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Billet de blog 13 mars 2025

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LE PALESTINIEN : LA FIGURE DE L’AUTRE (2)

Nous poursuivons ici l’article commencé il y a deux semaines sur le peuple palestinien envisagé comme « figure de l’Autre ».

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D. Trump : « nettoyer la bande de Gaza »

Dans les grandes phrases prononcées par le président des États-Unis au début de son mandat (de son « règne » ?), figure l’idée qu’il faut « nettoyer la bande de Gaza » : ce sont ses propres termes. Ces propos, dans leur outrance et dans leur violence, sont bien représentatifs de la place du conflit palestinien dans les cultures politiques de nos pays. L’idée de « nettoyer la bande de Gaza » signifie que les Palestiniens sont sales, qu’il s’agit d’un peuple impur à qui on n’a pas à reconnaître le statut d’état et qu’il faut, au contraire détruire et chasser des lieux où il vit, pour qu’une fois « nettoyée », la bande de Gaza puisse être habitée par une population convenable - c’est-à-dire occidentale, et, si possible, blanche. C’est que, dans cette idée du nettoyage de Gaza, il y a l’idée d’une impureté constitutive du peuple palestinien - retour de l’idée à laquelle nous faisions allusion dans la première partie de cette chronique. Pour D. Trump, les peuples qui ne correspondent pas à l’idée qu’il se fait d’un peuple légitime n’ont qu’à être exterminés pour que les pays soient nettoyés. C’est de cette manière que le président américain montre bien qu’il n’est pas seulement un président appartenant à la droite du parti républicain, qu’il n’est même pas seulement un président d’extrême droite, mais qu’il se réfère à des discours et à des pratiques politiques fondées, comme d’autres idéologies, sur une logique de l’exclusion, voire de l’extermination. En prenant parti de cette manière dans le conflit, D. Trump entraîne les États-Unis dans un conflit religieux autant que politique. « Encore une fois, chers chrétiens, sortez de chez vous et allez voter », disait-il le 26 juillet dernier, en pleine campagne électorale (ces mots ont été cités par V. Labrousse dans "Donald Trump, l'Apocalypse et le roi David", un article paru dans "Le Monde" du 25 01 25). Le conflit palestinien revêt ainsi une importance religieuse et culturelle autant que politique, et D. Trump se donne le rôle d’un gardien de la religion dans ses positions sur la Palestine.

Israël : une figure du monde capitaliste

Mais, si le conflit palestinien revêt une telle importance dans le monde politique des États-Unis, notamment dans le discours de D. Trump, et s’il est, ainsi, un élément constitutif de l’identité dominante dans ce pays, souvent désignée par la sigle « WASP » (White anglo-saxon protestant »), c’est qu’au-delà de la figure de Trump et du débat américain, il s’agit d’un conflit mettant en question le capitalisme classique. Sans doute, dans le conflit palestinien, Israël a-t-il toujours figuré le monde occidental face au monde du Proche-Orient représenté, lui, par les Palestiniens. Israël n’est pas seulement un état juif opposé à des états arabes à dominante musulmane ou n’appartenant pas au monde occidental : il est aussi un état qui représente l’idéologie capitaliste, dont la domination est mise en question dans de nombreux conflits contemporains, au Proche-Orient, mais aussi en Afrique. Le soutien occidental à l’Inde de N. Modi a la même signification. Cela explique en grande partie la naissance de l’état d’Israël en 1949, après la guerre de 1939-1945 et après la première guerre de Palestine en 1948. Dans l’ensemble de ces conflits, c’est le monde capitaliste occidental qui s’est trouvé menacé en raison de son affaiblissement, dû, notamment, à l’entrée en scène du monde du Sud dans la géopolitique contemporaine. C’est ainsi qu’il est important de ne pas réduire le conflit palestinien, même si c’est essentiel dans l’identité même des Palestiniens, à une guerre de décolonisation et d’indépendance destinée à l’institution d’un nouvel état. Au-delà de cet enjeu essentiel, c’est la survie du monde capitaliste que les occidentaux considèrent comme menacée et, ainsi, c’est le monde entier qui est en question dans le conflit entre Israël et la Palestine. C’est toute une nouvelle géopolitique qui est en train de s’élaborer sous nos yeux avec ce conflit, bien plus grave, en ce sens, que d’autres conflits régionaux. C’est la raison pour laquelle depuis bientôt 80 ans, le monde n’arrive pas à en finir avec lui. L’hégémonie des États-Unis et du mode capitaliste d’organisation de la société est mise en question radicalement par ce conflit et son évolution et elle montre avec lui sa fragilité. Peut-être le conflit palestinien nous montre-t-il que, finalement, les pieds du colosse ne sont peut-être qu’en argile.  

