AUX ÉTATS-UNIS : UNE RUPTURE ?

Donc Joe Biden a été élu président des Etats-Unis. Après un dépouillement qui a duré plusieurs jours et des tentatives de D. Trump, le président sortant, pour dénier les résultats de l’élection des « grands électeurs » et se maintenir au pouvoir, il apparaît que ce sont les partisans du candidat démocrate qui disposent de la majorité des électeurs du président.

Que signifie la victoire de J. Biden ?

Cette victoire du candidat démocrate peut se lire de plusieurs manières. D’abord, il s’agit d’un retour de la social-démocratie au pouvoir aux Etats-Unis, après ce qui peut constituer une forme de parenthèse, celle de la présidence de D. Trump. Mais sans doute ce retour de la social-démocratie, incarnée lors de cette élection par le candidat démocrate, semble ne pas se limiter aux Etats-Unis. Si elle se manifeste par le retour des démocrates au pouvoir, c’est dans plusieurs pays que la social-démocratie semble retrouver le pouvoir.

Par ailleurs, cette victoire de J. Biden peut se lire comme un rejet du trumpisme et du projet politique de D. Trump. Il s’agit à la fois d’un rejet d’une domination de la politique par les puissances de l’argent, en quelque sorte représentées par l’acteur de l’immobilier, et de l’expression d’un rejet du libéralisme sous les formes qu’il revêt aujourd’hui, aux Etats-Unis comme ailleurs. Mais sans doute s’agit-il aussi du rejet d’une certaine conception de la vie politique aux Etats-Unis et des institutions, en quelque sorte mises à mal à la fois par la situation sanitaire et la crise liée à la pandémie, aux Etats-Unis comme dans d’autres pays, et par la façon dont D. Trump a exercé sa présidence.

Au-delà, peut-être le succès de J. Biden nous renvoie-t-il aux idéaux de la démocratie américaine, exprimés par la constitution de 1787 et par l’institution du nouvel état après la rupture avec l’Europe et la Grande-Bretagne. En effet, en remportant cette élection, J. Biden et le parti démocrate manifestent probablement l’intention d’instaurer, de nouveau, une démocratie véritable aux Etats-Unis. En tout cas, il est permis de l’espérer et d’exprimer une forme d’espoir politique au sujet des Etats-Unis.

 

Trump et le déni

Ce qui est apparu, au moment de la désignation des « grands électeurs » amenés à désigner le futur président des Etats-Unis, c’est que le président sortant s’enfermait dans une sorte de déni. Jusqu’à ce qu’il ne lui soit plus possible de se maintenir dans cette sorte d’aveuglement, D. Trump aura été convaincu à la fois de son succès, de la défaite de J. Biden et d’une sorte d’interdit pour les démocrates de revenir au pouvoir, à moins de se livrer à une entreprise de fraude, comme si le pouvoir était interdit aux démocrates, comme s’il était nécessaire aux démocrates de frauder pour jouer un rôle dans l’espace politique des Etats-Unis.

Dans ce déni, D. Trump exprimait aussi une vieille revendication du populisme : la dénonciation de la démocratie et même de la vie politique dans son ensemble. Dans le déni dans lequel il s’enferrait, D. Trump s’enferrait aussi dans ce rejet de la vie politique, dans cette conception de la société selon laquelle seuls ceux qui disposent des richesses et des biens peuvent exercer le pouvoir. Comme si, finalement, ce n’était pas le choix des électeurs ni le vote exprimé lors d’une élection qui étaient porteurs de la légitimité de l’État, mais la puissance de l’argent et le pouvoir des entreprises. Mais ne nous trompons pas : une telle conception du pouvoir et du politique se manifeste aussi dans d’autres pays, à commencer par la France, et peut-être s’agit-il d’une des explications de la victoire d’E. Macron lors de l’élection présidentielle de 2017.

 

Une élection qui signifie une rupture

Sans doute l’élection de J. Biden a-t-elle, ainsi, la signification d’un rejet du populisme, d’une rupture avec cette conception de la politique. C’est la première rupture qu’exprime cette élection. Il s’agit d’une rupture avec la dynamique engagée aux Etats-Unis par D. Trump, qui rejoignait, d’ailleurs, celle qui avait été engagée par l’élection de R. Reagan en 1980. En signifiant le rejet de la politique menée par D. Trump, l’élection de J. Biden exprime une rupture avec l’importance prise, dans la société poltiique des Etats-Unis, par les acteurs populistes d’une droite libérale se donnant les apparences d’une orientation politique se voulant proche de ce qu’elle appelle « le peuple », sans savoir ce qu’il est réellement, faute d’avoir l’expérience d’une véritable relation avec lui.

