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Billet de blog 12 juin 2025

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LA SOUS-TRAITANCE DE LA VIOLENCE D’ÉTAT

Toute la France le sait, à présent : Hichem Miraoui, le coiffeur de Puget-sur-Argens dans le Var, a été tué par Jun voisin raciste, xénophobe, partisan de l’ultra-droite. Essayons d’aller au-delà de l’événement pour mieux comprendre ce qu’il révèle, comme toutes les violences, des impasses de notre société et de nos états.

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Qu’appelle-t-on « violence d’État » ?

Écoutons Max Weber, une fois de plus : l’État, selon lui, se caractérise par le fait qu’il a le monopole de la violence légitime. Cela signifie qu’il a le droit d’exercer sa propre violence, la « violence d’État », celle de la guerre, celle de la prison et de la violence judiciaire, mais aussi la violence de la police. Mais ce n’est pas parce que c’est l’État qui exerce cette violence qu’elle est légitime pour autant, et, dans le cas du meurtre d’H. Miraoui, ce n’est pas parce que le meurtrier est un simple habitant de Puget-sur-Argens sans lien avec la police que l’évolution contemporaine de l’État n’est pour rien dans cette violence. C’est que la violence d’État ne saurait se limiter aux actes violents commis par des porteurs de l’autorité publique : elle se manifeste aussi dans des actes de violence commis sous l’emprise, culturelle ou idéologique, du discours de l’État ou des orientations de la politique qu’il met en œuvre. Les discours sur l’immigration, sur les risques qu’elle ne soit élevée et sur ses méfaits de l’ordre du fantasme, sans cesse dits et redits par des acteurs de l’État, à commencer par des ministres, ne sont pas pour rien dans la survenue de tels crimes. Et l’on a entendu, lors de cet événement, le silence assourdissant du chef de l’État lui-même, pourtant prompt à prendre la parole dans d’autres circonstances.

Qu’est-ce que la violence d’État ?

La mort de Nahel, les violences policières dans le cadre de nombreuses manifestations, ne sont rien d’autre que des manifestations de la violence d’État quand elle devient illégitime. C’est aussi le cas de la contribution de notre pays à la guerre palestinienne d’Israël quand il fournit des armes et des munitions à l’État de B. Netanyahou pour lui permettre de mettre en œuvre sa politique de violence coloniale. La violence d’État est celle qui s’exerce dans le cadre d’une politique élaborée et engagée par l’État : la seule différence qui la sépare de la violence d’État proprement dite est qu’elle échappe aux normes et aux lois qui, dans ces moments, semblent avoir été conçus pour les autres. Le racisme est condamnable quand il n’est pas mis en œuvre dans les mots et dans les actes de l’État, mais il cesserait de l’être quand il est exercé par des policiers et d’autres acteurs de la puissance publique. Pourtant, ne nous trompons pas : la violence d’État est bien une violence comme les autres, quand il s’agit de la protection des colons et de la justification de leur violence en Nouvelle-Calédonie, en Ukraine ou à Gaza. Celles et ceux de ma génération se rappellent peut-être l’enlèvement, en plein Paris, en 1965, d’un opposant marocain, Mehdi Ben Barka, avec l’aide de policiers français, pour le compte du roi du Maroc. Tous ces actes ne sont que la manifestation d’une puissance de l’État hors de toute limite, de tout contrôle et de toute justification.

La sous-traitance de la violence d’État

Comme toutes les activités sociales, la violence d’État peut être « sous-traitée ». C’est peut-être le cas de l’événement de Puget-sur-Argens. Les violentes diatribes du ministre de l’Intérieur, ou du garde des sceaux, G. Darmanin, lui-même ancien garde des Sceaux, ont contribué à la montée et à l’aggravation de la violence dans notre pays. Mais aussi elles ont suscité ce genre d’acte qui permettent des déchaînements de violence sans aucune régulation. C’est tout un discours de la puissance publique qui a contribué à aggraver un climat, pourtant déjà lourd, de xénophobie et de violence ce qui explique que l’on en vienne à des actes de violence, injustifiables comme toute violence, comme celui de Puget-sur-Argens. C’est pourquoi on peut parler de sous-traitance : grâce à de tels actes, l’État peut mettre librement en œuvre sa politique sans courir le risque d’être condamné, et, même, plus, en faisant porter la responsabilité de tels actes de violence par des individus, certes racistes et adeptes d’organisations politiques illégitimes, ce qui lui permet, en plus, de jouer le beau rôle du protecteur et du « gardien de la paix ». C’est la même sous-traitance de la violence qui permet à l’État d’éviter d’endosser la responsabilité des licenciements et des fermetures d’entreprises en ne jouant aucun rôle dans cette aggravation des politiques sociales, due, tout de même, en grande partie, aux insuffisances de la politique économique de la puissance publique. La violence de la politique économique de l’État et de ses erreurs de choix et d’orientations est exercée par les entreprises dans la réalité vécue par celles et ceux qui en sont les victimes.

