Bernard Lamizet
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Billet de blog 10 nov. 2022

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La politique du climat

La 27ème « COP » se réunit à Charm-el-Cheikh, en Égypte, du 6 au 18 novembre. C’est une manière de renforcer la légitimité d’un régime illégitime, mais c’est une autre histoire. C’est l’occasion d’une réflexion sur la politique du climat.

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Qu’est-ce que la « COP » ?

Le sigle « COP » désigne, en anglais, la Conférence des Parties » (« Conference of Parties). Cela ne signifie, en quelque sorte, qu’un débat, sans que son nom désigne explicitement la politique du climat, dans une sorte de déni de la dimension politique de la question climatique et de ses incidences. La première « COP » a eu lieu en 1979 : c’est à cette époque que l’urgence climatique s’est imposée aux pays membres de l’O.N.U. et qu’ils se sont décidés à engager une action politique – sous la forme, comme d’habitude, d’une « conférence » de plus. C’est la question du réchauffement climatique qui a été le déclencheur de cette nouvelle manifestation de l’O.N.U. et, d’une manière générale, des pays du monde. Mais, bien sûr, cette sorte de prise de conscience n’en a pas été une : une fois de plus, les fondements politiques, économiques et sociaux du dérèglement climatique ont été ignorés dans le déni et la question climatique a été réduite à une question spécialisée, scientifique, à une question d’experts, au lieu de faire l’objet d’un véritable débat et d’une réflexion sur sa signification politique. 

Le dérèglement climatique est devenu un symptôme

En réalité, ce que l’on appelle le « dérèglement climatique », dans une référence à une sorte de paradis perdu, d’Eden disparu, d’époque où le climat était « réglé » est, en fait, peu, devenu un symptôme de plus d’une crise plus profonde. Il s’agit d’une manifestation de plus des aberrations de notre monde, autrement dit : de l’errance de nos politiques et de leur ignorance, inconsciente ou délibérée, des problèmes majeurs qui empêchent le monde de vivre en se développant comme celles et ceux qui y vivent attendent qu’il le fasse. À une époque pas si éloignée de nous, c’était la guerre qui était ce symptôme, mais elle semble l’être redevenue, à une autre époque, c’était le chômage, mais il s’est maintenu, sous des formes de plus en plus diverses. De la même manière que la guerre et le chômage, ou encore les migrations, le dérèglement climatique est une violence. Surtout, aujourd’hui, au moment où, justement, la question climatique est devenue une urgence, le dérèglement climatique est devenu le symptôme de l’échec du libéralisme et de sa volonté du « toujours plus » : du toujours plus de production, du toujours plus de vente et de concurrence, du toujours plus d’aliénation, du toujours plus de travail pour les uns et de profit pour les autres. Fondamentalement, le dérèglement du monde, en particulier son dérèglement climatique, tient à sa réduction à un marché. 

Comment échapper au dérèglement climatique ?

Il faut donc se demander comment échapper à cette violence, comment s’en libérer. La réponse est simple : il faut sortir du capitalisme et du libéralisme qui nous ont été imposés. En effet, il faut, d’abord sortir de nos modes actuels dominants de production. Il faut cesser d’être dominé par le productivisme qui impose toujours plus de mécanisation et d’activités industrielles, car c’est l’industrie qui est à l’origine du réchauffement de la planète et parc que c’est la mécanisation et l’industrialisation qui ont réduit l’agriculture à une activité productiviste de plus, l’éloignant de plus en plus du souci de la nature sur laquelle elle travaille. Pa ailleurs, il faut nous libérer du capitalisme en changeant nos modes de consommation, en retrouvant une alimentation saine, de nature à en finir avec le dérèglement libéral de la nourriture et en retrouvant des pratiques sociales nécessitant moins de concurrence entre les acteurs de la distribution, mais aussi entre nous en nous soumettant moins à la publicité et à la recherche de l’orgueil de la rivalité avec les autres. D’autre part, nous devons rendre à l’environnement sa place majeure dans la vie sociale et, donc, dans la vie politique. Le souci de l’environnement a trop longtemps été ignoré au profit du souci d’une conception productiviste de l’emploi et du travail, et cela a mené à des dégâts peut-être irréversibles. Enfin, nous devons en finir avec la mondialisation. En effet, le concentration mondialise des richesses et des entreprises à abouti à la multiplication des transports de biens et de marchandises, à la croissance ininterrompue du volume des entreprises et à la multiplication des déplacements et des migrations de celles et de ceux qui cherchent à être employés qui sont soumis à la mondialisation de l’aliénation par le travail.