La seconde rupture marquée par l’élection de J. Biden se situe avec l’isolationnisme marqué par la politique de D. Trump, notamment dans la politique internationale. En élisant J. Biden, les Etats-Unis reviennent, en quelque sorte, dans le débat entre les nations et dans l’engagement d’un véritable réseau de relations avec les autres puissances du monde. Probablement les Etats-Unis entendent-ils, par cette élection, dire au monde entier qu’ils sot disposés à parler de nouveau avec lui, à échanger de nouveau des liens et des relations de nature à contribuer à l’apaisement des tensions entre les pays, entre les nations, entre les sociétés.

Une troisième rupture exprimée par l’élection présidentielle aux Etats-Unis se situe dans le domaine de conception du pouvoir. Si la politique menée par D. Trump était une politique personnelle maquée, notamment, par une sorte de confusion entre le domaine politique et la vie familiale, l’élection des démocrates signifie sans doute le retour à une approche de la politique dominée par le partage des pouvoirs et par un échange et une sorte de dialogue entre les institutions et entre les acteurs politiques.

Enfin, le retour des démocrates au pouvoir se situe dans le domaine de la politique de l’environnement, notamment dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique. Peut-être pouvons-nous espérer qu’aux Etats-Unis, l’industrie cesse d’exercer une puissance politique en limitant les engagements de ce pays dans le domaine de l’écologie, de l’environnement et de la lutte contre les dégradations de l’espace dans lequel nous vivons. L’élection de J. Biden signifie ainsi, sans doute, la fin de cette sorte de déni dans lequel s’enferraient les Etats-Unis à propos du climat et des incidences d’une certaine conception de la consommation dans le domaine de l’environnement. L’écologie semble de retour dans la politique des Etats-Unis.

 

Que signifie, aujourd’hui, la confrontation entre les Démocrates et les Républicains ?

Les Etats-Unis font partie des pays dans lesquels les identités politiques n’ont pas changé depuis plusieurs siècles – un peu comme la Grande-Bretagne. Mais, si la vie politique continue de s’inscrire dans cette opposition entre les deux partis dominants, cette confrontation a sans doute changé de sens. D’ailleurs, la rejet du trumpisme et de la candidature de D. Trump au sein même du parti républicain est certainement un signe de cette mutation de l’opposition entre démocrates et républicains.

D’abord, cette opposition s’est déplacée : dans cette progression des conceptions de la politique dominées par le libéralisme, le projet démocrate est sans doute porteur d’une dynamique de retour de l’État et de la régulation politique de la vie économique.

Par ailleurs, il ne faut pas que nous nous trompions et il ne faut pas que les acteurs politiques aux Etats-Unis continuent de la dénier, la montée de la pauvreté et de précarité dans l’ensemble de la société devient une préoccupation majeure et y répondre constitue une véritable exigence pour les pouvoirs, qui donne une signification urgente à l’opposition entre les démocrates et les républicains.

Enfin, la confrontation entre les démocrates et les républicains manifeste une forme de trace, aux Etats-Unis, d’une dynamique qui s’inscrit dans les incidences de la mondialisation. Si ces deux partis sont nés à une époque où les Etats-Unis ne jouaient pas le rôle qui est le leur aujourd’hui dans la vie politique internationale, la confrontation entre eux s’inscrit désormais dans l’opposition, en quelque sorte internationalisée, entre le libéralisme et l’égalité économique, entre deux conceptions de l’économie politique, l’une fondée sur la recherche du profit et l’autre sur l’engagement d’une dynamique de la solidarité.

Je conclurai en insistant sur le fait qu’il ne s’agit là que des significations que l’on peut donner à cette élection alors qu’elle vient de se produire, et non d’illusions dans lesquelles il importe de ne pas se bercer : il importe que nous demeurions critiques et vigilants à l’égard de la politique menée par les Etats-Unis.

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