Bernard Lamizet
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Billet de blog 13 janv. 2022

PROPOS SUR LA SCIENCE

L’espace public semble dominé, aujourd’hui, par les échanges concernant la politique sanitaire. Sans doute cela est-il l’occasion d’une réflexion sur la dimension politique de la science.

Bernard Lamizet
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Copernic et Galilée

On pourrait imaginer un dialogue entre Copernic et Galilée et une autorité politique ou scientifique défendant la reconnaissance d’une dimension non critiquable de la science.

- Je pense, dirait Copernic ou Galilée, que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil. Je me demande si nous ne nous sommes pas trompés, depuis le début, en croyant que c’est le soleil qui tourne autour de la terre qui, elle, ne tourne pas.

- Non, mais vous plaisantez ! Dire des sottises pareilles, ce n’est pas de la science, ce ne sont que des fariboles aberrantes de gamins jouant à être des savants. La science, la vraie, sait bien que c’est le soleil qui tourne autour de la terre. D’ailleurs, regardez donc par la fenêtre : vous verrez bien que le soleil est à l’est le matin et à l’ouest le soir, non ?

Ce dialogue est, bien sûr, imaginaire, mais, finalement, pas tant que cela : rappelons-nous que Galilée a été condamné. « Et pourtant, elle tourne » s’est-il dit, paraît-il, au moment où il abjurait ses discours pour échapper à une sanction.

C’est ainsi, rappelons-nous le, au sujet de Copernic, que Kant (je ne rappellerai pas son prénom, parce que cela ferait flamber le clavier de mon ordinateur) a imaginé, dans la Critique de la raison pure, un concept essentiel, celui de la révolution copernicienne, désignant, ainsi, à la fois, la nouvelle rationalité de la révolution de la terre, au sens spatial de ce terme, et, en 1787, deux ans avant l’autre, la révolution au sens politique du mot.

C’est cela que les scientifiques et les politiques semblent avoir oublié aujourd’hui. Que les acteurs politiques l’aient oublié devant les affirmations d’un autoritarisme des institutions scientifiques et politiques dans le débat sur le Covid-19 et la vaccination, nous en parlerons plus bas, c’est peut-être compréhensible, mais le silence des chercheurs et des acteurs scientifiques est plus grave.

La science et la critique

En effet, ce n’est pas de la terre et du soleil qu’il est question ici, mais de la science. Les discours que l’on entend dans l’espace public semblent avoir oublié cette dimension majeure des sciences : la critique. Juste au passage, d’ailleurs : je préfère écrire « les sciences », car, selon moi, « la science », au singulier et, pourquoi pas, avec un « S » majuscule, cela n’existe pas. On n’a pas à faire de la science une divinité inscrite dans une sorte de transcendance, car le propre des sciences qui en sont réellement, c’est de s’approfondir et même de s’améliorer dans la pluralité et dans la liberté du dialogue. La critique, donc, est ce qui fonde la réflexion scientifique. Un philosophe qui a passé sa vie à faire de l’épistémologie critique, G. Bachelard (1884-1962), avait écrit, à ce sujet, un livre important : La philosophie du non (1940). C’est toujours la critique qui fonde la recherche scientifique, c’est toujours dans le débat que se met en œuvre un véritable travail scientifique. La posture scientifique ne saurait tolérer l’hégémonie d’un point de vue. Si une telle hégémonie n’avait pas été combattue par Copernic et Galilée, nous n’aurions toujours pas compris, aujourd’hui, comment est structuré le système solaire dont la terre n’est qu’une des planètes. La « révolution » dont parle Kant au sujet de Copernic et Galilée est du même ordre que la « coupure épistémologique » dont parlait Althusser à propos de Marx. Ce qui distingue la Critique de l’économie politique et les écrits postérieurs de Marx de ceux qui l’ont précédée n’est pas autre chose que ce que nous semblons avoir oublié aujourd’hui : le travail scientifique ne peut se séparer de sa dimension politique. Mais cela n’a de sens que si cette signification politique du travail scientifique garantit sa liberté à l’égard des pouvoirs. Si le discours de ceux que l’on appelle les savants se soumet à eux, il perd son identité scientifique.

