PENSE AVEC LES LOUPS

Sans doute importe-t-il, dans une forme d’urgence, de mettre en œuvre ce que Louis Althusser avait appelé une « coupure épistémologique » dans notre manière de penser le politique.

Le loup et les normes

Si je propose ce titre, « Pense avec les loups », ce n’est pas seulement parce qu’il m’est venu à l’esprit en songeant au film de K. Costner, « Danse avec les loups ». C’est surtout aussi en me rappelant la fable de La Fontaine qui raconte un dialogue entre un loup et un chien, au cours duquel le loup place sa liberté devant les avantages de la vie du chien, qui repose sur un excès de compromis avec les maîtres. C’est un peu la situation dans laquelle nous sommes. En effet, les partis et les acteurs politiques semblent avoir perdu tout sens critique, toute distanciation à l’égard des normes qui nous sont imposées, à l’égard même de notre façon de penser. Dans le récit de La Fontaine, le loup est celui qui, en refusant de reconnaître les normes qui sont imposées par la culture des hommes, entend se tenir à distance des sociétés dans lesquelles nous vivons, entend remettre en question l’hégémonie culturelle qui fonde la pensée dominante, de la même façon qu’Althusser entendait, dans son projet philosophique, remettre en question une supposée unité de la pensée de Marx et revenir sur la dimension proprement politique de son économie en rappelant que c’est en mettant en œuvre une véritable critique de l’économie politique (c’est le titre de son ouvrage de 1857) que le philosophe a proposé de repenser l’économie en la situant pleinement dans le champ du discours politique. Le loup, dans l’histoire, c’est celui qui se situe dans le politique en se rappelant – et en tentant de le rappeler au chien – que le discours politique se fonde sur la critique des sociétés et sur la dénonciation de leurs erreurs – voire de leurs abus – qui mettent en question notre liberté.

 

Dénoncer les abus de la philosophie sanitaire dominante

Appelons « philosophie sanitaire » la philosophie de la santé publique, en proposant d’engager une coupure épistémologique comparable à celle que L. Althusser lit dans le discours de Marx sur l’économie. Ce que vient nous rappeler la crise suscitée par l’apparition du Covid-19, c’est que la médecine et la santé sont aussi politiques. Ce qui est urgent, aujourd’hui, c’est de cesser de croire que la santé ne peut se penser que dans une sorte d’hégémonie des normes imposées par les pouvoirs, c’est de se conformer à ces normes même dans le discours politique. Cela est illustré par le discours politique et le débat public engagé à propos de la vaccination. En effet, en exprimant une revendication de l’égalité de tous devant le vaccin et en dénonçant le manque de vaccins, en réduisant leur discours à l’expression du souci de libérer la vaccination de l’emprise qu’exerce l’industrie pharmaceutique sur la santé, les acteurs politiques oublient ce qui est peut-être essentiel : la critique du discours dominant sur la santé, et, en l’occurrence, la critique de la norme qui fait du vaccin un mode de soin de la maladie, alors que le vaccin n’est pas un outil de cure, de soin, de traitement, mais un outil de prévention. Ce n’est pas quand la maladie est là qu’il faut utiliser le vaccin : c’est avant. Le discours sur la santé confond la prévention et le soin. Il s’agit d’un abus de la philosophie dominant le discours sur la santé et sur la médecine qui entend conformer les discours des acteurs de la santé à la pensée devenue hégémonique, à une approche dominant la philosophie de la santé, celle qui se conforme à la culture qui règne sur la santé depuis Pasteur. La philosophie dominant le domaine de la santé – surtout dans les situations considérées comme des situations d’urgence comme celle de la pandémie (et encore faudrait-il, peut-être, d’ailleurs, mettre aussi en question une telle approche en termes d’urgence) – oublie que la santé est un domaine politique comme tous ceux de la vie sociale et, en particulier, qu’elle est un champ dans lequel, comme dans tous les champs du politique, ont lieu des confrontations, des oppositions, entre acteurs et entre orientations, et considère le domaine de la santé comme un domaine qui est le lieu d’un consensus, d’une forme d’universalisme devant la maladie.

