Le peuple français est dans la rue

Nous avions consacré l’édition de la semaine dernière à des réflexions sur le projet de réforme des retraites préparé par l'exécutif. Nous poursuivons cette réflexion aujourd’hui, mais sous un autre angle: en faisant porter notre regard sur les mouvements sociaux de protestation qui se sont manifestés dans toute la France.

LE PEUPLE FRANÇAIS EST DANS LA RUE[1]

Nous avions consacré l’édition de la semaine dernière à des réflexions sur le projet de réforme des retraites préparé, sous l’autorité d’E. Macron, par le gouvernement d’É. Philippe et le haut-commissaire chargé de la réforme des retraites, J.-P. Delevoye. Nous poursuivons cette réflexion aujourd’hui, mais sous un autre angle : en faisant porter notre regard sur les mouvements sociaux de protestation qui se sont manifestés dans toute la France.

 

Le rejet du projet de réforme des retraites et le rejet de la politique engagée par l’exécutif

Si les grèves et les manifestations qui ont eu lieu ces jours derniers ont été massivement suivies, c’est qu’au-delà même du projet de réforme des retraites, elles expriment un rejet global de la politique libérale engagée par le président de la République et le gouvernement dirigé par É. Philippe. Le projet de réforme des retraites se fonde sur la généralisation de ce que l’on appelle la « retraite par points », c’est-à-dire sur une procédure d’acquisition personnelle des droits à la retraite. En d’autres termes, chacun devient, en quelque sorte, comptable de sa propre retraite, et une telle politique entre en contradiction avec l’autre grande logique politique des retraites, celle que l’on désigne par le terme de répartition, dans l’opposition à l’autre principe sur lequel peuvent se fonder les retraites, la capitalisation. Tandis que la capitalisation et le principe des points font de la retraite une figure inscrite dans l’économie libérale, pour laquelle chacun est responsable de ses droits, dans une forme d’échange avec les employeurs ou avec les institutions, la retraite par répartition repose sur le principe de la solidarité entre les générations, puisque ce sont les salaires des actifs qui alimentent les retraites auxquelles ont droit ceux qui ont travaillé, eux-mêmes ayant cotisé pour les retraites, tout au long de leur vie professionnelle. Tandis que, dans la mouvance du Front populaire et dans la dynamique sociale de la Libération, le principe de la répartition a fondé le régime français des retraites, le pouvoir exécutif dirigé par E. Macron et É. Philippe entend, par son projet de réforme, mettre fin à cette dynamique de la répartition et de la solidarité pour la remplacer par une politique en quelque sorte individualiste, celle de la capitalisation. Si cette politique fait l’objet d’un rejet aussi massif que celui qui s’est exprimé lors des grèves et des manifestations du 5 décembre, c’est que le peuple français exprime dans la rue sa revendication d’une politique des retraites fondée sur la solidarité au lieu de l’être sur le libéralisme.

 

Les expressions du rejet : la grève et les manifestations

Les deux grandes expressions du rejet de la politique menée par l’exécutif sont la grève, qui a eu lieu dans de très nombreux lieux de travail, dans des entreprises privées et dans le secteur public, et les manifestations qui se sont déroulées dans toutes les villes de notre pays. C’est l’espace public tout entier qui a été le théâtre de l’expression, par les manifestations et le discours de la presse engagée, du rejet de la réforme des retraites voulue par l’exécutif et c’est le monde du travail qui a été, lui aussi, l’espace de l’expression de ce rejet, à la fois par les grèves et par les manifestations de ce rejet, qui ne sont pas limitées au discours syndical, mais qui se sont aussi étendues à l’ensemble des salariés sur leur lieu de travail. Et, de fait, que ce soit dans les grèves ou dans les défilés, il est important de souligner que le rejet de la réforme des retraites n’a pas été seulement exprimé par la parole et l’engagement des travailleurs âgés, plus proches de la retraite, mais qu’il a été aussi exprimé par les jeunes salariés, qui relèvent, dans ce projet de réforme, la mise en œuvre d’une politique de nature à susciter chez eux des inquiétudes fortes sur leur avenir et sur la façon dont leur vie professionnelle va évoluer.

