LA PESTE

J’avais prévu de consacrer mon billet de ce jeudi aux élections municipales dont le premier tour aura lieu ce dimanche, mais les événements et la situation de crise que semble connaître le monde me poussent à évoquer aujourd’hui le coronavirus et les significations des discours que lui consacrent les acteurs politiques et les médias.

LA PESTE

J’avais prévu de consacrer mon billet de ce jeudi aux élections municipales dont le premier tour aura lieu ce dimanche, mais les événements et la situation de crise que semble connaître le monde me poussent à évoquer aujourd’hui le coronavirus et les significations des discours que lui consacrent les acteurs politiques et les médias.

 

L’origine de la pandémie : la Chine

Si l’on parle de l’origine de la propagation du coronavirus, qui se situe en Chine, peut-être n’est-ce pas tout à fait seulement pour les raisons objectives de l’émergence de la maladie. À tout le moins cette origine contribue-t-elle à former les significations multiples du discours sur le coronavirus, pour trois raisons. D’abord, il s’agit de la résurgence d’une figure mythique, qui s’était propagée en France à une certaine époque, celle du « péril jaune ». Dans la mythologie politique de notre pays, cette figure fut présente pour montrer une des formes idéologiques du danger, de la menace, celle qui est d’autant plus forte qu’elle vient d’un pays encore considéré comme lointain, porteur d’une culture différente de la nôtre. Sans doute, d’ailleurs, y a-t-il, dans ce discours, y compris dans les propos contemporains sur l’origine de la propagation du virus, quelque chose d’une forme de racisme. Par ailleurs, la propagation du coronavirus est liée au voyage : en ce sens, il s’agit d’une réapparition contemporaine du mythe du voyageur, de l’étranger, mais, surtout, de l’errance. C’est au voyage que l’opinion attribue la propagation du coronavirus, manière, pour elle, de donner une nouvelle fois une forme de légitimité au discours hostile au voyage et à l’étranger, qui s’inscrit dans la culture de dénonciation de ce que l’on appelle aujourd’hui la migrance, façon d’échapper à cette autre figure mythique, celle de l’immigration. Enfin, dans l’origine du coronavirus, située à Wuhan, en Chine, il y a, liée, sans doute à l’hostilité idéologique à l’étranger, une sorte de peur devant l’inconnu, devant ces terres lointaines dont on ne sait pas grand-chose. Par leur discours sur la propagation du coronavirus, les médias contribuent à entretenir cette forme d’inquiétude liée au lointain, à ce qui peut apparaître comme un autre monde.

 

La pérennité des figures de la peste

Le discours qui se répand sur le coronavirus et sur sa propagation s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler la culture de la peste, dans la mythologie liée à la maladie. La figure de la peste s’est répandue dans tous les pays, à partir du Moyen Âge, et elle a toujours représenté une maladie à laquelle on ne savait pas grand-chose, que l’on avait du mal à comprendre et donc à soigner, Il se trouve que je vis à Marseille, et que l’histoire de cette ville a été marquée par la survenue d’une peste issue d’un bateau en 1720.  Quand on vit dans cette ville, on est particulièrement sensibilisé à la figure mythique de la peste. Mais ce que l’on peut ainsi appeler le mythe de la peste revêt plusieurs représentations, s’inscrit dans plusieurs formes de maladies : sans doute, par exemple, est-ce dans cette mythologie que se sont inscrits les discours sur le SIDA. Il s’agit, en réalité, de maladies qui se propagent, qui se diffusent, qui constituent, ainsi, une forme de menace pour le monde dans lequel nous vivons, pour les sociétés dans lesquelles nous vivons, et de maladies dont la représentation articule un discours fondé sur le savoir médical et sur la représentation de ses limites et un discours sur la morale et sur l’économie politique. La figure de la peste a, ainsi, toujours articulé le discours sur les limites du savoir médical et le discours sur l’économie politique et sur ses contraintes. Aujourd’hui, le discours sur le coronavirus repose en partie sur un discours inconscient sur le commerce international et sur les formes de danger de décroissance liés à l’affaiblissement des stratégies commerciales des  pays dans lesquels nous vivons, notamment en Europe. La figure de la peste constitue toujours un discours lié à un imaginaire relatif aux échanges internationaux.

