SIGNIFICATION POLITIQUE CONTEMPORAINE DU SOCIALISME ET DU LIBÉRALISME

Pourquoi consacrer, aujourd’hui, ma chronique de Mediapart ? C’est qu’il semble qu’en particulier en raison de la force, parfois même à la violence, manifestée par ce que l’on appelle le néolibéralisme, il y ait une forme d’urgence à réfléchir à ces questions.

SIGNIFICATION POLITIQUE CONTEMPORAINE DU SOCIALISME ET DU LIBÉRALISME[1]

 Pourquoi consacrer, aujourd’hui, ma chronique de Mediapart ? C’est qu’il semble qu’en particulier en raison de la force, parfois même à la violence, manifestée par ce que l’on appelle le néolibéralisme, il y ait une forme d’urgence à réfléchir à ces questions, notamment pour élaborer des discours et à choisir des mots de nature à engager une confrontation avec ce qui semble devenir ce que Marx appelait une idéologie dominante. En particulier, en France, l’élection d’E. Macron à la présidence de la République est sans doute une des manifestations les plus nettes de cette montée du néolibéralisme dans le débat public. On peut donner deux raisons à ce qui semble un succès du libéralisme.  D‘abord, il s’agit du succès d’une illusion, celle de la liberté : une des raisons pour lesquelles les populations se tournent vers le néolibéralisme et se laissent conquérir par l’idéologie qu’il porte est qu’elles se figurent qu’il leur garantira une liberté plus grande que celle dont elles disposent. Mais, bien sûr, ce n’est qu’une illusion, car il s’agit, en réalité, d’une forme de transfert de la puissance publique et du pouvoir politique qui étaient détenus par des acteurs politiques et qui le sont désormais par des acteurs du marché. Il s’agit, en réalité, de la liberté de faire davantage de profit, et, plutôt que d’une liberté des personnes, comme dans un véritable régime démocratique de liberté politique, il s’agit d’une liberté des entreprises et des acteurs du marché. L’autre raison que l’on peut trouver à cette montée de l’hégémonie des opinions et des idées néolibérales est l’échec politique du socialisme, qui, lui, ne tient pas à une impossibilité pour le socialisme de s’exercer et d’exercer pleinement le pouvoir, ni à des échecs de sa mise en œuvre dans les pays et dans les sociétés dans lesquels il a été pratiqué, mais tient, plutôt, à une sorte de confiscation, de vol : le socialisme a été volé par des acteurs de sociétés politiques autoritaires qui se sont emparés de ce mot, socialisme, et du projet politique dont il était porteur, pour mieux faire accepter leur domination dans les pays où ils se sont emparés du pouvoir, notamment après la deuxième guerre mondiale.

 Mais une autre raison pour laquelle le libéralisme semble avoir fini par s’imposer est sans doute un manque de réflexion politique critique sur les significations de cette idéologie, c’est-à-dire de cette forme d’imaginaire économique. C’est pourquoi nous souhaitons engager aujourd’hui une entreprise de critique politique du libéralisme. L’illusion de liberté que nous évoquions plus haut prend trois formes dans l’idéologie libérale. La première est ce qui fonde le libéralisme : la liberté de faire du profit, la liberté pour les acteurs du marché de manipuler les réseaux et les logiques de l’économie, tant dans le domaine de la production que dans celui de la distribution, afin d’augmenter leurs profits et d’accumuler leurs richesses – au détriment, bien sûr, de la liberté de ceux qui travaillent. La seconde illusion de liberté du libéralisme est ce fait, simple mais essentiel, qu’il ne s’agit pas d’une liberté des personnes, mais d’une liberté des entreprises et des acteurs de l’économie et de la finance. Au fond, si l’on réfléchit bien, il s’agit d’une sorte d’achèvement de l’entreprise engagée par le capitalisme quand le projet politique a été élaboré, notamment au XIXème siècle, au moment de la montée de l’industrialisation : le transfert de l’idée de liberté des personnes et des acteurs singuliers vers les entreprises et les acteurs du marché. Finalement, on pourrait définir, justement, ce que l’on appelle le marché comme un espace public, comparable à celui dont parle Habermas – à cette différence considérable près que, pour Habermas, l’espace public est celui du débat, alors que le marché désigne un espace public du profit. C’est dans cette approche critique de l’illusion de liberté proposée par le libéralisme qu’il faut sans doute chercher les outils d’une critique politique de l’idéologie néolibérale et de son hégémonie contemporaine.