 

Significations de la manifestation

Penchons-nous, plus particulièrement, sur la signification de cette figure politique majeure, la manifestation, le défilé de protestation. Pour cela, nous sommes allés chercher un texte majeur écrit par V. Hugo, dans Les Châtiments, recueil publié en 1853. Il s’agit de ce texte qui raconte la façon dont la ville de Jéricho a été conquise, au son des trompettes, par Josué et son armée, qui conduisait l’arche. Dans ce texte, Victor Hugo raconte comment les remparts de Jéricho ont fini par tomber sous la pression des Hébreux qui, conduits par Josué, faisaient le tour de la ville au son des trompettes. Le poème commence par ce vers : Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée, qui évoque la force de la pensée et du discours politique contre les pouvoirs qu’ils dénoncent depuis toujours, et, après avoir raconté les tours successifs des Hébreux autour des remparts de la ville, il se termine par ce vers connu : À la septième fois, les murailles tombèrent. On peut lire ce texte sur deux plans : d’abord, il s’agit, bien sûr, d’une sorte d’appropriation du mythe biblique de la chute de Jéricho par V. Hugo qui vient le raconter à sa manière, mais, surtout, il s’agit, sans doute, d’une sorte de représentation, en quelque sorte, mythique, des manifestations populaires, notamment ouvrières, qui commençaient à devenir pleinement, au temps où écrivait Hugo, un mode majeur d’expression des engagements politiques et du socialisme naissant. La figure politique de la manifestation a, ainsi, trois significations, que l’on a pu retrouver le 5 décembre partout où les manifestations ont eu lieu : d’abord, il s’agit, par le mouvement, d’occuper l’espace public, à la fois dans l’espace et dans le temps ; par ailleurs, il s’agit pour ceux qui participent aux manifestations, de manifester leurs revendications et leurs identités politiques, par une confrontation avec les pouvoirs ; enfin, il s’agit, pour les manifestants, de se retrouver eux-mêmes, de se sentir une force collective, partagée par tous ceux qui, à l’occasion de la manifestation, prennent conscience de leur identité dans l’expression commune d’un discours partagé.

 

La dénonciation du libéralisme

Sans doute convient-il d’aller plus loin que la lecture des événements qui se sont déroulés au début du mois de décembre et qui continuent de se dérouler, et les inscrire dans l’expression plus globale d’une dénonciation du libéralisme. Ce n’est pas seulement la politique menée, en France, par l’exécutif qui est rejetée et dénoncée par les manifestants de décembre : c’est sans doute l’ensemble de la politique libérale qu’ils dénoncent et qu’ils critiquent. C’est à la violence économique du libéralisme dont ils rejettent l’illégitimité que les manifestations du 5 décembre entendent répondre en inscrivant l’expression de ce rejet dans l’espace public, en particulier urbain, qu’ils occupent par leurs défilés, par les paroles qu’ils énoncent ensemble et par les musiques qu’ils font entendre, dans une forme d’esthétique politique collective de la dénonciation du libéralisme. En ce sens, il importe de ne pas réduire les manifestations au seul rejet de la politique de la réforme des retraites : si le peuple français est dans la rue, le 5 décembre, mais aussi dans bien d’autres occasions, c’est pour manifester la dénonciation d’un système économique dont ils ne veulent pas et dont ils dénoncent la domination sur le monde, illégitime parce que, justement, les peuples n’en veulent pas. Alors qu’on a pu croire que l’échec des expériences socialistes, en particulier en Chine, en Russie ou dans les pays d’Europe de l’Est, exprimaient une adhésion des populations au libéralisme, ce n’est pas le socialisme qui a été rejeté dans ces pays, ce sont les régimes totalitaires qui entendaient se parer des ornements du socialisme pour faire croire à leur légitimité. Finalement, les manifestations du 5 décembre entendent donner à la dénonciation du libéralisme, de l’économie politique qu’il fonde, de ses excès et de sa violence, la force d’une expression par le peuple rassemblé dans des défilés qui représentent le pouvoir de la rue sur le monde.

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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