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Billet de blog 14 juil. 2022

Le 14 juillet : significations d’une « Fête nationale »

C’est en 1880 que le 14 juillet est devenu le jour de la Fête nationale. Mais sans doute est-il important, pour le comprendre, de revenir en arrière.

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Du 14 juillet 1789 au 14 juillet 1880

C’est en 1880 que le 14 juillet est devenu le jour de la Fête nationale. Mais sans doute est-il important, pour le comprendre, de revenir en arrière.

Tout commence le 14 juillet 1789. Nous sommes en plein été. À Paris, il fait beau, tout le monde est dehors. Cela fait plusieurs mois qu’un mouvement social et politique de contestation s’est soulevé dans notre pays. L’État n’a plus un sou et il doit bien trouver de l’argent quelque part. Pour cela, il doit convoquer des « états généraux », sorte de préfiguration de ce qui sera l’Assemblée nationale. Les « états » sont des réunions à qui les provinces reconnaissent le droit de lever des impôts. Quand, comme en 1788-1789, c’est l’ensemble du pays qui est, ainsi, mis à contribution, le roi convoque des états « généraux », rassemblant des personnes issues de toutes les provinces, et réparties en trois collèges : la noblesse, le clergé et le « Tiers état », le troisième état, c’est-à-dire des bourgeois sans autorité aristocratique ni religieuse, mais dotés d’une identité économique de marchands ou d’entrepreneurs. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Une contestation se lève parmi les membres des États généraux, notamment sur les impôts supplémentaires que l’exécutif veut lever. Plus tard, la colère des états généraux va se muer en une véritable colère populaire et un mouvement social important, en particulier à Paris. À la lisière de Paris, vers le faubourg Saint-Antoine, se dresse une forteresse importante, la Bastille, devenue une sorte de symbole du pouvoir monarchique. Elle va susciter une émeute : les parisiens vont prendre la Bastille et, en s’emparant de cette forteresse, vont manifester que le pouvoir n’est plus au roi, mais au peuple.

L’année d’après, la monarchie n’est plus une monarchie absolue : des contre-pouvoirs ont été institués et la France s’achemine, lentement, mais sûrement, vers un régime démocratique – même s’il y a encore du chemin à parcourir un an après la prise de la Bastille. Les acteurs politiques de notre pays décident de célébrer cet anniversaire en décidant de consacrer cet anniversaire à une « Fête de la Fédération ». Il s’agit d’une fête célébrant l’unité retrouvée de notre pays : il s’agit, en quelque sorte, de manifester une transformation : les États généraux ne sont plus une réunion consacrée à la politique fiscale, mais ils marquent, un an après, la naissance d’un nouveau régime politique, de débats et de confrontations : un régime pus démocratique qu’une monarchie absolue. Toutefois, à ce moment, il n’est pas encore question de république. Au fond, la forme du régime n’est pas la préoccupation majeure du peuple de notre pays : tout ce qu’il voit, c’est que, si les inégalités entre les régions et entre les métiers ou les classes sociales n’ont pas encore disparu – loin de là, mais ont-elles disparu aujourd’hui ?, elles se sont atténuées et, surtout, un immense espoir se lève, et c’est cet espoir que signifie la fête du 14 juillet 1790.

Et puis, le 14 juillet va devenir la Fête nationale en 1880. Pour la République qui en est encore à ses débuts (après l’échec de Napoléon III, la république qui porte le nom de IIIème République est instituée par les lois de 1875), il s’agit de célébrer à la fois l’anniversaire de la prise la Bastille, donc la fin de l’arbitraire et de la monarchie absolue et celui de la réunion, de la « fédération » de toutes provinces dans un pays commun. En même temps, en 1880, cette fête nationale va être aussi celle de la laïcité. Même si l’État et l’Église ne seront formellement séparés qu’en 1901, la République va libérer notre pays de l’emprise du religieux notamment par l’ouverture des écoles laïques. 