 À cet égard, on peut trouver un exemple essentiel de cette hégémonie et de son illégitimité dans ce que l’on appelle le « réchauffement climatique ». Sans doute est-il important de rappeler à ce propos ce qu’écrivait Montesquieu, au dix-huitième siècle, sur le lien entre la politique et le climat, entre l’organisation des sociétés politiques et les institutions et les contraintes climatiques qui leur étaient imposées. Ce que l’on appelle aujourd’hui le réchauffement climatique n’est sans doute pas contestable, mais le discours politique dominant a tendance à en attribuer la cause à l’évolution de ce que l’on appelle l’environnement et à en imaginer les remèdes dans les politiques de l’énergie, alors qu’en réalité, les causes de cette montée du réchauffement climatique sont bien à trouver dans les excès des politiques économiques libérales et dans l’absence de régulation de leur mise en œuvre et dans l’absence de limitations de leurs exigences. La montée du réchauffement climatique est une illustration majeure de ce qui se produit quand le politique cesse d’imposer des limites aux acteurs de l’économie libérale. 

 C’est pourquoi c’est bien dans le retour de la souveraineté du politique dans les sociétés qu’il convient de trouver le remède aux excès du libéralisme et à la violence qu’il peut exercer sur les sociétés et sur les populations, jusqu’à entraîner leurs souffrances et même leur mort. Les sociétés libérales tentent de réduire la place du politique à l’exercice de la répression et à la mise en œuvre des contraintes, ce qui, d’une part, peut entraîner le rejet du politique par les populations soumises à ces contraintes, et, d’autre part, peut conduire à l’absence de débat public, à la disparition du rôle de l’agora dans les sociétés politiques, en entrainant la perte du sens du politique, réduit à la mise en œuvre de la contrainte et de la répression.

 Pour permettre au politique de retrouver sa place et d’exercer de nouveau la conduite des sociétés, il faut comprendre son rôle. On peut définir ce rôle du politique dans les sociétés par quatre points. D’abord, le rôle du politique est de garantir l’égalité de tous ceux qui appartiennent à la société. C’est en empêchant les abus de profit et de pouvoir des acteurs économiques du marché que les sociétés politiques peuvent retrouver l’égalité, qui fonde le place des acteurs singuliers face aux acteurs collectifs. Par ailleurs, le rôle du politique est de prévoir, de permettre à la société de ne pas vivre seulement dans le présent et dans le souvenir du passé, mais de concevoir des outils de prévision de l’avenir – de ce qui peut lui permettre d’exister pleinement dans le futur du temps long. Un troisième rôle du politique est de garantir qu’il n’y ait pas d’exclusions dans les sociétés, que les sociétés politiques s’assurent que nul ne soit laissé de côté dans le développement de l’économie et de l’activité qui s’engagent. Enfin, le rôle du politique est de protéger ceux qui font partie des sociétés, il est de veiller à ce qu’aucune violence ne vienne s’exercer contre eux.

 C’est ici que l’on peut comprendre la signification politique du socialisme : il est justement de mettre en œuvre les politiques permettant que soient réalisés ces quatre projets de la société politique. Le socialisme est l’orientation politique qui fonde la mise en œuvre d’une économie pleinement politique, d’une économie orientée par la volonté générale exprimée au cours d’un véritable débat public, afin que cette économie réellement politique se fonde sur ces quatre dimensions que nous avons tenté de présenter ici. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il faut en finir avec le libéralisme et pour laquelle, au contraire, il importe, dans une forme d’urgence, d’engager de nouveau l’élaboration un projet de société réellement et pleinement fondée sur l’égalité de tous et sur l’assurance pour tous de vivre dans un espace de liberté réelle et dans une société d’échanges véritables entre tous ceux qui en font partie. C’est le sens du socialisme de fonder une telle société et d’en assurer la pérennité dans une économie et une culture pleinement durables.

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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