 

La figure de la maladie

Mais, avant tout, le coronavirus est un virus, il est la cause d’une maladie qui peut entrainer des morts. Or, la maladie a toujours été une figure majeure du discours politique. En effet, d’abord, la maladie est une menace qui fonde la légitimité des acteurs du pouvoir et des décideurs politiques. Au fond, la figure de la maladie reproduit le discours sur la guerre en faisant des responsables politiques des acteurs qui sont là pour protéger les populations qu’ils gouvernent. Ce n’est pas un hasard si, pour envisager le coronavirus, le président de la République a réuni un « conseil de défense ». L’autre dimension du virus et de sa propagation est celle d’une forme d’unification autour du danger : comme dans les situations de guerre, justement, les acteurs politiques refoulent, en quelque sorte, leurs oppositions, leurs conflits, leurs antagonismes, pour énoncer un discours politique commun face à l’adversité. Si l’on réfléchit bien, il s’agit d’un véritable refoulement du politique : alors que notre pays se situe au cœur d’une période électorale, puisque les conseils municipaux seront désignés ce dimanche, le 15 mars, et le dimanche suivant, le 22 mars, pour le second tour, la figure de la menace liée à la maladie fait, en quelque sorte, taire les oppositions, elle les refoule pour faire place à un discours imaginaire sur l’unité nationale – ce qui permet, au passage, d’oublier de parler de la dimension économique et sociale de la maladie et de sa propagation, qui sont liées en grande partie aux conditions de vie et d’habitat imposées aux habitants de notre pays.

 

L’urgence et le lien aux élections

C’est que la propagation du coronavirus et le risque d’apparition de ce que l’on appelle une pandémie se situent en pleine période électorale, ce qui fait que des voix se sont élevées pour demander un report des élections municipales. Il y a, d’ailleurs, une forme de contradiction entre le fait de fermer des écoles pour empêcher la propagation du virus et pour éviter que les enfants ne contractent la maladie et le fait de refuser le report des élections qui se déroulent, tout de même, en grande partie, justement, dans des écoles, au risque d’accentuer, ainsi, la propagation d’un virus dont les électeurs pourraient être porteurs. C’est cette contradiction qui montre le caractère en grande partie imaginaire, idéologique, du discours politique sur la menace du coronavirus. Comme toujours dans les discours sur la peste et dans les manifestations de ce mythe, une légitimité politique particulière du pouvoir se fonde sur l’urgence. Les municipalités qui seront élues ce dimanche et le dimanche suivant le seront en grande partie pour faire face, aujourd’hui, aux exigences sanitaires et sociales liées à la maladie, et c’est toute la politique des municipalités, notamment dans le domaine du logement et dans celui de ce que l’on peut appeler l’égalité devant le soin et devant la médecine, qui deviennent d’autant plus importantes que nous sommes dans une situation d’urgence. Finalement, l’une des significations majeures de cette confrontation entre les acteurs politiques et la pandémie est l’exigence de garantir l’égalité de tous devant l’urgence. Peut-être s’agit-il même d’une reconfiguration de ce que l’on appelle le pouvoir politique. Dans l’articulation entre la maladie et la situation de santé publique et la reconnaissance et la mise en œuvre du pouvoir politique, se situe ce que l’on pourrait appeler la dimension écologique du fait politique. C’est que l’écologie politique ne saurait se réduire à l’expression d’une identité particulière qui semble se l’approprier, mais il s’agit de l’élaboration et de la mise en œuvre d’une politique de l’espace social. Il s’agit de faire en sorte que l’espace dans lequel nous vivons, notamment l’espace des villes puisque nous sommes à l’approche des élections municipales, soit un espace pleinement politique, c’est-à-dire un espace aménagé et régulé par les acteurs politiques et un espace de sécurité, c’est-à-dire un espace dans lequel on peut circuler librement, c’est-à-dire sans contrainte, en particulier sans contrainte de protection, et un espace dans lequel on peut aller à la rencontre de l’autre librement, c’est-à-dire sans craindre qu’il ne nous menace.

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