Le Palestinien : une figure de l’Autre 

C’est que le colosse, une fois de plus, mesure sa fragilité - voire sa précarité, à sa rencontre avec l’Autre. La figure de l’Autre n’est pas seulement celle que l’on trouve en face de soi, mais elle manifeste aussi notre limite. En trouvant l’Autre face à nous, nous nous heurtons à la limite de notre être. C’est cela, le Palestinien, pour nous : il manifeste la figure de l’Autre. Sans doute même, si nous ne parvenons pas, depuis si longtemps - peut-être même, comme le disait la première partie de cette chronique, depuis que l’Ancien Testament a été écrit, à nous libérer des conflits de Palestine, c’est que notre identité même est en cause dans ce qui est un conflit avec l’Autre. La figure du Palestinien (ou du « Philistin ») représente notre propre limite, la figure de celui à qui nous sommes opposés parce qu’il exprime la limite de ce que nous sommes. Le conflit palestinien n’est pas un conflit territorial comme les autres, mais il s’agit d’un climat ontologique, un conflit mettant en question le fondement de notre identité culturelle et politique. Le Palestinien ne peut être qu’un « étranger », au sens que Camus avait donné à ce terme, justement dans la perspective d’une altérité entre notre culture et celle du Proche-Orient. Le conflit palestinien, en ce sens, est un conflit par lequel il nous est nécessaire de repenser les fondements mêmes de notre identité, sans quoi il ne cessera jamais. Tandis qu’Israël ne remet pas en question notre identité, ce sont les Palestiniens qui le font. Israël, d’ailleurs, est, sur ce plan même, dans une sorte de déni, car, s’il est vrai que les premiers habitants de ce pays étaient tous porteurs d’une identité commune, partagée, les évolutions suivantes de la population israélienne ont amené ce pays à de profondes divergences sociales et culturelles en son sein même, au fur et à mesure que changeaient les pays d’origine de ses habitants. De nos jours, il est même possible que la confrontation avec « l’Autre palestinien » soit le seul fondement possible de l’identité israélienne ; peut-être, s’il est mis fin au conflit palestinien, les divisions de cette société et les confrontations entre ses peuplements mettront-ils en danger l’existence même d’Israël - non parce qu’il sera attaqué par des adversaires, mais, tout simplement, parce que son identité même ne tiendra pas face à ces divisions internes apparaissant au grand jour après avoir été refoulées par les exigences de la guerre. Le refoulement de ces divergences ne sera plus possible, comme ne sera pas possible la survie politique même de B. Netanyahou quand le conflit cessera. Mais la figure de « l’Autre palestinien » a d’autres significations. Le refus occidental de reconnaître l’état palestinien figure le refus de reconnaître la Palestine comme un état « comme les autres ». Dans ce monde du Proche-Orient, la Palestine illustre, parfois de façon violente, le fait simple que les pays occidentaux n’ont rien à faire dans ce pays, pas plus, d’ailleurs, que dans l’ensemble des pays de cette région du monde. Si le Palestinien représente ainsi la figure de « l’Autre », c’est qu’il figure la limite des états du monde occidental. D’abord, comme nous l’avons vu dans la première partie, parce que la confrontation entre lui et nous, entre nous et « l’Autre palestinien », fait partie des fondements de ce que nous avons en commun dans notre histoire : l’Ancien Testament, une des premières expressions de notre identité partagée. Ensuite, parce que, dans ce conflit, nous faisons l’expérience de nos propres limites, en nous confrontant à un monde qui nous échappe. C’est notre hégémonie qui est mise en cause dans ce conflit, et c’est pourquoi nos sociétés ont si peur de le perdre.

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