Bernard Lamizet
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Billet de blog 11 juin 2020

La ville redevient un espace politique

À l’approche du second tour des élections municipales, le 28 juin, et depuis que la campagne électorale a commencé, voici plusieurs mois à présent, la ville semble bien être redevenu ce qu’elle n’a jamais véritablement cessé d’être : un espace politique. Mais peut-être importe-t-il de se demander ce que cela signifie aujourd’hui.

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LA VILLE REDEVIENT UN ESPACE POLITIQUE

À l’approche du second tour des élections municipales, le 28 juin, et depuis que la campagne électorale a commencé, voici plusieurs mois à présent, la ville semble bien être redevenu ce qu’elle n’a jamais véritablement cessé d’être : un espace politique. Mais peut-être importe-t-il de se demander ce que cela signifie aujourd’hui.

L’espace urbain a toujours été un espace politique

Rappelons-nous, une fois de plus, ce que signifie le mot politique dans notre langue, d’où il vient, comment il a été formé. Ce mot est issu d’un mot grec, polis, qui désignait, dans la culture grecque de l’Antiquité, la ville, dans toutes ses dimensions, dans toues ses logiques, à la fois géographique, institutionnelle, économique, sociale et culturelle. L’espace de la ville est un espace qui ne peut être que politique parce que la ville est toujours construite et aménagée par des femmes et des hommes qui vivent ensemble, dans le même espace, et qui, par conséquent, fondent leur identité sur le fait d’être reconnus les uns par les autres. Si l’espace urbain a toujours été un espace politique, c’est qu’il s’agit d’un espace qui a toujours aménagé par des femmes et des hommes afin d’y habiter en se soumettant à d’autres lois que les contraintes de la nature. L’espace de la ville se définit comme un espace dont la géographie est nécessairement instituée et régulée par des lois qui sont l’œuvre des femmes et des hommes qui vivent en se partageant un espace commun. C’est ce qui fait que l’espace urbain a toujours été un espace politique, et cela aussi pour une autre raison : il s’agit d’un espace fondé sur la division, sur le partage, entre des espaces privés, dans lesquels nous habitons et dans lesquels vivent les familles, qui sont le premier espace institutionnel à fonder notre identité, et des espaces publics, dans lesquels nous circulons, dans lesquels nous nous déplaçons et dans lesquels nous allons à la rencontre des uns des autres dans des pratiques sociales communes, et dans la fondation de cultures qui expriment la dimension collective de notre identité en la partageant avec le psychisme qui exprime sa dimension singulière. Sans doute est-ce parce que la ville est, ainsi, peut-être, le premier espace politique que l’humanité ait connue que les élections municipales ont une importance considérable dans notre culture politique, même si l’espace urbain a, de plus en plus, fait l’objet d’une forme de conquête ou d’appropriation par des activités marchandes et commerciales.

Habiter la ville est un engagement citoyen

Habiter la ville, ce n’est pas seulement y vivre, ce n’est pas seulement y passer son temps, c’est aussi s’engager, c’est aussi manifester un engagement politique. Être citoyen, ce n’est pas seulement occuper une habitation dans la ville pour y vivre avec les siens, c’est aussi confronter l’habitation, moment singulier de la vie sociale, aux pratiques sociales et collectives que nous mettons en œuvre quotidiennement, tous les jours, c’est aussi confronter les normes et la culture qui sont les nôtres en fondant notre histoire psychique aux normes et à la culture qui nous sont imposées par notre partage de l’espace commun comme celui de la ville avec les autres, avec celles et ceux qui habitent la même ville que nous et qui, de ce fait, reconnaissent les mêmes lois que nous. C’est la reconnaissance des lois communes qui fait de l’habitat urbain un engagement citoyen, car c’est en reconnaissant les mêmes lois que les autres que nous leur reconnaissons une identité commune, partagée entre eux et nous. La ville vient, en quelque sorte, nous rappeler dans l’espace qu’il n’y a pas d’identité sociale qui ne se fonde pas sur cette reconnaissance partagée. L’espace urbain fait de la filiation et de la famille des institutions, c’est-à-dire des structures fondamentalement politiques. C’est pourquoi habiter la ville est un engagement citoyen, et, par conséquent, que notre participation aux activités politiques qui fondent la ville, à commencer, justement, par les élections municipales, contribue à fonder l’identité dont nous sommes porteurs. En habitant la ville et en reconnaissant la légitimité des lois qui la structurent, nous manifestons notre identité citoyenne, nous exprimons l’engagement qui nous fonde comme des acteurs politiques, comme des zoâ politika, des être vivants politiques, comme le disait Aristote.

