L’autisme politique

La médiation consiste dans une relation constante d’échange entre le psychisme et le politique. La perspective de la médiation permet de penser le politique en se fondant sur des concepts issus de la rationalité du psychisme, de la même manière qu’elle nous rappelle que le psychisme se pense, lui aussi, dans une perspective politique.

L’AUTISME POLITIQUE

par Bernard Lamizet[1]

La médiation consiste dans une relation constante d’échange entre le psychisme et le politique. La perspective de la médiation permet de penser le politique en se fondant sur des concepts issus de la rationalité du psychisme, de la même manière qu’elle nous rappelle que le psychisme se pense, lui aussi, dans une perspective politique. C’est dans cette articulation entre le psychisme et le politique que nous tentons, aujourd’hui, de définir une dimension politique de l’autisme.

 

L’autisme politique : une crise de la médiation politique

Si, comme toutes les formes de la médiation, la médiation politique consiste dans une dialectique entre la dimension collective du politique, qui se manifeste dans les institutions, les systèmes sociaux, les partis, les syndicats, et sa dimension singulière, qui se manifeste dans les logiques d’acteurs ou dans les fonctions institutionnelles exercées par des personnes, ou, d’une façon plus générale, dans la citoyenneté, il importe de penser les crises de la médiation, comme, justement, l’autisme, dont le concept, fondé pour rendre raison de certaines formes de crise du psychisme, peut être mis en œuvre pour penser certaines crises politiques, certaines crises du pouvoir. Ce que l’on appelle le totalitarisme est le nom que l’on donne, finalement, à cet autisme politique.

Ce que l’on se propose ici d’appeler l’autisme politique peut se manifester de trois façons. D’abord, il consiste dans une forme de dénégation de l’histoire et de la mémoire. Une certaine tendance des régimes totalitaires a toujours été le déni de l’histoire, voire l’interdit de la pratique de l’histoire, à laquelle ils ont toujours substitué une forme imaginaire de l’histoire, fondée sur des mythes ou sur ce que Marx appelle la dimension imaginaire de l’idéologie. Par ailleurs, l’autisme politique prend la forme d’un refus du débat public. Comme l’autisme se définit toujours, dans le champ du psychisme, comme un déni de l’autre et de la relation à l’autre, il se manifeste, dans le champ politique, dans le refus du débat, dans la méconnaissance des institutions qui sont les lieux du débat, comme les parlements : n’oublions pas qu’étymologiquement, le parlement est le lieu institutionnel où l’on parle, ce qui explique que les régimes totalitaires cherchent à neutraliser les assemblées délibératives. Enfin, l’autisme politique se manifeste dans un déni de la dimension collective du politique et, ainsi, dans une rupture de la médiation politique. L’autisme politique consiste dans une pratique du politique qui ignore les autres, qui dénie l’expression, voire l’existence même, des identités dont ils peuvent être porteurs. En ce sens, comme, d’ailleurs, celui de  l’autisme psychique, l’horizon de l’autisme politique est la dénégation de l’autre, et c’est en ce sens qu’il engage une crise de la médiation politique.

 

Repenser ce que l’on appelle la solitude du pouvoir

Le pouvoir ne se partage pas réellement : les acteurs en charge du pouvoir le sont justement parce qu’ils l’exercent de façon solitaire et parce que leur personne est reconnue comme porteuse légitime du pouvoir par ceux mêmes sur qui elle l’exerce. Penser une forme politique de l’autisme amène à reformuler ce que l’on a longtemps désigné comme la solitude du pouvoir. Ce que l’on désigne comme la solitude du pouvoir a toujours été une sorte de figure mythique du politique – en particulier mise en œuvre dans des pièces de Shakespeare ou de Racine. S’il importe de repenser la solitude du pouvoir, c’est, justement, pour tenter d’échapper à cette dimension mythique et de ne pas confondre le fait de ne pas partager le pouvoir dont on est porteur avec l’autisme politique qui est une crise de cette situation d’impossibilité du partage du pouvoir. Sans doute la figure de l’autisme politique permettrait-elle de repenser de façon critique cette figure mythique de la solitude du pouvoir et, au-delà, de repenser même le concept de pouvoir et les pratiques d’acteurs qui le mettent en œuvre dans les pratiques institutionnelles de l’exercice du pouvoir. Repenser la solitude du pouvoir consiste, finalement, à inscrire le pouvoir, comme toutes les pratiques du politique, dans une perspective d’échange constant entre le singulier et le collectif. L’autisme politique n’est, ainsi, qu’une figure du refus de la relation d’échange qui fonde l’un sur l’autre le singulier et le collectif dans les pratiques des acteurs politiques. Des acteurs politiques saisis par des figures de l’autisme politique ne sont, finalement, que des acteurs qui se réfugient dans le déni de l’existence même des autres, dans une forme de déni de l’existence de l’espace public.

