SIGNIFICATION POLITIQUE DES ÉLECTIONS MUNICIPALES

Les élections municipales ont lieu demain

La campagne pour les élections municipales de 2020 semble lancée – à la fois dans le débat au sein des partis et entre eux sur l’élaboration d’une stratégie politique et dans le débat et la réflexion qui s’engagent, à l’occasion de la spécificité de ces élections, sur la politique de la ville. Au moment où s’engage la campagne électorale, il nous a paru utile de prendre un peu de distance – ce ne sera sans doute bientôt plus possible – et de réfléchir sur ce que signifient ces élections.

 Qu’est-ce que la signification dans le champ politique ?

Dans le champ politique comme dans les autres champs de la vie sociale, il importe de distinguer la problématique sémiotique, celle de la signification, et la problématique de la causalité, de la relation à l’effet. Parler, et, d’une façon plus générale, s’engager dans la logique de la représentation, ce n’est pas agir, c’est se mettre en scène, c’est établir une relation d’échange symbolique avec l’autre, qu’il s’agisse de celui qui nous écoute et, éventuellement, va nous répondre, ou de celui à qui l’on s’oppose au cours de l’expérience de la communication. Il n’y a que la croyance – notamment dans sa dimension religieuse – qui peut faire croire que la représentation peut se confondre avec la cause. Dans le champ politique du discours et de la représentation, on peut définir la signification de trois façons. D’abord, il s’agit d’interpréter le discours. L’interprétation consiste à la fois à situer le discours dans l’espace et dans le temps, à l’articuler à l’identité de celui qui l’énonce et, ce qui, justement, est propre au politique, à articuler les mots du discours et les réalités, les opinions ou les projets qu’ils expriment. Par ailleurs, la signification politique du discours désigne la relation de celui qui l’énonce à son inconscient. Si l’élaboration de la psychanalyse a constitué un tel bouleversement dans l’approche de la subjectivité et dans celle de l’énonciation et du langage, c’est qu’elle a montré que, dans l’ensemble de nos activités symboliques, nous articulons de la conscience, du savoir, des représentations effectivement mises en œuvre, et de l’inconscient, toute une part de notre subjectivité qui est refoulée. Le discours politique, à cet égard, n’échappe pas à cette logique : il y a de l’inconscient dans l’énonciation politique, et le comprendre permet de mieux comprendre l’activité symbolique de l’acteur politique qui s’exprime. Enfin, dans le champ politique, la signification désigne justement cette dimension symbolique du discours et des pratiques politiques et permet de mieux comprendre la distance qui la sépare de la dimension réelle qu’elle peut avoir dans les pratiques de l’expérience politique. Sans doute est-ce dans la compréhension de cet écart, de cette distance, que l’on peut mieux comprendre l’identité de l’acteur politique qui s’exprime, et, en particulier, que l’on peut comprendre la façon dont il se situe dans l’espace politique.

 Significations du fait électoral

Mais nous ne parlons pas ici de l’ensemble des discours et des significations, mais de la signification des élections municipales. Il nous faut donc nous interroger sur les significations du fait électoral. Qu’est-ce qu’élire ? D’abord, l’élection est la mise en œuvre de la médiation politique, c’est-à-dire de l’articulation dialectique entre la dimension collective du fait politique, celle des partis, des collectivités territoriales, des pays, et sa dimension singulière, exprimée par la pratique de l’électeur comme par les pratiques politiques dont il est un acteur singulier dans ses pratiques quotidiennes, dans l’expression de ses engagements, dans ses pratiques sociales. La seconde signification du fait électoral, la plus simple, est le choix : élire, c’est choisir un acteur politique, singulier ou collectif (l’élection municipale est un scrutin de liste), qui va nous représenter et qui va exercer en notre nom le pouvoir qui lui sera confié à l’issue de l’élection. Rappelons, juste en passant, l’étymologie du terme élire : élire, cela signifie, étymologiquement, choisir(legere, en latin, signifie choisir), parmi un ensemble (ex, qui se situe avant legeredans eligere, signifie hors de). Élire, c’est ainsi choisir un candidat dans un ensemble. Cela nous amène à une troisième signification du fait électoral : la représentation. Élire, c’est choisir le candidat qui nous représentera dans une institution, en lui confiant le pouvoir. C’est pourquoi le fait électoral comporte une dimension majeure, celle de la mise en scène de la personne du candidat. La dimension personnelle du débat électoral est importante – en particulier depuis que l’imagefait partie de la campagne électorale, sous sa forme fixe, imprimée, ou sous sa forme télévisuelle ou cinématographique. Enfin, au-delà de cette perspective, le fait électoral a la signification d’une forme de sublimation– j’emprunte ce terme au lexique de la psychanalyse. En choisissant un candidat, l’électeur choisit celui qui représentera le mieux l’idéal politique dont il est porteur, qui marque son engagement. Ne nous trompons pas : le politique articule la réalité d’une situation et d’une expérience à la dimension imaginaire d’une utopie, d’un projet, d’un idéal politique. C’est même cette relation au projet et à l’idéal politique qui fonde le fait électoral en le distinguant d’une expérience. Après tout, des candidats avec lesquels je suis en désaccord pourraient exprimer des choix particuliers auxquels je pourrais adhérer, mais comme ils le feraient au nom d’un idéal politique que je refuse de reconnaître, je ne les choisirai pas.

 Signification particulière des élections municipales

Mais nous ne parlons pas ici de l’élection en général, mais des élections municipales, il s’agit de choisir les conseils municipaux et, au-delà, les maires et les municipalités qui administreront les villes où nous habitons et qui, ainsi, façonneront ou transformeront l’espace de notre quotidien. C’est pourquoi il importe d’avoir présente à l’esprit la signification spécifique des élections municipales. D’abord, les élections municipales sont l’occasion d’un bilan. En votant, nous évaluons l’action de la municipalité sortante dans la ville où nous habitons, et nous mettons en œuvre un bilan comparatif de l’engagement des acteurs politiques qui s’expriment et se manifestent dans l’espace urbain. Ce bilan fait, d’ailleurs, partie des arguments électoraux des candidats, qu’il s’agisse des candidats sortants ou de leurs soutiens, ou des candidats qui s’opposent à eux. Par ailleurs, en choisissant une liste de candidats, nous exprimons ce qu’est pour nous l’idéal urbaindont nous sommes porteurs, l’idéal de vie urbaine auquel nous adhérons. En votant à l’occasion des élections municipales, nous exprimons le projet de ville qui est le nôtre. En ce sens, comme d’ailleurs, l’ensemble des fats électoraux, les élections municipales sont une confrontation entre des projets. D’autre part, les élections municipales s’inscrivent dans une logique particulière du pouvoir, celle de la décentralisation. Depuis les réformes engagées en 1983 et celles qui les ont suivies, la ville est devenue un espace de véritable pouvoir, un espace dans lequel les élus sont en mesure d’exercer pleinement un pouvoir, d’agir pleinement sur le devenir de leur ville, de lui donner une orientation, de faire des choix qui engageront ce que l’on peut appeler le futur urbain. Enfin, depuis le développement des logiques de métropolisation dans les grandes villes, ce sont les projets pour les métropoles que nous exprimons lors de ces élections. Même si nous ne votons pas directement pour les institutions métropolitaines, notre choix électoral va avoir des incidences sur le futur des métropoles dans lesquelles se situent les villes dont nous choisissons les municipalités. Peut-être même, au-delà, l’élection municipale est-elle l’occasion de confronter entre eux les différents futurs possibles des métropoles où se situent les villes dans lesquelles nous vivons.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.