La Méditerranée, un espace politique

Sans doute l’espace méditerranéen a-t-il toujours constitué un espace politique, à la fois en raison des échanges qui se sont toujours déroulés entre les pays qui bordent la Méditerranée et qui, ainsi, en forment l’espace, et en raison de l’unité culturelle que compose cet espace. Mais cet espace devrait, dans ces conditions, constituer, aujourd’hui, pleinement un espace politique.

L’espace méditerranéen : l’espace d’une double rupture

L’espace méditerranéen est, aujourd’hui, traversé par une double rupture, qui, par ailleurs, constitue une de ses caractéristiques politiques. La première de ces ruptures est l’opposition entre le Nord et le Sud : l’aire méditerranéenne est un monde traversé par l’opposition entre les pays du Nord et ceux du Sud – ce qui a pour signification, aujourd’hui, l’opposition entre les pays du Nord, qui désignent les pays économiquement développés et industrialisés, les pays riches, et les pays du Sud, qui désignent les pays qui ont, en quelque sorte, souffert de la domination politique et de l’impérialisme économique de ceux du Nord, faisant partie de l’espace européen. Les rives Nord et Sud de la Méditerranée sont composées, aujourd’hui, de pays qui connaissent des degrés différents de développement économique et à une richesse différente. L’autre rupture qui traverse l’espace méditerranéen est plus politique : il s’agit de la rupture entre les pays de l’Est et ceux de l’Ouest. Tandis que les pays de l’Ouest méditerranéen (en particulier Espagne, France, Grèce, Italie) se signalent, aujourd’hui, par des cultures devenues en grande partie, depuis des époques différentes, des cultures laïques, les pays de l’Ouest connaissent des cultures dominées par des pratiques et des institutions religieuses. Cela peut expliquer l’importance du fait religieux dans les conflits qui traversent l’Est de la Méditerranée. Par ailleurs, on peut remarquer que l’est méditerranéen a été longtemps – jusqu’à la fin de la première guère mondiale - dominé par l’empire ottoman, ce qui explique aussi l’importance qu’y revêt le fait religieux. Si l’on peut ainsi remarquer l’importance de cette double rupture dans l’espace méditerranéen, c’est qu’elle permet de comprendre les évolutions politiques qui s’y engagent, aujourd’hui comme hier.

Un espace de culture

L’aire méditerranéenne se caractérise notamment par c que l’on pourrait appeler des cultures communes ou des cultures partagées. La culture peut se définir comme une médiation symbolique de l’identité, comme l’expression d’une identité partagée. Sans doute est-ce, justement, le cas de la Méditerranée. En ce sens, l’appartenance à l’espace de la Méditerranée représente une forme d’identité qui donne aux habitants de tous les pays qui en font partie des langages communs et des pratiques culturelles partagées. La culture commune qui caractérise cet espace peut se définir par trois traits communs. Le premier est l’importance de la mer dans les pratiques culturelles et les représentations des pays et des régions qui composent cet espace : la culture méditerranéenne a la Méditerranée en commun et c’est ce qui explique que les cultures qui y sont nées et qui s’y expriment se reconnaissent ce trait commun  fondamental qui fait partie de leurs langages et de leurs représentations. Le second caractère commun que l’on peut relever dans cet espace commun est l’importance, précisément, de la culture et des pratiques culturelles dans l’ensemble des pays qui le composent. Qu’il s’agisse de l’architecture, de l’art, de la littérature ou des formes plus contemporaines d’expression et de représentation, l’espace méditerranéen est un espace qui a toujours cherché à se donner à voir, à se donner à lire, à se donner à écouter. Il ne s’agit pas d’un espace dans lequel on se contente de vivre : il s’agit d’un espace dans lequel on cherche à donner du sens à l’identité partagée.