L’aménagement de la ville fonde un projet politique

Mais, dans ces conditions, l’aménagement de l’espace urbain est un ouvrage politique. Aménager la ville ne saurait se réduire à la recherche d’améliorations fonctionnelles, à la mise en œuvre de travaux d’utilité commune : aménager la ville, c’est construire un espace qui a du sens pour ceux qui vivent, c’est fonder un espace de langage et de culture, un espace qui fonde l’identité en constituant un espace de parole, de langage, de communication, d’échange symbolique autant que d’échanges économiques. Dans la ville, aller à la rencontre des autres, c’est, ainsi, exprimer l’identité politique dont on est porteur car les pratiques sociales que nous mettons en œuvre avec eux ont, pour eux et pour nous, une signification commune. Finalement, à bien réfléchir, l’aménagement de la ville donne toute sa dimension à la logique même de l’échange, c’est-à-dire une signification symbolique et culturelle autant qu’économique. C’est, d’ailleurs, pourquoi la ville a toujours été un espace d’information, de communication et de médiation autant qu’un espace d’habitation ; c’est toujours dans les villes que les journaux ont été élaborés, publiés et diffusés, c’est toujours dans les espaces urbains que les écoles ont été construites, c’est toujours dans des villes qu’ont été conçus et aménagés les espaces destinés aux pratiques sociales partagées, qu’il s’agisse des temples, des agoras, des espaces politiques, des espaces commerciaux, ou des cafés.

Choisir les acteurs institutionnels de la ville et choisir les projets urbains

Voilà bien la raison pour laquelle il est important de se rendre compte de l’importance des élections municipales : il s’agit de la pratique institutionnelle par laquelle nous choisissons les acteurs institutionnels qui vont construire la ville que nous voulons, qui vont aménager l’espace urbain dans lequel nous voulons vivre, qui vont peupler la ville des symboles des éléments de langage, des mots, qui donnent à l’espace urbain les significations que nous voulons pour lui. Ne nous trompons pas : choisir des projets urbains et en rejeter d’autres parmi ceux qui nous sont proposés par les candidats aux élections municipales ne saurait se réduire à un choix comparable à un choix commercial : il ne s’agit pas de feuilleter un catalogue et de choisir le projet qui nous séduit ou le projet qui nous semble le plus utile. Choisir des projets urbains, c’est, en réalité, fondamentalement, choisir les projets d’aménagement qui vont donner à l’espace urbain la signification que nous souhaitons pour lui, c’est choisir les espaces urbains qui exprimeront le mieux l’identité sociale et culturelle dont nous sommes porteurs. Dans ces conditions, les élections municipales constituent pleinement un moment de notre vie citoyenne : en décidant quel est le projet urbain qui exprime le mieux notre identité politique, nous mettons en œuvre un acte politique qui fait de nous des citoyens ; en choisissant l’identité politique que nous voulons pour la municipalité de la ville où nous habitons, nous manifestons cet engagement qui fonde la dimension politique du fait d’habiter la ville. Mais, dans le même temps, nous articulons les trois dimensions de l’identité urbaine : son identité réelle, c’est-à-dire la reconnaissance des contraintes naturelles ou économiques à laquelle est soumis l’espace de la ville, son identité symbolique, c’est-à-dire la culture qui exprime l’identité dont sont porteurs les habitants de la ville, et son identité imaginaire, c’est-à-dire le futur de la ville que nous imaginons pour demain.

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