Les violences policières et militaires

Les policiers sont souvent ceux qui agissent, selon eux, au nom de l’État, mais il s’agit, en fait d’une forme de sous-traitance permettant, justement, à l’État de se décharger sur eux d’une violence dont les dirigeants savent très bien qu’elle serait illégitime. Les morts du métro Charonne, à Paris, en 1962, au moment de la guerre d’Algérie, la mort de Nahel de nos jours, les violences exercées sans aucun contrôle ni raison par des policiers, le 6 juin dernier, contre de jeunes manifestantes du lycée Hélène-Boucher à Paris, ne sont que quelques exemples venant illustrer cette façon qu’a l’État de faire exercer par des policiers des violences que les gouvernants exerceraient volontiers sans pouvoir le faire. L’État a, ainsi, deux bras armés pour sa politique de violence. À l’intérieur, c’est la police, tandis qu’à l’extérieur, c’est l’armée. C’est pourquoi les violences policières sont bien des manifestations de la violence d’État, même parée des beaux costumes du maintien de l’ordre, et les violences militaires sont d’autres manifestations de cette violence, au cours des guerres ou dans l’élaboration d’une puissance nucléaire. Les policiers et les soldats sont bien des « sous-traitants » d’une politique de violence d’État décidée et encadrée par des acteurs politiques se gardant bien d’agir eux-mêmes grâce à ce que l’on pourrait appeler le « privilège d’inaction » que leur donne leur pouvoir ou leur statut dans l’espace politique.

La violence de la colonisation

La colonisation a toujours été une politique de violence commise par des états au détriment des populations et des cultures de pays qu’ils entendent conquérir pour les contrôler, pour les mettre à leur service, afin d’en retirer tous les profits et tous les bénéfices. Ce n’est donc pas un hasard si la violence policière de la manifestation du lycée parisien dont je parlais plus haut a eu lieu, justement, parce qu’il s’agissait d’une manifestation contre une colonisation. Et c’est bien au nom d’une forme de colonisation que la Russie tente de s’approprier l’Ukraine, tandis que B. Netanyahou tente de faire disparaître la Palestine et d’empêcher l’émergence d’un état palestinien indépendant. En France, nous avons connu la conquête de l’Algérie et sa colonisation en 1830, puis la guerre qui a permis à ce pays de devenir indépendant contre la violence des colons français, semblable à celle, de nos jours, des colons de la Nouvelle-Calédonie ou à celle des colons israéliens d’aujourd’hui en Palestine. Dans ces deux pays, les colons ne sont que les sous-traitants d’une politique impérialiste dont ils ont tiré des bénéfices avant d’être, dans la suite, ceux qui y perdent des profits et des statuts illégitimes. La colonisation est ainsi, toujours, une politique d’État sous-traitée par les états qui recherchent l’extension de leur territoire ou de leurs bénéfices sur le dos des colons poussés par un désir d’enrichissement à bon compte. Mais c’est justement cette violence d’État qui a été mise en œuvre au cours de la conquête de l’Amérique du Nord par les chercheurs d’or ou par les « cow-boys » des États-Unis, Lincoln étant celui qui, lui, se parait de la belle figure de celui qui a mis  fin à l’esclavage.

La sous-traitance : le symptôme d’une impuissance

Ne nous trompons pas : dans le champ des institutions et des pouvoirs comme dans celui de l’économie et des entreprises, la sous-traitance n’est que le symptôme d’une impuissance. Si l’État en vient à sous-traiter les actions et les choix nécessaires à l’accomplissement de ses missions régaliennes, c’est qu’il est devenu incapable de faire face à elles. Certaines nations sont même devenues à ce point impuissantes face à des états qu’ils se font sous-traiter des missions, comme ce fut le cas de la Guyane qui abrita un bagne ou des pays qui se font voler leurs ressources par des états qui leur « sous-traitent » ainsi leur politique énergétique. C’est une belle illustration du fait que ce que l’on appelle de nos jours la mondialisation n’est rien d’autre que cette image de la sous-traitance politique à l’échelle du monde. Mais, à force de sous-traiter leur politique, les états sont confrontés à ce que F. Fressoz (« La Monde », 4 juin 2025) appelle le « risque de l’impuissance ».

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