 

L’autisme dans la vie politique contemporaine

Si l’histoire nous permet de penser cette dimension politique de l’autisme, il importe de comprendre comment on peut penser dans cette perspective les stratégies et les pratiques de certains acteurs contemporains du pouvoir. C’est ainsi que l’on prendra deux exemples : celui de D. Trump aux Etats-Unis et celui d’E. Macron en France. Ces deux acteurs exercent, aujourd’hui, le pouvoir qui leur est reconnu par ceux mêmes sur qui ils le mettent en pratique sans que cette pratique du pouvoir se fonde sur la mise en œuvre de débats et d’échanges de communication ou d’information avec ceux sur qui s’exerce le pouvoir. Alors que le pouvoir s’exerce, aujourd’hui, dans des logiques politiques dominées par les médias, par les formes de parole ou de dialogue, par la mise en œuvre de figures théâtralisées et de relations avec les peuples mêmes sur qui le pouvoir s’exerce, la vie politique contemporaine se caractérise par des formes multiples de l’autisme des acteurs en charge du pouvoir. On citera ici deux formes majeures de cet autisme politique contemporain. La première est, justement, le refus, ou le déni, du débat public et du rôle du débat dans la vie politique et dans la vie des institutions. Qu’il s’agisse de l’exercice du pouvoir aux Etats-Unis par D. Trump ou de son exercice en France par E. Macron, on peut noter qu’il s’agit toujours d’une forme solitaire de l’exercice du pouvoir fondée sur la méconnaissance du rôle de ceux sur qui il s’exerce. L’autre forme contemporaine importante de l’autisme politique est la méconnaissance du rôle du débat dans la vie politique et dans l’amélioration des processus de décision et de la vie des institutions.

 

L’autisme politique et le projet de réforme des retraites

Si l’on veut observer les formes que prend l’autisme politique manifesté par E. Macron, il suffit d’observer la façon dont il a entrepris la réforme des retraites et dont il manifeste une forme de dénégation du débat public qui s’est engagé autour de ce projet de réforme. D’abord, cet autisme politique se manifeste dans le déni de l’histoire, dans la méconnaissance de la façon dont les retraites ont été instituées dans notre pays par un gouvernement fondé sur des identités politiques issues de la Résistance, de l’expression de l’identité nationale. Mais, dans cette sorte de déni de l’histoire, sans doute faut-il lire aussi un déni du projet de société politique issu de la Résistance, du projet de société politique élaboré pendant la guerre et pendant la Résistance. C’est ainsi que le déni de l’histoire qui se manifeste dans l’autisme du projet de réforme des retraites est aussi un rejet du projet de société politique qui avait pu être élaboré par les acteurs de la Résistance. Enfin, l’autisme politique qui s’exprime dans l’élaboration du projet de réforme des retraites se manifeste dans le refus de prendre en considération les manifestations d’opposition qui s’expriment dans tout le pays, dans tous les métiers, et même dans toutes les identités politiques. En cherchant par tous les moyens à imposer un projet de réforme des retraites rejeté par les syndicats et par les partis, l’exécutif manifeste une forme critique d’autisme politique et nous permet de comprendre comment l’autisme politique est une forme de déni de la démocratie. 

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.