Les Verts : une identité politique fondée sur la critique de la dégradation de l’environnement
Dans un peu tous les pays dominés par le libéralisme, en particulier en Europe, la naissance des mouvements écologistes, en général appelés « les Verts » (« Grünen » en Allemagne), à la fin des années 70 et au début des années 80, a manifesté une prise de conscience, dans le débat politique, de l’urgence d’un problème politique né de deux éléments qui se sont pleinement articulés à ce moment. Le premier a été la critique des usages de l’énergie nucléaire, en particulier du nucléaire militaire (la bombe), et, au-delà, ce que cette critique a entrainé, une réflexion politique sur les excès d’usage des formes classiques de l’énergie. C’est, ainsi, tout un débat sur na nécessité d’une véritable politique de l’énergie qui s’est engagé. L’autre dimension de cette naissance de l’écologie politique a été la prise de conscience de l’urgence de la dégradation de l’environnement. Tant en raison de la pollution atmosphérique devenue dangereuse qu’en raison de la dégradation des paysages, y compris – peut-être même surtout – des paysages urbains, l’environnement est devenu un problème politique majeur, grâce à cette dénonciation des excès de la destruction de l’environnement. Les ravages de la circulation automobile ont constitué aussi un des faits majeurs de cette prise de conscience de l’aggravation de la pollution. Ainsi, au commencement, la naissance des Verts a été, dans tous les pays, liée à une réflexion pleinement critique de l’impasse environnementale dans laquelle se fourvoyaient les politiques traditionnelles. C’est pourquoi les Verts ont commencé par se tenir à distance des jeux politiques traditionnels, à refuser de s’y engager et à se situer dans une posture pleinement critique à l’égard de ce qui devenait un marché. Les premiers discours des Verts ont fait partie des discours dénonçant cette autre dégradation : celle de la réduction du débat politique à un marché électoral. D’où, à la fois, leur distanciée à l’égard des partis et le refus des partis d’entendre leur critique, voire la tendance des partis traditionnels à considérer le débat écologique comme une histoire de cour de récréation.
Les Verts sont devenus un acteur ordinaire du jeu politique classique
En France, c’est en 1981, à l’occasion de l’élection présidentielle, que les Verts ont, pour la première fois, présenté un candidat. Ils faisaient ainsi leur entrée dans les formes classiques du débat politique, dont ils devenaient un acteur comme les autres. Peu à peu, le mot « écologiste », son diminutif « écolo », cessaient de représenter des identités distantes du débat politique classique et des partis, pour devenir des identités comme les autres, et pour manifester des engagements classiques. Sans doute cela a-t-il constitué une mutation importante des mouvements « Verts » - pas seulement en France. Les Verts se sont mis à prendre part aux jeux électoraux et ils sont devenus un parti de gouvernement. Le projet des Verts n’était plus une celui d’une dénonciation des formes classiques du débat politique pour engager un renouvellement des formes classiques de la vie politique mais devenait, comme celui des partis classiques, la recherche de victoires électorales en vue d’acquérir des positions de pouvoir, et de gouverner, même si c’était en fondant le projet de gouvernement sur des expressions nouvelles du débat politiques et sur l’expression de discours nouveaux. Sans doute s’est-il agi d’une forme d’embrigadement des Verts, d’une forme de soumission de leur part aux exigences d’une logique de pouvoir. Le projet des Verts a cessé d’être la recherche d’une vie politique renouvelée, de l’ouverture du débat politique à des acteurs nouveaux comme les associations, de la prise de conscience de problèmes politiques dont les partis ne se préoccupaient pas : il est devenu un projet de gouvernement classique, jusqu’à organiser des « primaires » à l’occasion des élections présidentielles, reprenant à son compte, comme les autres partis, l’héritage de la politique américaine comme tous les partis dominés par le libéralisme.
Le débat sur l’environnement confisqué par les Verts
C’est ainsi qu’il importe de réfléchir à cette forme de confiscation par les Verts du débat su l’environnement et des projets politiques portant sur l’aménagement de l’espace. Les Verts se sont, en quelque sorte, approprié l’environnement comme objet politique. Cette tendance s’est manifestée de deux manières. D’abord, il s’est agi de la poursuite d’une méconnaissance. Les partis classiques sont nés à des époques où la question de l’environnement ne se posait pas, où la critique de la pollution et, au-delà, des dégradations de l’espace ne constituait pas une nécessité pour le débat politique, dominé par les questions économiques et l’urgence des problèmes sociaux comme l’emploi ou les conditions de travail. À cette sorte de méconnaissance a succédé dans les partis ordinaires un véritable déni, un refus de prendre pleinement conscience des défis de la question environnementale. Puis, quand les partis politiques ont commencé à compter le problème de l’environnement dans les problèmes auxquels ils se devaient de proposer une réponse, c’était, en quelque sorte, trop tard : les Verts avaient confisqué la cause de l’environnement, et les partis ne se voyaient plus reconnaître de véritable légitimité à l’évoquer et à s’en faire les acteurs. Par ailleurs, il faut aussi comprendre que le discours politique classique ne savait pas, d’une certaine manière, faire face aux problèmes environnementaux, car il n’avait pas les concepts pour les penser ni les mots pour en parler. La question de l’environnement avait été « volée » par ceux que l’on appelait les « écologistes », en leur assignant une identité qu’ils revendiquaient. La naissance de ce mot à côté du mot « écologie » ou du mot « écologique » était un signe de cette confiscation, mais, dans le même temps, du retard des partis traditionnels dans cette reconnaissance de l’urgence écologique.
Repenser une véritable écologie politique
C’est ainsi qu’il importe de repenser l’écologie, en ne la réduisant plus à une revendication exprimée par un parti, mais, au contraire, en faisant d’elle un objet majeur du débat politique pour tous les partis et pour tous le engagements. C’est que le mot « écologie » a commencé par ne pas être un mot politique. Il est né en-dehors du débat politique puisqu’il désignait au commencement, quand il a été conçu un objet scientifique « comme un autre », faisant partie des sciences de la nature. Ce mot a été imaginé en Allemagne, au XIXème siècle, par le zoologiste et biologiste Haeckel (première apparition en 1866). Ce mot, « écologie », désigne une science (logie du grec logos, le discours) de l’éco, c’est-à-dire de l’espace social (en grec, oikos désigne l’espace habité). Il s’agit donc bien, au début, de penser l’espace. En « l’important », en quelque sorte, dans le débat politique, en en faisant la dénomination d’un parti, les écologistes ont suivi la même démarche que Marx au sujet de l’économie : penser un objet en termes pleinement politique. Nous nous trouvons, aujourd’hui, au terme de cette histoire, devant une nécessité urgente : penser une écologie politique, faire de l’écologie un élément majeur du projet politique, pour tous les partis, et non pas seulement des Verts. Tous les partis, mais, au-delà tous ceux qui s’engagent, doivent penser une écologie politique, fonder leur engagement sur elle comme sur les autres objets du politique, comme l’économie, les urgences sociales, la diplomatie. L’échec des partis ordinaires se manifeste, ainsi, par la recherche de nouveaux partis et de nouveaux acteurs, par le recours à des acteurs qui fondent leur discours sur un projet totalitaire refusant le politique et prônant l’exclusion ou les inégalités. Parmi les issues permettant d’en finir avec cet échec, figure, sans doute, la pensée véritable d’une écologie politique.