Le climat ne peut être séparé du reste de la vie sociale

On se rend compte, ainsi, de ce fait tout simple : on ne peut pas séparé la question climatique des autres domaines de la vie politique. Réduire le dérèglement climatique à une question spécialisée de technique, c’est à la fois être dans le déni de sa signification politique et dans l’ignorance des responsabilités des pouvoirs dans sa naissance et dans l’intensité de son urgence. Le climat est un domaine, devenu majeur, de la politique de l’environnement, c’est-à-dire de la politique de l’aménagement et de l’usage de l’espace dans lequel nous vivons, mais, au-delà, c’est l’ensemble de nos modes de vie et de nos pratiques sociales qui est en question. En effet, l’uniformisation de nos habitudes et de nos modes de vie dans la mondialisation de la concurrence et dans l’hégémonie du libéralisme qui a fini par faire disparaître la question du climat, comme l’ensemble des questions de société dans l’uniformisation et la confusion de l’économie et du déni de l’écologie. C’est l’organisation – ou plutôt la désorganisation - de notre monde qui a abouti à l’urgence climatique. L’aberration des COP qui se succèdent sans aboutir au moindre résultat et en donnant aux pouvoirs l’illusion d’agir tient à ce que cette manifestation bureaucratique de plus fait soigneusement en sorte d’éluder les véritables problèmes à l’origine de la question climatique.

Les inégalités entre le Nord et le Sud

L’une des urgences manifestées par la question climatique est celle des inégalités entre les pays du Nord, bien protégés dans leurs climatiseurs et dans leurs 4X4, et les pays du Sud qui subissent les dérèglements climatiques sans avoir beaucoup de façons d’agit à leur disposition. Comme la faim et le logement, le climat et la migration sont les urgences imposées aux pays du Sud par les pays du Nord et l’hégémonie de leurs économies. Peut-être est-ce là l’urgence la plus aiguë suscitée par le dérèglement climatique, ne serait-ce que parce que la hausse des températures a toujours été plus forte dans ces pays que dans les pays tempérés du Nord et qu’ils sont, de ce fait, plus exposés que les nôtres à la violence climatique. Le problème est qu’ils ne disposent pas d’assez de moyens d’agir dans les instances de décision comme les COP – saut, peut-être à engager de véritables actions contre ces inégalités. Comme le dit F. Petitbon, responsable de la campagne climat de l’O.N.G. Care France, citée par Le Monde, du 5 novembre 2022, « C’est une question de dette climatique du Nord envers le Sud, et il va falloir a payer ». À cet égard, l’élection de Lula au Brésil est peut-être un révélateur de l’engagement de ces pays du Sud contre les inégalités sociales et environnementales – donc climatiques. Toutefois, des propos de J. Kerry à « Time », cité par Le Monde, du 5 11 22, n’incitent guère à l’optimisme, car il rejette d’emblée toute décision « légalement contraignante ». Peut-être la question climatique suscitera-t-elle l’émergence d’une véritable lutte des classes mondialisée entre les pays du Nord et ceux du Sud.

Le climat et l’environnement : la place majeure d’une urgence politique

Comme toujours dans les questions politiques, nous sommes devant deux temps. Le temps court est celui de la réponse à l’urgence de la question climatique, à laquelle il faut se confronter pour parvenir à libérer le monde du danger d’un réchauffement véritablement dangereux quoi qu’en disent les acteurs du libéralisme. Mais il faut aussi se situer dans le temps long. Pour cela, il faut imaginer les moyens véritables de penser et d’agir dans une logique pleinement politique de la question climatique. Cette tendance de l’humanité à se défausser de ses responsabilités en attribuant les causes des phénomènes climatiques à des causes qui lui échappent : c’est ce que faisaient déjà les Grecs et les Romains de l’Antiquité en imputant la cause des orages à des dieux comme Zeus et Jupiter. Mais nous ne sommes, paraît-il, plus dans l’Antiquité. Cela signifie que le politique doit enfin comprendre qu’il ne lui faut plus seulement subir le climat, mais qu’il lui faut réfléchir à sa signification afin de s’en libérer en le maîtrisant et en faisant de lui un des domaines, devenus majeurs, de l’action politique. Le climat fait partie de cette écologie politique à construire aux côtés de l’économie politique.

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