qu’elle s’est toujours caractérisée, chez moi par son absence. Mais c’est une autre histoire. L’épisode du sac est une manifestation de plus de cette logique du contrôle qui semble s’imposer à notre société, au point qu’il n’y a même plus d’espace public. En effet, l’espace public est celui où n’importe qui peut aller et venir n’importe où sans faire l’objet d’un contrôle. On a longtemps critiqué les régimes totalitaires pour cela. C’est même ce qui définit le totalitarisme : un régime totalitaire est un régime qui impose les manifestations du pouvoir à toutes les pratiques sociales. Mais ne nous trompons pas : nous y sommes. C’est notre tour, maintenant, de vivre dans une société où la surveillance est devenue un témoignage d’une forme de totalitarisme, de dictature. Nous ne pouvons plus échapper au contrôle et à la surveillance, même un jour d’été pour aller à la poste.

Une surveillance acceptée

Peut-être est-ce même ce qui est le pire : nous avons tellement pris l’habitude du contrôle que nous finissons par l’accepter, sans protester, tellement le contrôle fait désormais partie de notre quotidien. Sans doute, de nos jours, cette domination du contrôle s’est-elle accrue du fait du contrôle sanitaire et de la menace du virus. On commence à subir le contrôle du vaccin et le discours sur la menace d’un nouveau variant alors même que, puisqu’il s’agit, justement d’un variant, le vaccin que nous recevrions ne servirait à rien pour nous en protéger. La surveillance n’est même plus une surveillance contre laquelle nous nous élevons, contre laquelle nous élevons une protestation, mais elle est une surveillance qui fait partie des formes de la violence légitime d’État alors que ce n’est plus seulement la police qui surveille, mais même les milices privées ou les sociétés privées de surveillance. La surveillance est acceptée, ce qui signifie que nous avons fini par nous résoudre à cette forme particulièrement complexe de l’aliénation. La surveillance est acceptée, car nous avons fini par nous croire continuellement soumis à une menace. La surveillance est acceptée, car les pouvoirs auxquels nous sommes soumis ont fini par faire de notre société une société de la peur. En même temps, la surveillance est aussi acceptée parce ce que les pouvoirs disposent de moyens accrus de l’exercer, notamment les médias qui nous font continuellement les récits de violences qui servent à justifier la mise en œuvre de la surveillance, qui est une autre forme de violence – comme si une violence pouvait répondre à une autre, alors que, justement, la violence ne peut répondre à rien, parce quelle n’est pas un langage.

La surveillance et le Festival d’Avignon

Enfin, un dernier mot, pour expliquer pourquoi j’éprouve une telle colère : le vigile qui m’a fait ouvrir mon sac l’a fait en raison du Festival d’Avignon, alors que, quand Vilar a fondé le Festival, au lendemain de la guerre, c’était, justement, pour permettre au théâtre de jouer de nouveau son rôle essentiel : celui de la critique des pouvoirs et de la dénonciation de leurs abus. Les pouvoirs qui dominent la société civile en l’administrant organisent la surveillance des rues de l’espace public en se parant d’un costume bien trop grand pour eux : celui de la critique et de la liberté. Comme si contrôler un sac porté sur l’épaule par un type qui va à la poste pouvait, en quoi que ce soit, garantir la liberté et la sécurité de celles et ceux qui vivent dans notre société. Ce que ne sait peut-être pas le vigile dont je raconte l’histoire, c’est que ceux qui menacent vraiment la société ont des moyens considérables qui leur permettent, justement, de passer à travers les contrôles. Quant Vilar fonde le Festival, juste avant de fonder le Théâtre national populaire, à Chaillot, le T.N.P., c’est pour donner des voix, des costumes et des scènes à celles et ceux qui, par leur théâtre, dénoncent les abus des pouvoirs, et, en particulier, la surveillance, le contrôle et la violence d’État. On ne compte pas les œuvres grâce auxquelles le théâtre a dénoncé la violence d’État, la violence des religions, que l’on appelle le fanatisme, la violence de l’argent perpétrée au nom du capital. En effet, c’est ce que nous attendons du théâtre : voir et entendre sur la scène qui est en face de nous les critiques et les dénonciations des violences que nous subissons ou qui nous menacent. Même si Max Weber nous explique que ce qui définit l’État est le monopole de la violence légitime, cela n’en fait pas moins d’elle une violence, c’est-à-dire un viol. En me faisant ouvrir mon sac au nom du Festival, le vigile me viole, en oubliant que le Festival a été conçu pour tendre à la société et aux pouvoirs un miroir dans lequel ils puissent comprendre leur violence, pour imaginer des scènes et des tréteaux sur lesquels nous ayons des langages nous permettant de comprendre que le viol n’a jamais de sens, même s’il est perpétré au nom d’une institution reconnue et légitimée, celle du théâtre.

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