La critique de la politique sanitaire

Or, aujourd’hui, dans le champ de la politique sanitaire, la réflexion scientifique semble avoir oublié toute dimension critique. Les institutions de la recherche médicale ont imposé, sans la moindre critique, un point de vue, celui de la vaccination, alors qu’aucune évaluation réelle des vaccins qui circulent sur le marché n’a été mise en œuvre et achevée. Nous ne sommes pas à l’abri d’une erreur entraînant de véritables accidents. Cette adhésion des médecins sans critique à une orientation de la médecine, celle de la vaccination, traduit une sorte de soumission à l’autorité, et, au-delà, risque d’entraîner la médecine dans une perte de son identité et de la force de son activité.

Mais c’est aussi dans le débat politique que la critique semble avoir disparu. D’abord, on se demande au nom de quoi le président de la République, autorité politique et non médicale, se permet d’intervenir dans le débat et de décider qu’il faut vacciner tout le monde et soumettre les non vaccinés à l’hégémonie de cette orientation dominante de la médecine. C’est bien le signe que la médecine semble avoir, aujourd’hui, oublié son indépendance à l’égard du pouvoir politique. Ensuite, il est consternant de constater que l’ensemble des partis et des acteurs de l’espace politique a oublié la critique. Même la gauche,

ou, du moins, presque toute la gauche dont le rôle a toujours été, dans l’histoire, de dénoncer les autorités et les pouvoirs – au moins de les critiquer, semble avoir abandonné cette dimension essentielle dans son discours : critiquer les pouvoirs et dénoncer leurs abus. La gauche a remplacé la critique de la politique sanitaire par une revendication d’égalité à propos de la vaccination, c’est-à-dire d’égalité devant la soumission. Ainsi, une sorte d’inhibition semble empêcher les discours politiques de gauche (sauf, peut-être, quelques-uns d’entre eux) de dénoncer les excès de pouvoir de la science officielle qui empêche le débat public de se tenir et, ainsi, de remettre en cause les autorités qui s’expriment.

Parce qu’il s’agirait d’une dimension de la politique dominée par des discours scientifiques, on n’aurait plus le droit des les critiquer ? Parce que sont des médecins qui parlent, on n’aurait pas le droit de mettre leur discours en cause ?

La double contrainte

C’est toujours ce que l’on appelle la double contrainte qui entraîne des situations de crise, car les issues de ces crises sont proprement indécidables. Comme la gauche semble avoir déserté le débat public et la critique, ou l’on est hostile à la vaccination et l’on est accusé de suivre le discours de l’extrême droite, ou on lui est favorable, et l’on adhère au discours du président de la République. Reconnaissons que c’est tout de même ennuyeux pour la gauche à un peu plus de trois mois de l’élection présidentielle.

Pour sortir de la double contrainte, il n’y a toujours qu’une issue : décider. Pour exister et retrouver sa voix dans l’espace public et, accessoirement, pour trouver des voix dans l’espace électoral, il faut que la gauche choisisse son discours, car, si elle continue à se murer dans son silence, elle perdra les voix de tout le monde. Ou elle choisit de dénoncer la domination de l’économie politique de la santé par le libéralisme et elle dénonce la domination de la politique vaccinale qu’il impose. Ou elle choisit de dénoncer la liberté de ne pas vacciner et elle élabore un discours lui permettant de se distinguer, sur ce point, de l’extrême droite en ne lui laissant pas l’espèce de monopole qu’elle semble avoir acquis dans ce domaine.

C’est par une décision claire que la gauche sortira du piège de cette double contrainte. Encore faut-il qu’elle retrouve la capacité de décider. Encore faut-il qu’elle retrouve la place qui a été la sienne pendant des siècles : décider et ne pas se soumettre. Encore faut-il qu’elle redevienne pleinement la gauche.

Dans l’absence de débat en cours aujourd’hui sur le vaccin, pour reprendre le titre d’un livre d’Arthur Koestler sur l’astronomie, paru en 1959, nous sommes devenus des « somnambules ».

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