Le sens d’une « fête nationale »

Comme toutes les fêtes d’anniversaire, celle du 14 juillet exprime une identité. Il s’agit, en célébrant ces anniversaires, de célébrer la naissance de la France comme identité politique nationale. Ce jour-là, tous les ans, le peuple français se retrouve. Mais il s’agit aussi d’une fête. Cela veut bien dire que, ce jour-là, tous les ans, notre pays va rire, chanter, danser. Il ne s’agit pas d’une fête religieuse, sévère et compassée, il s’agit de sortir et de dire, dans la rue, la joie de se retrouver. Peut-être aujourd’hui est-ce particulièrement important. En effet, si nus disons la joie de retrouver notre identité partagée, c’est que nous sommes menacés de la perdre. Il y a comme une urgence à célébrer ensemble la fête nationale, à tout faire pour qu’il ne s’agisse pas seulement des défilés militaires sur les Champs Élysées, mais qu’il s’agisse surtout de la fête du peuple de France. En effet, notre peuple est menacé de toutes parts, et c’est pour cela qu’il y a une urgence à célébrer sa fête. Les menaces sont dirigées vers notre nation par la mondialisation qui nous fait perdre les expressions culturelles de notre identité et par les dérives de l’européanisation qui nous fait perdre les expressions politiques de notre nation et la réalité de ses pouvoirs. Mais, au-delà, ne nous trompons pas : ce n’est pas seulement notre nation qui est menacée, mais c’est aussi celle d’autres peuples, comme celle du peuple palestinien ou celle du peuple ukrainien. L’affaiblissement des identités nationales sous les coups des armées et des occupants, mais aussi sous les coups du libéralisme mondialisé rend à la fois important et urgent de nous retrouver dans les moments comme celui du 14 juillet pour nous assurer que nous existons toujours et pour imaginer les façons de renforcer notre identité.

Ce sont aussi toutes les formes des cultures populaires qui sont menacées par les excès du libéralisme et de la marchandisation. Dans la ville où j’habite, Avignon, le Festival de théâtre imaginé par Jean Vilar était devenu une institution. Pour lutter contre cette normalisation, des acteurs et des troupes avaient imaginé un festival « off », presque clandestin. Aujourd’hui, c’est le festival « off » qui, à son tour, est devenu un marché normalisé de spectacles qui n’ont plus rien de populaire ni de contestataire.

Retrouver le sens du 14 juillet

Voilà l’urgence : nous devons retrouver le sens de la fête et celui de la nation. Nous devons redevenir un peuple libre, un peuple qui réfléchit et qui s’amuse en même temps, un peuple qui, en même temps, discute et danse dans la rue. Nous devons nous retrouver et mettre fin à l’emprise des marchés et des entreprises. En Palestine ou en Ukraine comme dans d’autres pays du monde, nous devons ne plus laisser la guerre confisquer notre identité en la tuant sous la violence. Le 14 juillet n’est pas seulement la fête de notre nation et de notre pays : il doit redevenir la fête de la liberté.

Le libéralisme tente de remplacer l’économie de l’activité par l’économie du profit, et, de cette manière, il tente de nous faire perdre le sens de la liberté. Au lieu d’être celle du peuple, il tente de la faire devenir celle des marchands et des entreprises. Au lieu d’être la liberté des femmes et des hommes, d’être, ainsi, notre liberté à toutes et à tous, le libéralisme est en train de nous la confisquer et d’en faire, à son profit, la liberté de nous aliéner davantage. C’est pourquoi il est si important de retrouver le sens du 14 juillet, et, pour cela, de lutter contre les aliénations qui nous enferment dans une société de contraintes économiques, sociales et sanitaires. Qui pourrait imaginer un 14 juillet de masques et de restrictions des libertés ? Rappelons-nous, tous les ans, le message du 14 juillet : la nation ne peut exister qu’en se libérant des contraintes et en mettant fin aux aliénations qui nous menacent. Le 14 juillet, c’est une fête qui exprime en même temps la liberté et la nation, car nous ne pouvons être, ensemble, une nation, qu’en étant libres. C’est ce que nos parents avaient compris en 1789, en 1790 et en 1880.

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