LE MONDE POLITIQUE MÉDITERRANÉEN AUJOURD’HUI

La tension que connaissent aujourd’hui les pays de la Méditerranée, mais aussi les incidences de cette tension sur les cultures et les sociétés de ce monde nous engagent à réfléchir aujourd’hui sur le monde politique méditerranéen contemporain et sur ce qui le caractérise en faisant de lui un espace politique particulier.

Les tensions que connaissent aujourd’hui les pays de la Méditerranée, mais aussi les incidences de ces tensions sur les cultures et les sociétés de ce monde nous engagent à réfléchir aujourd’hui sur le monde politique méditerranéen contemporain et sur ce qui le caractérise en faisant de lui un espace politique particulier.

 

Les coupures du monde méditerranéen

Le monde de la Méditerranée est un monde fondé par une mer presque close. Tout autour de la Méditerranée, des sociétés se sont fondées, des pays se sont structurés, des nations se sont instituées, pendant plusieurs millénaires. Mais, comme tous les espaces politiques, ce sont des coupures qui ont structuré cet espace, traversé et structuré, en réalité, par deux lignes de rupture. La première est la rupture entre le Nord et le Sud. En effet, l’espace méditerranéen contemporain est traversé par une première rupture, celle qui structure le monde contemporain entre les pays du Nord, industrialisés avant les autres, et devenus des pays riches, et les pays du Sud, qui ont connu une industrialisation plus tardive et appartiennent aujourd’hui aux pays moins développés et moins riches. En ce sens, les conflits qui opposent, aujourd’hui, ces deux parties du monde, sont une des divisions qui permettent de comprendre les identités politiques méditerranéennes contemporaines, en particulier celles qui se sont manifestées sous la forme de la colonisation. Les pays du Sud de la Méditerranée, ceux de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient, ont été investis au dix-neuvième siècle par les pays du Nord qui ont fait d’eux des colonies, sous diverses formes. C’est ainsi, par exemple, aujourd’hui, qu’à l’issue de la première guerre mondiale, des pays comme le Liban ou la Syrie sont devenus de véritables protectorats, avant de se voir reconnaître comme des pays indépendants. La deuxième ligne de rupture qui traverse le monde méditerranéen est une ligne sans doute plus complexe : il s’agit de la rupture entre les pays occidentaux et les pays orientaux. Si cette ligne de partage entre l’Europe de l’Est et celle de l’Ouest a pu prendre la forme de la confrontation entre les pays libéraux et les pays socialistes, à l’issue de la deuxième guerre mondiale, il s’agit, en réalité, d’une ligne de rupture bien plus ancienne et sans doute bien plus profonde, qui prend une multitude d’autres formes – à commencer par la rupture entre le christianisme occidental et le christianisme oriental. Aujourd’hui, cette confrontation entre la Méditerranée de l’Ouest et celle de l’Est se manifeste, en particulier, par l’ensemble des conflits qui traversent ce que l’on appelle le Proche-Orient, notamment le conflit issu de la revendication du peuple palestinien d’être reconnu comme une société politique indépendante et un état souverain, et l’ensemble des tensions et des conflits nés de l’institution de l’état d’Israël en 1949, comme si les grandes puissances avaient voulu se dédouaner, en quelque sorte en faisant payer aux Palestiniens, leur faiblesse ou leur aveuglement devant la persécution des juifs par l’Allemagne nazie. Le monde méditerranéen se caractérise ainsi, aujourd’hui comme, sans doute, de tout temps, par l’articulation de diverses ruptures politiques, mais aussi économiques et culturelles.