 

Une critique de l’économie politique de la santé

C’est bien cela qu’il importe de penser aujourd’hui. On peut proposer cette critique, cette façon de repenser l’économie politique de la santé, sur quatre éléments.

Le premier, peut-être le plus élémentaire, est la définition même de la maladie. À partir de quand et pourquoi devenons-nous malades ? Ici, il importe de ne pas réduire la maladie à un dysfonctionnement organique du corps. Nous ne sommes pas malades seulement quand notre corps n’assure pas pleinement toutes les fonctions que nous attendons de lui, parce que nous ne pouvons pas séparer notre corps de notre psychisme. Cela signifie que la maladie repose aussi sur une représentation du corps et du mal. Quand nous sommes malades, ce n’est pas seulement parce que le corps souffre : dire cela, ce serait dénier le rôle du psychisme dans la maladie et dans la signification que nous lui donnons. Rappelons-nous ici ce que dit Saussure : le signe est arbitraire, ce qui veut dire qu’il échappe à la causalité, et, donc, à la fonctionnalité. De la même façon que nos autres activités, notre corps est structuré comme un langage. Or ni les médicaments ni les vaccins ne peuvent nous permettre de venir à bout de cette dimension symbolique de la maladie. C’est bien pourquoi il importe que les médecins retrouvent l’importance de la parole du malade et de l’écoute qu’il importe de lui porter quand ils engagent des soins.

Le second élément de l’économie politique de la santé est le rôle du discours et de l’information dans la survenue de la maladie et dans les soins qu’elle suscite. De la même façon que le corps et la maladie s’inscrivent dans une dimension symbolique, la maladie s’inscrit dans les discours et les informations qui dominent les médias et les discours des pouvoirs qui nous sont imposés. Dans l’Antiquité – peut-être d’ailleurs, encore de nos jours, la maladie était liée par le discours politique et par les idéologies au rôle des divinités. Aujourd’hui, le discours des médias et le discours politique s’emploient à réduire la maladie à sa dimension organique, ce qui empêche toute critique économique et politique de sa survenue et des soins qui permettent de guérir.

Un troisième élément de la critique de cette économie politique est la distanciation par rapport à l’hégémonie des acteurs qui dominent l’espace public de la santé : les acteurs de l’industrie pharmaceutique et les médecins qui sont porteurs de cette culture dominante sans la mettre en question. Pour pouvoir pleinement mettre en œuvre une critique de l’économie de la santé, il ne faut plus considérer les acteurs de la médecine et de la pharmacie comme des bienfaiteurs, mais se rappeler que ces domaine sont, comme les autres domaines de la vie sociale, dominés par la logique du marché.

Enfin, au lieu d’oublier de remettre en question les normes de la médecine en se contentant de réclamer plus de masques et plus de vaccins, les acteurs du débat politique devraient peut-être commencer par se demander réellement s’ils servent à quelque chose et s’ils ne constituent pas aussi des expressions de cette hégémonie idéologique de la pensée qui domine le domaine de la santé. Il importe de manifester un doute, comme le disait Descartes, sur cette réduction de la médecine à de la fonctionnalité et à rendre au langage et au symbolique toute leur place dans la relation à la maladie et, surtout, à ne pas limiter la maladie à une réponse à l’urgence, ce qui rend impossible l’expression du doute.

Se rappeler que la médecine est un champ politique comme les autres, cela consiste, aujourd’hui, à penser avec les loups, c’est-à-dire à penser avec ceux qui refusent de se laisser asservir comme les chiens, à penser avec ceux qui dénoncent les logiques imposées par le libéralisme jusque dans notre rapport au corps et à son hygiène.

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