Un espace de villes

Peut-être s’agit-il du troisième fait culturel partagé dans l’espace de la Méditerranée. L’aire méditerranéenne s’est toujours caractérisée par l’importance qu’y revêt la ville. Tandis que, dans d’autres pays, l’agriculture a longtemps représenté une partie dominante de l’économie, l’espace méditerranéen s’est toujours signalé par l’importance qu’y occupe l’urbanité. Cela tient, en particulier, à l’importance des ports dans lesquels se manifeste, justement, l’identité partagée de la mer, mais aussi à l’importance des activités liées au commerce et aux échanges qui, dans l’histoire, ont toujours accentué le développement des villes et des espaces urbains, espaces de marchés, de circulation, d’échanges, mais aussi, dans ces conditions, espaces de paroles, d’information et de communication. C’est cela, une ville : un espace dans lequel, pour reprendre l’expression de Lacan, ça parle.C’est ce qui explique l’importance de l’information et de la littérature, mais aussi celui des chansons, notamment, au Moyen Âge, des chansons de geste et des épopées dans les cultures méditerranéennes. Mais, dans le même temps, un espace de ville (polis) n’est pas un espace dont l’histoire est dominée par les conquêtes et par les appropriations, mais un espace dont l’histoire est dominée par les paroles, par les négociations, par les confrontations de représentations et de discours. C’est aussi ce qui donne son importance au fait urbain, dominé depuis toujours par la centralité de l’agora ou du forum, lieux dominés, comme on sait, par la parole.

Un espace économique

Ce sont les échanges qui ont toujours fait de l’espace méditerranéen est un espace économique. C’est ce qui explique la domination  de l’économie méditerranéenne par la navigation et le transport maritime, qui ont, par ailleurs, toujours constitué des éléments fondamentaux de la richesse et du développement économique. Mais, si la circulation et les transports ont une telle importance, c’est parce que l’économie méditerranéenne est une économie d’échanges. Cela permet, d’ailleurs, de comprendre le retard qu’a pu prendre l’industrialisation, dans certains pays méditerranéens, mais aussi, par conséquent, aujourd’hui, l’importance que peuvent prendre les technologies et les institutions d’information et de communication dans le développement économique et dans ce que l’on peut appeler le futur économique de l’aire méditerranéenne. Sans doute cela peut-il permettre aussi de comprendre l’importance qu’a pu prendre le tourisme dans le développement économique des pays méditerranéens, mais il est essentiel que les pays de l’aire ne se fassent pas piéger par l’importance du tourisme et par la dépendance qu’il risque de leur imposer vis-à-vis des autres pays du monde – notamment des pays riches du monde du Nord. Pour que l’espace méditerranéen redevienne ce qu’il a été dans son histoire, un pays riche et développé, il importe que les pays qui le composent imaginent de nouvelles orientations de leurs politiques économiques et ne dépendant plus des pays du Nord dans le domaine de l’emploi et du développement des entreprises et des acteurs économiques.

Repenser la politique internationale méditerranéenne

Il devient, aujourd’hui, d’une certaine manière, urgent de penser une politique internationale de la Méditerranée. La question des migrations issues des pays du Sud – en particulier des migrations suscitées par les conflits politiques comme dans des pays comme la Syrie, ou des migrations économiques liées à la recherche d’emploi dans les pays plus industrialisés du Nord – représente une forme de signal de l’urgence économique d’une telle politique de concertation et de dialogue entre les pays méditerranéens. Mais les guerres et les conflits occupent trop de place dans la politique méditerranéenne, notamment le conflit palestinien, pratiquement ininterrompu depuis 1948, et les conflits liés à la montée du radicalisme islamique, en particulier de son terrorisme et de sa violence. Il importe que soient aujourd’hui constitués des institutions et des organisations internationales méditerranéennes véritables, reconnues, efficaces, pour constituer des espaces de négociation pour en finir avec la politique des guerres. C’est cela, la politique internationale méditerranéenne, qui n’a, en réalité, jamais donné lieu à l’institution d’organisations véritablement actives et présentes dans l’espace public international. Il importe de repenser cette politique, d’imaginer une identité politique méditerranéenne contemporaine.

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