L’espace méditerranéen : un espace de villes

Ce qui caractérise l’espace méditerranéen, et qui, sans doute, le distingue d’autres régions du monde, est d’être, depuis toujours, un espace de villes. L’urbanité a toujours structuré les pays de la Méditerranée, à la fois parce que le monde méditerranéen est un monde de ports, donc de villes, parce que les habitants de la Méditerranée ont toujours vécu dans des villes, sans doute à la fois pour des raisons tenant au climat et pour des raisons tenant à l’histoire, et parce que les cultures méditerranéennes sont des cultures de villes, tant comme on peut s’en rendre compte en observant les nombreux traits communs à l’ensemble des villes méditerranéennes, quel que soit le pays où elles se trouvent, et en élaborant des codes de lecture et d’interprétation des pratiques sociales qui sont communs à toutes les sociétés de ce monde. Espace de villes, l’espace méditerranéen a toujours connu une histoire fondée sur l’évolution des formes de ville, sur l’évolution de l’urbanisme et des politiques d’aménagement de l’espace urbain et sur des économies politiques fondées sur ce qui caractérise les espaces urbains, en particulier sur le commerce, sur les politiques culturelles et sur les voyages. C’est, d’ailleurs, cette dimension urbaine de l’espace méditerranéen qui permet de comprendre comment, aujourd’hui comme, sans doute, de tout temps, il a été traversé par les conflits et les tensions qui fondent les politiques urbaines. Mais cette urbanité de l’espace méditerranéen s’inscrit aussi dans les pratiques culturelles, dans les œuvres littéraires et artistiques, dans les œuvres musicales, qui composent ce que l’on peut appeler une esthétique politique méditerranéenne.

 

Une économie fondée sur les échanges

Cette économie politique de la Méditerranée se fonde sur une logique de l’échange. Au-delà même de sa dimension strictement économique, cette culture de l’échange caractérise la politique méditerranéenne. D’abord, les pays de l’espace de la Méditerranée ont en commun une mer qui les irrigue et représente, pour eux, un mode d’échange, et, par conséquent, une économie politique commune. Dans le même temps, cette économie de l’échange se caractérise par l’ouverture à l’autre, à l’étranger, au voyageur. L’espace méditerranéen n’est pas un espace de pays fermés sur eux-mêmes mais son histoire a toujours pris la forme de relations et de dynamiques d’échanges entre les pays qui se sont institués autour de lui. C’est pourquoi cet espace de l’échange fonde une économie commune. L’ouverture à l’autre, aux autres habitants de la Méditerranée, a donné à l’économie politique des pays de cet espace une logique du partage et de la relation qu’ils ont en commun. Cela permet de comprendre l’importance de la culture dans les économies de la Méditerranée. Qu’il s’agisse du livre, des arts plastiques ou de la musique, la culture prend une place considérable dans les économies des pays méditerranéens, ce qui permet de comprendre, d’ailleurs, la place qu’y représentent aujourd’hui le tourisme, forme d’activité dérivée des pratiques culturelles, mais aussi le patrimoine, qu’il s’agisse des pratiques de protection et de conservation des sites comme les sites archéologiques ou des musées et des autres pratiques d’exposition qui fondent les politiques culturelles. Cette économie fondée sur les échanges prend aujourd’hui la forme complexe des médias et des institutions et des entreprises de l’information et de la communication, qui prennent une grande place dans l’économie méditerranéenne contemporaine. Sans doute, d’ailleurs, est-ce cette importance des médias et de la culture dans l’économie qui donne aux pays de l’espace méditerranéen contemporain des potentialités de développement économique encore peu explorées et mises en valeur. L’histoire économique de la Méditerranée a toujours donné une grande place aux métiers et aux institutions de l’échange, et c’est cette dimension fondamentale de l’échange qui peut permettre, aujourd’hui, aux pays méditerranéens de rattraper leur retard dans le domaine de l’économie politique. Peut-être, d’ailleurs, est-ce aussi cette importance de l’économie de l’échange qui permet de comprendre les guerres et la violence qui ont de tout temps traversé l’espace méditerranéen – un peu comme une forme de face inversée, négative, des dynamiques d’échange et de relation qui unissent les pays de ce monde, en particulier depuis qu’est apparue la place, dans l’économie politique de l’énergie du pétrole, exploité dans plusieurs pays méditerranéens. Peut-être serait-il temps – voire urgent – que cette économie politique de l’échange engage une dynamique conduisant à l’institution d’une organisation internationale de la Méditerranée. Il est temps qu’une telle institution naisse, notamment pour constituer une médiation permettant de mettre fin aux guerres de la Méditerranée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.